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Full text of "Les origines de la France contemporaine"

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HARVARD LAW LIBRARY 



FROM THE LIBRARY 

OF 

HEINRIOH LAMMASOH 



Received May 25, 1922. 



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LES ORIGINES 

DB LA 

FRANGE CONTEMPORAINE 

VIII 



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LES 

ORIGINES DE Ik FRANCE CONTEMPORAINE 

Onze volumes iii-16 brochés, à 5 fr. 50 le volume. 



l-^" Partie : L'Ancien Régime Deux volumes. 

2" Partie : La Révolution Six volumes. 

V Anarchie. Deux volumes. 

La Conquête jacobine. Deux volumes. 

Le Gouvernement révolutionnaire. Deux volumes. 
5* Partie : Le Régime moderne Trois volumes. 

Index général des onze volumes. Un volume 1 fr. 



52829. — Imprimerie Laiiure, 9, rue de Fleurus, à Paris. 



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LES ORIGINES 



FRANCE CONTEMPORAINE 



PAR _ 

c 

H. TAINE 



DE L ACADEMIE FRANÇAISE 

VIII 



LA REVOLUTION 

LE GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 



TOME DEUXIEME 



VINGT-QUATRIEME EDITION 



PARIS 

LIBRAIRIE HACHETTE ET G" 

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 
1901| 

Droita de traduction et de reproduotion rfaerrif. 



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MAY 2 5 1922 



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LA RÉVOLUTION 

LE GOOVERiNEMENT ilÉVOLCTIONNAIRE 
11 



lA R^VOLUTieK. VI. T. VIIL — 1 

Digitized by VjOOQiC 



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LA REVOLUTION 



LIVRE TROISIÈME 

LES GOUVERNANTS 

(soite) 



CHAPITRE III 

Les gouvernants (suite). — I. Le personnel administratif à Paris. 

— Composition du groupe dans lequel il se recrute. — Détério- 
ration de ce groupe. — Épuration dans les assemblées de sec- 
tion. — Épuration dans les assemblées populaires. — Pression 
du gouvernement. — II. Qualité des meneurs subalternes. — 
Comment ils régnent dans les assemblées de section. — Com- 
ment ils accaparent les places et exercent les offices. — III. Un 
ministre des affaires étrangères. — Un commandant général. 

— La Commune de Paris. — Un comité révolutionnaire. — IV. 
Le personnel administratif en province. — Le Jacobinisme 
moindre dans les villes départementales qu'à Paris. — Le Jaco- 
binisme moindre dans les campagnes que dans les villes. — 
Point de comités révolutionnaires dans les petites communes. 

— Tiédeur des municipalités dans les villages. — Les Jacobins 
sont trop peu nombreux dans les bourgs et petites villes. 

— Agents douteux et contraints dans le personnel des villes 
moyennes ou grandes. — Insufflsance du personnel recruté 
sur place. — V. Importation d'un personnel étranger. — Les 
Jacobins de Paris sont envoyés en province. — Les Jaco- 
bins des villes exaltées viennent dans les villes modérées. — 
Les Jacobins du chef-lieu se répandent dans la circonscription. 

— Résistance de l'opinion. — Dissémination et nombre infime 
des agents vraiment Jacobins. — VI. Qualité du personnel 
ainsi formé. — Condition sociale des agents. — Leur ineptie et 
leur inconduite. — Les administrateurs dans la Marne et l'Aube. 

— Ivrognerie et ripailles. — Les comités et les municipalités 



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U RÉYOLUTION 

dans la Côte-d'Or. -- Dilapidations et concussions. — Les mar- 
chands de grâces à Bordeaux. — Les briseurs de scellés à Lyon. 
— Les acquéreurs de biens nationaux. — Les ventes d'objets 
mobiliers. — Détournements et fraudes. — Un procès-verbal 
chez le maire de Strasbourg. — Les ventes d'immeubles. — Les 
commissaires aux déclarations à Toulouse. — Le personnel 
administratif et les sociétés d'acheteurs en Provence. — Le 
comité révolutionnaire de Nantes. — VIL La force armée, 
garde nationale et gendarmerie. — Son épuration et sa compo- 
sition. — Les armées révolutionnaires à Paris et dans les dé- 
partements. — Qualité des recrues. — Leur emploi. — Leurs 
expéditions dans les campagnes et dans les villes. — Leurs ex- 
ploits aux environs de Paris et à Lyon. — La compagnie des 
Marats, les hussards américains et la légion germanique à 
Nantes. — Caractère général du gouvernement révolutionnaire 
et du personnel de la Terreur. 



I 

Pour fournir aux souverains locaux les lieutenants et 
agents subordonnés dont ils ont besoin, il y a le peuple 
jacobin du lieu, et Ton a vu* de quelles recrues il se 
compose, déclassés, affolés et pervertis de toute espèce 
et de toute condition, surtout de la plus basse, subal- 
ternes envieux et haineux, petits boutiquiers endettés, 
ouvriers viveurs et nomades, piliers de café et de caba- 
ret, vagabonds de la rue et de la campagne, hommes du 
ruisseau et femmes du trottoir, bref toute « la vermine 
(( antisociale », mâle et femelle'; dans ce ramassis, 

1. La Révolution, VI, 168 à 178, et 256. 

2. Si les témoignages recueillis ci-dessus ne suffisaient pas, en 
voici d'autres, fournis par trois étrangers, qui étaient bien placés 
pour voir. — Gouverneur Morris (Lettre du 30 décembre 1794) : 
« Les Français se sont trouvés plongés dans un abime de misère 
c et d'esclavage, esclavage d'autant plus avilissant que les hommes 
c qui le leur faisaient subir ne méritaient que le plus profond 



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LES GOUVERNANTS 5 

quelques énerguraènes de bonne foi, dont le cerveau fêlé 
a donné spontanément accès à la théorie en vogue; les 
autres, en bien plus grand nombre, vraies bêtes de proie 
qui exploitent le régime établi et n'ont adopté la foi 
révolutionnaire que parce qu'elle offre une pâture à leurs 
convoitises. — A Paris, ils sont cinq ou six raille, et, 
après Thermidor, on les retrouve en nombre à peu près 
égal, ralliés par les mêmes appétits autour du même 
dogme*, niveleurs et terroristes, « les uns parce qu'ils 
(( sont dans la misère, les autres parce qu'ils sont 
« déshabitués du travail de leur état », furieux contre 
(( les scélérats à porte-cochère, contre les richards et 
(( les détenteurs d'objets de première nécessité », plu- 
sieurs « ayant arsouillé dans la Révolution et prêts à se 

c mépris. » — Meissner, Voyage à Paris (fin de 1795), 160 r 
c L'armée (révolutionnaire) et les comités révolutionnaires étaient 
« vraiment des associations organisées par le crime ^ pour com- 
« mettre avec impunité tous les genres d'injustice^ de meurtre, 
« de rapine et de brigandage. Le gouvernement avait enlevé 
« toutes les places aux hommes de quelque talent ou de quelques 
« vertus, pour les livrer à ses créatures, c'est-à-dire à la lie de 
a Vespèce humaine. t> — Baron Brinckmann, chargé d'affaires de 
Suéde (Lettre du 11 juillet 1799) : a Je ne crois pas que les 
a différentes classes de la société soient plus corrompues en 
a France qu'ailleurs ; mais j'ose espérer que jamais un peuple ne 
« sera gouverné par la volonté de scélérats plus imbéciles et plus 
« cruels que la France ne l'a été depuis le commencement de sa 
e nouvelle liberté.... La lie du peuple, poussée en haut par une 
« fermentation violente et subite, a fait surnager partout V écume 
a de V immoralité, d 

1. Edouard Fleury, Babeuf, 139, 150. — Granier de Cassagnac, 
Histoire du Directoire, 11,24 à 170. —(Procès de Babeuf, /?Ms«im). 
Les textes ci-dessus sont extraits des pièces saisies chez Babeuf, 
et des dépositions faites par les témoins, notamment par le capi- 
taine Grizel. 



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G LA RÉVOLUTION 

« remettre à la besogne, pourvu que ce soit pour tuer 
« les coquins de riches, d'accapareurs et de marchands » , 
tous « ayant fréquenté les sociétés populaires et se 
« croyant des philosophes, quoique la plupart ne sachent 
« pas lire » ; à leur tête, le demeurant des plus notables 
bandits politiques, le fameux maître de poste Drouet, 
qui, à la tribune de la Convention, s'est lui-même 
déclaré « brigand*» ; Javogues,le voleur de Montbrison 
et « le Néron de l'Ain* » ; l'ivrogne Cusset, jadis ouvrier 
en soie, ensuite pacha de Thionville; Bertrand, l'ami de 
Chàlier, ex-maire et bourreau de Lyon ; Darthé, ex-secré- 
taire de Lebon et bourreau d'Arras ; Rossignol et neui 
autres septembriseurs de l'Abbaye et des Carmes; enfin, 
le grand apôtre du communisme autoritaire, Babeui, 
qui, condamné à vingt ans de fers pour un double faux 
en écritures publiques, aussi besogneux que taré, pro- 
mène sur le pavé de Paris ses ambitions frustrées et ses 
poches vides, en compagnie des sacripants déchus qui, 
s'ils ne remontent pas au trône par un nouveau mas- 
sacre^, traîneront indéfiniment leurs souliers éculés 
dans les rues, faute d'argent « pour retirer de chez le 

1. Monitetet (séance du 5 septembre 1793). Discours de Drouet : 
« Puisque notre vertu, notre modération, nos idées philosophi- 
<f ques ne nous ont servi de rien, soyons brigands pour le bon* 
4 heur du peuple ; soyons brigands. » 

2. Mot de Couthon surJavogues. 

3. Babeuf, le Tribun du peuple, n* 40 : Apologie des hommes 
de Septembre « qui n'ont été que les prêtres, les sacrificateurs 
« d'une juste immolation qu'exigeait le salut commun. S'il est 
« quelque chose à regretter, c'est qu'un Deux-Septembre plus 
« vaste, plus général, n'eût pas fait disparaître la totalité des 
a affaraeurs, des spoliateurs. » 



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LES GOUVERNANTS 7 

f cordonnier une paire de bottes », ou vendront une 
tabatière, leur dernière ressource, pour acheter leur 
rogomme du matin*. — En cet état, on voit à plein et 
distinctement la canaille régnante ; séparée de ses adhé- 
rents contraints et des automates administratifs qui la 
servent, comme ils serviraient tout autre pouvoir, elle 
apparaît pure et sans mélange d*afflux neutres; on recon- 
naît en elle le résidu permanent, la boue fixe et profonde 
de Tégout social. — C'est dans ce bas-fond d'ignorance 
et de vices que le gouvernement révolutionnaire va cher- 
cher ses états-majors et son personnel. 

Impossible de les trouver ailleurs. Car la besogne quo- 
tidienne qu'on leur impose, et qu'ils doivent faire de 
leurs propres mains, est le vol et le meurtre ; sauf les 
purs fanatiques qui sont rares, les brutes et les drôles 
ont seuls de l'aptitude et du goût pour cet emploi. A 
Paris, comme en province, on va les prendre où ils sont, 
dans leurs rendez-vous, dans les clubs ou sociétés popu- 
laires. — Il y en a au moins une dans chaque section de 
Paris, en tout quarante-huit, ralliées autour du club 
central de la rue Saint-Honoré, quarante-huit ligues de 
quartier formées par les émeutiers et braillards de pro- 
fession, par les réfractaires et les goujats de l'armée 
sociale, par tous les individus, hommes ou femmes*, 

1. Dépositions de Grizel. Rossignol disait : <l Une me reste 
« qu'une tabatière, que voilà, pour exister. » — « Massard avait 
t une paire de bottes qu'il ne pouvait retirer de chez le cordon- 
« nier, parce qu'il n'avait pas d'argent. » 

2. Archives nationales, F", 3116' (Rapport de Rolin, 9 nivôse 
an II) : c Les femmes n'ont pas discontinué d'avoir voix délibéra- 



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8 LA RÉYOLUTIOiy 

impropres t la vie rangée et au travail utile, surtout par 
ceux qui, le 31 mai et le 2 juin, ont aidé la Commune et 
la Montagne à violenter la Convention. Ils se reconnais- 
sent à ce signe que « chacun d'eux, en cas de contre- 
« révolution, serait pendu* », et posent, « comme une 
(( vérité incontestable, que, s*ils épargnent un seul aris- 
« tocrate, ils iront tous à Téchafaud* ». — Naturelle- 
ment ils se tiennent en garde, et se serrent entre eux • 
dans leur coterie, « tout se fait par compère et com- 
« mère* »; on n'y est admis qu'à condition d'avoir fait ses 
preuves au « 10 août et au 31 mai* ». — Et, comme 
derrière leurs chefs vainqueurs ils se sont poussés à la 
Commune et aux comités révolutionnaires, ils peuvent, 
par les certificats de civisme qu'ils accordent ou refu- 
sent arbitrairement, exclure, non seulement de la vie 
politique, mais encore de la vie civile, tous les hommes 
qui ne sont pas de leur clique. « Vois^, écrit à Danton 
« un correspondant, vois quelles gens obtiennent aisé- 

<L tive dans l'assemblée populaire de la section du Panthéon », et, 
dans tous les autres clubs, elles assistent aux séances. 

1. Moniteur, XIX, 103 (séance des Jacobins, 28 décembre 1793). 
Dubois de Crancé propose la question suivante à chaque membre 
soumis au scrutin épuratoire : « Qu'as-tu fait pour être pendu, si 
« la contre-révolution arrivait? » 

2. Ib.y XVI II, 410 (Discours de Maribon-Montaut, séance des Ja- 
cobins, 21 brumaire an II). 

3. Dauban, Paris en 1794, 142 (Rapports de police, 13 ventôse 
an II). 

4. Morellet, Mémoires, II, 449. 

5. Dauban, /6., 35 (Note rédigée en janvier 1794, probablement 
par le médecin Quêvreraont de Lamothe). — 76., 82 — Cf. Mo- 
rellet, II, 434-470 (Détails sur la délivrance des certificats de 
civisme en septembre 1793}. 



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) 

LES GOUVERNANTS 9 

« ment ces certificats : des Rônsin, des Jourdan, des 
« Maillard, des Vincent, des banqueroutiers, des teneurs 
« de tripot, des coupe-jarrets. Demande à tous ces per- 
({ sonnages s'ils ont payé une contribution patriotique, 
({ s'ils payent exactement leurs impôts ordinaires, s'ils 
(( font des dons à leur section pour les pauvres, pour 
« les soldats volontaires, et tu verras que non. La Com- 
« mune donne des certificats de civisme à ses satellites, 
« et les refuse aux meilleurs citoyens, k Le monopole 
est patent, on ne s'en cache pas; six semaines plus tard, 
il devient officiel* : « plusieurs sections arrêtent de ne 
« point accorder de certificats de civisme aux citoyens 
« qui ne seraient point membres d'une société popu- 
« laire. » — Et, de mois en mois, la rigueur des exclu- 
sions va croissant. On annule les anciens certificats, on 
en impose de nouveaux, on charge ces nouveaux brevets 
de formalités nouvelles, on exige un plus grand nombre 
de répondants, on refuse plusieurs catégories de garants, 
on est plus strict sur les gages donnés et sur les qualités 
requises, on ajourne le candidat jusqu'à plus ample 
informé, on le rejette sur le moindre soupçon* : il doit 

1. Archives nationales, F', 3116' (Rapport de Latour-Lamon- 
tagne, I" ventôse an II) : « C'est donner à ces sociétés une trop 
« grande influence; c'est anéantir les assemblées générales (de 
a section). Aussi a-t-on observé que celles-ci commencent à deve- 
<L nir désertes, et que les cabaleurs et intrigants sont parvenus à 
a rendre les sociétés populaires le centre de toutes les affaires 
a publiques, afin de les diriger plus facilement. » 

2. Dauban, 203 (Rapport de Bacon-Tacon, 19 ventôse) : « A l'as- 
a semblée générale de la section de la Maison Commune, on 
a a passé au scrutin épuratoire tous les citoyens ayant un grade 
c dans les compagnies. La moindre tache d'incivisme, la moindre 



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10 LA RÉVOLUTION 

s'estimer trop heureux isi on le tolère dans la république 
à l'état de sujet passif, si Ton se contente de le taxer ou 
de le vexer à discrétion, si on ne l'envoie pas rejoindre 
en prison les suspects ; quiconque n'est pas de la bande 
n'est pas de la cité. 

Entre eux et dans leurs sociétés populaires, c'est pis : 
car « l'envie d'avoir des places fait qu'ils se dénoncent 
« les uns après les autres* ». Par suite, aux Jacobins de 
la rue Saint-Honoré et dans les succursales de quartier, 
ils s'épurent incessamment, et toujours dans le même 
sens, jusqu'à purger leur faction de tout alliage honnête 
et passable, jusqu'à ne garder d'eux-mêmes qu'une 
minorité qui empire à chaque triage. Tel annonce que 
dans son club on a déjà chassé 80 membres douteux; 
un autre, que dans le sien on va en exclure 100*. — 
Le 23 ventôse^, dans la société du Bon Conseil, le plus 
grand nombre des membres examinés est repoussé : 
« On est si strict, qu'un homme qui ne s'est pas montré 
« d'une façon énergique dans les temps de crise ne peut 

a négligence dans le service, les a fait mettre au rejet. Sur vingt- 
a cinq qui ont passé à la censure, dix-neuf au moins ont été ren- 
a voyés.... La plupart sont de leur état ou traiteur, ou cordon- 
a nier, ou menuisier, ou tailleur. » — /6., 274, 506. 

1. Dauban, 141 (Rapport de Charmont, 12 ventôse). — ïb., 140 : 
« Il n'ya qu'un moyen, disait-on au café des Grands Hommes sur 
a le boulevard, pour ne pas être arrêté, c'est de cabaler pour 
a entrer dans les comités civils et révolutionnaires, lorsqu'il y 
« vaque quelque place. Avant que ces derniers fussent salariés, 
a personne n'y voulait entrer; une fois qu'ils l'ont été, on s'est 
« disputé à qui serait nommé, d 

2. /6., 307 (Rapport du 7 germinal). 

3. Ib., 225 (Rapport de Bacon). — 142 (Rapport de Bacon). -- 
Cf. 66, 79. 116, 117, 226, 302. 



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LES GOUVERNANTS 11 

a faire partie de rassemblée; pour un rien, on est mis 
a à l'écart ». — Le 15 ventôse, dans la même société, \ 
« sur 26 examinés, 7 seulement ont été admis. Un ' 
« citoyen, marchand de tabac, âgé de 68 ans, qui a 
(( toujours fait son service, a été rejeté pour avoir 
appelé le président Monsieur et pour avoir parlé ù la 
<( tribune tête nue: deux membres, après cela, ont pré- 
a tendu qu'il ne pouvait être qu'un modéré, et il n'en a 
fl pas fallu davantage pour qu'il fût exclu » . — Ceux 
qui sont maintenus sont les vauriens les plus affichés, 
les plus remuants, les plus bavards, les plus féroces, et 
le club, mutilé par lui-même, se réduit à un noyau de 
charlatans et de chenapans. 

A ces éliminations spontanées par lesquelles il se 
détériore, joignez la pression incessante par laquelle le 
Comité de Salut public l'effarouche et l'avilit. — Plus le 
gouvernement révolutionnaire s'appesantit et se con- 
centre, plus les agents qu'il emploie doivent être serviles 
et sanguinaires. ïl frappe à droite et à gauche pour les 
avertir, il emprisonne ou décapite, dans sa propre clien- 
tèle, d'abord les turbulents, les démagogues en second 
qui s'impatientent de ne pas être les démagogues en 
premier, les audacieux qui songent à faire un nouveau 
coup de main dans la rue, Jacques Roux, Vincent, 
Hébert, Momoro, les meneurs des Cordeliers et de la 
Commune; ensuite les indulgents qui voudraient intro- 
duire un peu de discernement ou de modération dans 
la Terreur, Camille Desmoulins , Danton et leurs adhé- 
rents; enfin, quantité d'autres, plus ou moins douteux. 



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12 LA REVOLUTION 

indisciplinés, compromis ou compromettants, fatigués 
ou excentriques, depuis Maillard jusqu'à Chaumette, 
depuis Antonelle jusqu'à Chabot, depuis Westermann 
jusqu'à Clootz. — Chacun des proscrits avait sa séquelle, 
et, subitement, toute cette séquelle est obligée de tour- 
ner casaque; ceux qui étaient capables d'initiative 
s'aplatissent; ceux qui étaient capables de pitié s'endur- 
cissent. Dès lors, parmi les Jacobins subalternes, les 
racines de l'indépendance, de l'humanité, de la loyauté, 
difficiles à extirper même dans une âme ignoble ou 
cruelle, sont arrachées jusqu'à la dernière fibre, et le 
personnel révolutionnaire, déjà si bas, se dégrade jus- 
qu'à devenir digne de l'office qu'on lui commet. Affidés 
d'Hébert, auditeurs de Chaumette, camarades de Wester- 
mann, collègues d' Antonelle, officiers de Ronsin, lec- 
teurs assidus de Camille, admirateurs et fidèles de Dan- 
ton, ils sont tenus de renier publiquement leur ami ou 
leur chef incarcéré, d'approuver le décret qui l'envoie à 
l'échafaud, d'applaudir à ses calomniateurs, de le char- 
ger au procès : tel juge ou juré, partisan de Danton, a 
dû étrangler sa défense et, le sachant innocent, le 
déclarer coupable; tel autre, qui a dîné vingt fois avec 
Camille Desmoulins, doit non seulement le guillotiner, 
mais, par surcroît, guillotiner sa jeune veuve. — Et, aux 
omîtes révolutionnaires, à la Commune, aux bureaux 
du Comité de Sûreté générale, au bureau de police cen- 
trale, à l'état-major de la force armée, au Tribunal 
révolutionnaire, le service auquel sont astreints les Jaco- 
bins en place devient chaque jour plus lourd et plus 



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CES GOUVERNANTS 13 

rebutant. Dénoncer des voisins, arrêter des collègues, 
venir prendre dans leur lit d'honnêtes gens que Ton 
connaît pour tels, ramasser chaque jour dans les pri- 
sons trente, cinquante, soixante malheureux qui sont la 
pâture quotidienne de la guillotine, les « amalgamer » 
au hasard, les juger en tas, les condamner en masse, 
escorter des femmes de quatre-vingts ans et des filles de 
seize ans jusque sous le couperet, voir tomber les têtes et 
basculer les corps, aviser aux moyens de se débarrasser 
des cadavres trop nombreux et de dissimuler le sang 
trop visible : de quelle espèce sont les âmes qui peuvent 
accepter une pareille tâche et la faire tous les jours, 
avec la perspective de la faire indéfiniment? — Fouquier- 
Tinville lui-même y succombe. Un soir, allant au Comité 
de Salut public, « il se trouve mal » sur le Pont-Neuf, 
et dit : « Je crois voir les ombres des morts qui nous 
« poursuivent, surtout celles des patriotes que j'ai fait 
« guillotiner. » Et, un autre jour : « J'aimerais mieux 
(( labourer la terre que d'être accusateur public. Si je 
« pouvais, je donnerais ma démission*. » — A mesure 
que le régime s'aggrave, le gouvernement, pour avoir 
des instruments convenables, est contraint de descendre 
plus bas ; il n'en trouve plus qu'au dernier échelon, en 
germinal pour renouveler la Commune, en floréal pour 
remanier les ministères, en prairial pour recomposer le 
Tribunal révolutionnaire, de mois en mois pour purger 
et reconstituer les comités de quartier*. Vainement Ro- 

1. Wallon, Histoire du Tribunal révolutionnaire ^ IV, 129. 

2. Archives nationales, AF, II, 46 (Arrêté du Comité de Salut 



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14 LA RÉVOLUTION 

bespierre, écrivant et récrivant ses listes secrètes, 
cherche des hommes capables de soutenir le système ; 
toujours il ressasse les mêmes noms, des noms d'incon- 
nus, d'illettrés*, une centaine de scélérats ou d'imbé- 
ciles, parmi eux quatre ou cinq despotes et fanatiques 
de second ordre, aussi malfaisants et aussi bornés que 
lui. — Le creuset épura toire a trop longtemps et trop 
souvent fonctionné ; on Ta trop chauffé ; on a évaporé 
de force les éléments sains ou demi-sains de la liqueur 
primitive; le reste a fermenté et s'est aigri : il n'y a 
plus au fond du vase qu'un reliquat de stupidité et de 
méchanceté, l'extrait concentré, corrosif et bourbeux do 
la lie. 

lï 

Tels sont les souverains subalternes' qui, à Pans, 
pendant quatorze mois, disposent à leur gré des for- 
tunes, des libertés et des vies. — Et d'abord, aux assem- 

public, 15 prairial) : a Les citoyens Pillon, Gouste, Né, membres 
« du comité révolutionnaire de la section Marat, sont destitués. 
4 Ils sont remplacés dans leurs fonctions par les citoyens Martin, 
« Majon et Mirel. Mauvielle, rue de la Liberté, n» 32, est nommé 
« pour compléter ledit comité révolutionnaire, qui n'était composé 
a que de onze membres. » — Et autres arrêtés analogues. 

1. Bûchez et Roux, XXXV, 405 et suivantes. 

2. Duverger (Décret du 14 frimaire an II) : a L'application des 
a lois révolutionnaires et des mesures de sûreté générale et de 
<t salut public est confiée aux municipalités et aux comités révolu- 
a tionnaires. » Voir, au Livre I, chapitre ii du volume VII, l'éten- 
due du domaine ainsi délimité; il comprend à peu près tout. — 
Au reste, il suffit de parcourir les registres de quelques comités 
révolutionnaires, pour vérifier l'immensité • de leur pouvoir et 
la façon dont ils interviennent dans tous les détails de chaque vie 
particulière. 



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LES GOUVERNANTS 15 

blées de section qui maintiennent encore un simulacre 
de souveraineté populaire, ils régnent despotiquement 
et sans conteste. — « Douze ou quinze* hommes en 
« bonnet rouge, éclairés ou non, s'arrogent le droit 
« exclusif de tout dire et de tout faire, et, s*il arrive 
« qu'un autre citoyen, dont les intentions sont pures, 
« veuille proposer des mesures qu'il croit justes et qui 
« le sont effectivement, ou ces mesures ne sont point 
« écoutées, ou, si elles le sont, ce n'est que pour que tous 
(( les membres composant l'assemblée soient témoins 
« du peu de cas que l'on en fait. Elles sont donc reje- 
« tées par cela seul qu'elles n'ont point été présentées 
« par un de ces hommes à bonnet rouge, ou par un de 
ceux qui sont, comme eux, initiés dans les mystères 
« de la section. » — « Quelquefois, dit un de ces me- 
« neurs*, nous ne nous trouvons que dix de la Société 
« à l'assemblée générale de la section ; mais nous suffi- 
« sons pour faire trembler le reste. Lorsqu'un citoyen 
« de la section fait une proposition qui ne nous convient 
a pas, nous nous levons tous, et nous crions que c'est 
(( un intrigant, un signataire (des anciennes pétitions 
« constitutionnelles). C'est ainsi que nous imposons 
({ silence à ceux qui ne sont pas dans le sens de la 
« Société. » — L'opération est d'autant plus aisée que, 
depuis le mois de septembre 1793, la majorité, compo- 
sée de bêtes de somme, marche à la baguette. « Quand il 

1. Archives nationales, f, 3116^ (Rapport du \" nivôse an II, 
par Leharivel). 

2. Dauban, Paris en 1794, 507 (Rapport du 29 mars 1794). Il 
s'agit ici de la section des Piques (place Vendôme). 



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16 LA RÉVOLUTION 

(( s'agit de quelque chose qui tient à Tesprit d'intrigue 

« ou à des intérêts particuliers*, la proposition est tou- 

« jours faite par un des membres du comité révolution- 

« naire de la section, ou par un de ces patriotes éner- 

« gumènes qui ne font qu'un avec le comité et ordinai- 

({ rement lui servent d'espions. A l'instant, les hommes 

« ignorants, à qui Danton a fait accorder 40 sous par 

« séance et qui depuis vont en foule aux assemblées où 

« ils n allaient pas auparavant^ accueillent la proposi- 

« tion par des applaudissements bruyants, en criant 

« Aux voix, et l'arrêté est pris à l'unanimité, quoique 

« les citoyens instruits et bien intentionnés soient d'un 

(( avis différent. Si quelqu'un osait s'y opposer, il aurait 

« tout à craindre d'être incarcéré comme suspect', après 

« avoir été traité d'aristocrate, de modéré, de fédéra- 

« liste, ou, tout au moins, lui refuserait-on un certificat 

« de civisme, s'il avait le malheur d'en avoir besoin, sa 

« subsistance en dépendît-elle, soit comme employé, 

« soit comme pensionnaire. » — Dans la section de la 
Maison Commune, la plupart des auditeurs sont des 
maçons ; « excellents patriotes, dit un des clubistes du 

1. Dauban, 308 (Note trouvée dans les papiers de Danton, et 
probablement écrite parle médecin Quêvremont de Laraothe). 

2. /6., 125 (Rapport de Bérard, 10 ventôse). Paroles d'une femme 
de la section Bonne-Nouvelle : « Mon mari est enfermé depuis 
a quatre mois, et qu'a-t-il fait? U a été un des premiers à la 
a Bastille, a toujours refusé les places pour les laisser aux bons 
« sans-culottes, et, s'il s'est fait des ennemis, c'est qu'il n'a pas 
« voulu qu'elles fussent occupées par des ignorants ou des nou- 
« veaux venus, qui, par leurs criaiUeries et la soif du sang dont 
« ils paraissaient animés, se sont fait autour d'eux une barrière 
« de partisans. » 



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LES GOUVERNANTS 17 

« quartier* : ils votent toujours pour nous; on leur fait 
« faire ce que Ton veut. » Nombre de manœuvres, 
cochers, charretiers et ouvriers de tout métier gagnent 
ainsi leurs quarante sous, et n'imaginent pas qu'on 
puisse leur demander autre chose. Arrivés au commen- 
cement de la séance, ils se font inscrire, puis sortent 
pour « boire bouteille », sans se croire tenus d'écouter 
l'amphigouri des orateurs ; vers la fin, ils rentrent, et, 
du gosier, des pieds, des mains, font tout le tapage 
requis, puis ils vont « reprendre leur carte et toucher 
« leur paye »'. — Avec des claqueurs de cette espèce, on 
a vite raison des opposants, ou plutôt toute opposition 
est étouffée d'avance. « Les meilleurs citoyens se tai- 
« sent » dans les assemblées de section, m ou s'abstien- 
(( nent de venir »; elles ne sont plus que des a tripots » 
où (( les arrêtés les plus absurdes, les plus injustes, les 
« plus impolitiques, sont pris à chaque instant". Et, de 
« plus, on y ruine les citoyens par des dépenses section- 

1. Dauban, Paris en 1794, 307 (Rapport du 29 mars 1794). 

2. Ib. (Rapportdu 14 ventôse). ^ Archives nationales ^ F', 3116' 
(Rapport des 9 et 25 nivôse) : a II se trouve dans les sections 
d une quantité de citoyens qui se font appeler, après la séance, 
a pour avoir quarante sous. J'observe que la plupart sont des 
a massons et même quelques cochers, conducteurs pour la nation, 
tt et qui peuvent se passer de cette indemnité de la nation et qui 
< ne sert qu'à leur faire boire bouteille pour faire grand bruit. » 
— CL Le peuple se plaint de ce que les personnes à qui l'on donne 
« quarante sous pour aller aux assemblées de section ne font rien 
a de la journée, pouvant travailler à différents métiers, et qu'ils 
« se fient à ces quarante sous. » 

3. /6., 312 (Note de Quêvremont). — Moniteur, XYIII, 508 (séance 
de la Commune, 11 frimaire an II) : « La section de Beaurepaire 
a annonce que, voulant mettre un frein à la cupidité des mar- 

LA RÉVOLUTION, VU T. VIII — 2 

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18 LA RÉVOLUTION 

« naires sans bornes, qui excèdent les impôts ordi- 
i( naires et les dépenses communales, qui sont déjà très 
« fortes. Tantôt c'est une salle qu'un menuisier, un 
« serrurier, membre du comité révolutionnaire, veut 
({ que Ton construise, qu*on agrandisse ou qu'on embel- 
« lisse, et il faut le vouloir avec lui. Tantôt c'est un 
« mauvais discours, plein d'exagération et d'impoli- 
« tique, dont on ordonne l'impression à trois, quatre, 
(( cinq et six mille exemplaires. Puis, pour combler la 
« mesure, et à l'exemple de la Commune, jamais de 
(( comptes, ou, si Ton en rend pour la forme, défense 
« d'y trouver à redire sous peine de suspicion », etc. — 
Propriétaires et distributeurs du civisme, les douze 
meneurs n'ont eu qu'à s'entendre pour s'en répartir les 
bénéfices; à chacun selon ses appétits; désormais la 
cupidité et la vanité sont à l'aise pour manger la chose 
publique sous le couvert de l'intérêt public. 

La pâture est immense, et d'en haut on les y appelle. 
« Je suis bien aise, dit Henriot, dans un de ses ordres 
« du jour*, d'avertir mes frères d'armes que toutes les 
« places sont à la disposition du gouvernement. Le gou- 
(( vernement actuel, qui est révolutionnaire, qui a des 
« intentions pures, qui ne veut que le bien de tous..., 
« va, jusque dans les greniers, chercher les hommes 
(( vertueux..., les pauvres et purs sans-culottes. » Et il y 
a de quoi les satisfaire, 35 000 emplois publics dans la 

o: chands de vin de son arrondissement, elle a fait mettre les 
« scellés sur toutes leurs caves. t> 
1. Dauban, ib., 345 (Ordre du jour de Henriot, 9 floréal). 

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LES GOUVERNANTS 19 

seule capitale* : c'est une curée; déjà, avant le mois de 
mai 1795, « la société des Jacobins se vantait d'avoir 
(( placé 9 000 agents dans les administrations' », et, 
depuis le 2 juin, « les hommes vertueux, les pauvres et 
« purs sans-culottes » sortent en foule « de leurs gre- 
« niers », de leurs taudis, de leurs chambres garnies, 
pour attraper chacun son lopin. — Sans parler des 
anciens bureaux de la guerre, de la marine, des travaux 
publics, des finances et des affaires étrangères qu'ils 
assiègent, où ils s'installent par centaines et d'autorité, 
où ils dénoncent incessamment le demeurant des em- 
ployés capables, et font des vides afin de les remplir'^, il 
y a vingt administrations nouvelles qu'ils se réservent 
en propre. Commissaires aux biens nationaux de lapre- 



1. MaUet du Pan, II", 56 (mars 1794). 

2. Bûchez et Roux, XXVII, 10 (Discours de Barbaroux, 14 mai 
1795). — Rapport sur les papiers trouvés chez Robespierre par 
Courtois, 285 (Lettre de GoUot d'Herbois, 3 frimaire an II, deman- 
dant qu'on lui envoie à Lyon des Jacobins de Paris) : « Si j'avais 
« pu demander de nos anciens, je l'aurais fait; mais ils sont né- 
a cessaires à Paris, étant presque tous fonctionnaires. » — Gan- 
din, duc de Gaëte, Mémoires, I, 28. 

3. Meissner, Voyage à Paris (fin de 1795), 160 : « Des gens 
€ qui ne savaient ni lire ni écrire obtinrent des places d'une 
a comptabilité plus ou moins importante. » — Archives des 
affaires étrangères, tome 324 (Dénonciations de Pio au club contre 
ses collègues). — Dauban, ib., 35 (Note de Quêvremont, jan- 
vier 1794) : « L'honnête homme qui sait travailler ne peut pas 
a eiltrer dans les bureaux des ministres, surtout dans ceux de la 
a guerre et de la marine et dans ceux de la Commune et du dé- 
parlement, sans avoir le cœur serré. Les places ne sont rem- 
« plies, pour la plupart, que des créatures de la Commune, qui, 
« fort souvent, n'ont ni talent ni probité. Puis les dénonciations, 
a toujours accueillies, quelque frivoles et peu fondées quelles 
« soient, achèvent de tout bouleverser. » 



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20 LA RÉVOLCnO!! 

inière conûscation, commissaires aux biens nationaux 
qui proviennent des émigrés et des condamnés, com- 
missaires à la réquisition des chevaux de luxe, commis- 
saires aux habillements, commissaires pour la récolte 
et la fabrication du salpêtre, commissaires aux accapa- 
rements, commissaires civils dans chacune des quarante- 
huit sections, commissaires pour la propagande dans les 
départements, commissaires aux subsistances, et quantité 
d'autres ; dans le seul département des subsistances, on 
compte 1500 places à Paris*, et tout cela est payé; 
voilà déjà nombre d^emplois acceptables. — Il y en a d'in- 
fimes pour la racaille, 200, à 20 sous par jour, pour 
les clabaudeurs chaînés de diriger Topinion dans les 
groupes du Palais-Royal et des Tuileries, ainsi que dans 
les tribunes de la Convention et de THôtel de Ville*, 200 
autres, à 400 francs par an, pour les garçons de café, 
de tripot et d'hôtel, chargés de surveiller les étran- 
gers et les consommateurs; des centaines, à 2 francs, 

1. Moniteur, XXIV, 397 (Discours de Dubois de Crancé à la Con- 
vention, 16 floréal an 111). — Archives nationales, F', 3116' (Rap- 
port de Rolin, 7 nivôse an II) : « Les mêmes plaintes se font en- 
< tendre contre les commissaires civils de section, dont la plupart 
c n'ont aucune intelligence et ne savent pas même écrire. » 

2. Archives des affaires étrangères, vol. 1411 (août 1793). 
c Plan adopté d pour l'organisation de la police, a sauf les modi- 
« fications d'exécution. » En fait, quelques mois plus tard, le 
nombre des claqueurs mâles et femelles est beaucoup plus grand 
et arrive à faire un millier (Beaulieu, Essais, V, 220). — Le 
même plan comprend quinze agents à 2400 francs, a pri" parmi 
a les habitués des clubs, » pour relever les listes fournies chaque 
matin, trente à 1000 francs pour surveiller les sociétés populaires, 
quatre-vingt-seize à 1200 francs pour surveiller les assemblées de 
section* 



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LES GOUVERNANTS 21 

5 francs, 5 francs par jour, outre la nourriture, pour les 
gardiens des scellés et pour les gardiens des suspects à 
domicile; des milliers, avec prime, solde et licence 
plénière, pour les brigands qui, sousRonsin, composent 
Tarmée révolutionnaire, pour Jes canonniers, pour la 
garde soldée et pour les gendarmes de Henriot. — Mais 
les principaux postes sont ceux qui mettent à la discré- 
tion de leurs occupants les libertés et les vies : car, par 
ce pouvoir plus que royal, on a le reste, et tel est le 
pouvoir des hommes qui composent les quarante-huit 
comités révolutionnaires, les bureaux du Comité de 
Sûreté générale, la Commune et Fétat-major de la force 
armée. Ils sont les chevilles ouvrières et les ressorts 
agissants de la Terreur, tous Jacobins, triés sur le volet et 
vérifiés par plusieurs triages, tous désignés ou approuvés 
par la Société centrale qui s'est attribué le monopole du 
patriotisme et qui, érigée en suprême concile de la secte, 
ne délivre le brevet d'orthodoxie qu'à ses suppôts *, 

1. Archives nationales, F', 4436 (Lettre du ministre do la 
guerre Bouchotte, 5 prairial an II) : « La nomination de Ronsin, 
a ainsi que de son état-major, fut encore un objet de l'opinion 
c publique. Le comité, pour s'en assurer, envoya la liste aux Ja- 
« cobins, où ils furent agréés. » — /6., AF, II, 58 : a Paris, 
t 11 brumaire an II, Société des Amis de la Liberté et de l'Ega- 
« lité, séante aux ci-devant Jacobins Saint-Honoré. Liste des 
<L citoyens qui doivent partir pour Lyon, en qualité de comniis- 
« saires nationaux. (Suivent les noms.) Tous les citoyens dénom- 
« mes ont passé à la censure de ladite société dans la séance (!e 
« ce aujourd'hui. » (Suivent les signatures du président et de 
trois secrétaires.) — Journal des Débats et correspondance de 
la Société des Jacobins, n® 543, 5« jour du 3" mois de l'an II. 
— A propos d'un nouveau club central qui s'est formé, « Ter- 
a rasson croit que cette société peut devenir liberticide et 
« demande une commission pour l'examiner et obtenir son extinc- 



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22 LA RÉVOLUTION 

Tout de suite ils ont pris le ton et l'arrogance de la 
dictature ; « Torgueil est monté au plus haut période* :... 
(( tel qui, hier sans emploi, était aimable et honnête, est 
« devenu fier, insolent, hautain, parce que, trompés par 
« l'apparence, ses concitoyens Tout nommé commissaire 
« ou lui ont donné un emploi quelconque ». Désormais 
il a les façons d'un aga parmi les infidèles, et, quand il 
commande, c'est haut la main. — Le 20 vendémiaire 
an II, (( au milieu de la nuit », le comité de la section 
des Piques fait appeler M. Bellanger, architecte : on lui 
signifie qu'on a besoin de sa maison, à Tinslant, pour en 
faire une nouvelle Bastille. — « Mais, dit-il, je n'ai pas 
« d'autre bien ; il y a plusieurs locataires ; elle est dé- 
({ Corée de modèles d'art; elle n'est pas propre à cet 
« usage. » — « Ta maison, ou en prison. — Mais il faudra 
« payer des indemnités aux locataires. — Ta maison, 
a ou en prison; quant aux indemnités, nous avons 
« des logements vacants, à la Force ou à Sainte-Pélagie, 
« pour tes locataires et pour toi. » Incontinent, douze 
factionnaires du poste viennent occuper l'immeuble; on 
accorde au propriétaire six heures pour déménager; 
désormais l'entrée de sa maison lui est interdite; les 
bureaux auxquels il en réfère interprètent son obéissance 
forcée comme une « adhésion tacite », et bientôt lui- 



« tion. La commissioa demandée par Terrasson est arrêtée. » — 
On voit qu'ils maintiennent énergiquement leur monopole. — Cf. 
Moniteur y XIX, 637 (13 ventôse). Motion adoptée par les Jacobins, 
pour obliger les ministres à chasser de leurs bureaux tout indi- 
vidu exclu de la Société. 
i, Dauban, ib.y 307 (Rapport du 9 germinal). 



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LES GOUVERNANTS 23 

même il est mis sous les verrous*. — Des instruments 
administratifs qui tranchent si bien ont besoin d'être 
entretenus soigneusement, et, à cet effet, de temps en 
temps on les graisse'; le 20 juillet 1793, le gouverne- 
ment alloue 2000 francs à chacun des quarante-huit 
comités, et 8000 francs au général Henriot, « pour 
(( défrayer la surveillance des manœuvres contre-révo- 
« lutionnaires » ; le 7 août, 50 000 francs aux membres 
peu fortunés des quarante-huit comités, 300 000 francs 
au général Henriot, « pour déjouer les complots et 
« assurer le triomphe de la Liberté », 50000 francs au 
maire « pour découvrir les complots des malveillants » ; 
le 10 septembre, 40 000 francs au maire, au président et 
au procureur-syndic du département, « pour des mesures 
« de sûreté » ; le 13 septembre, 300 000 francs au maire, 
« pour prévenir les efforts des malveillants » ; le 15 no- 
vembre, 100000 francs aux sociétés populaires, «parce 
« qu'elles sont nécessaires à la propagation des bons 
a principes ». — D'ailleurs, outre les gratifications et 



1. Moniteur, XXII, 353 (séance du 20 brumaire an III. Récla- 
mation de M. Bellanger, à la barre de la Convention). 

2. Archives nationales, AF, II, 46 (Arrêtés du Comité de Salut 
public aux dates indiquées). — Beaulieu, Essais, V, 200 (Arrêté 
du Comité de Salut public à la date indiquée). — Les registres du 
Comité de Salut public contiennent nombre de gratifications sem- 
blables accordées aux sociétés et aux patriotes de la province : 
par exemple (AF, II, 58, 8 et 9 brumaire), 50000 francs à La- 
planche et 50000 francs à Couthon « pour soutenir l'esprit public 
f dans le Calvados ; pour ranimer l'esprit public éteint à Lyon ; 
f pour donner au besoin des secours aux patriotes peu fortunés 
a qui consaci^nt leur temps avec zèle pour le service de la 
a patrie x>. 



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24 U RÉVOLUTION 

le traitement fixe, il y a les douceurs et les revenants- 
bons de l'emploi*. Henriot a mis ses camarades dans le 
personnel des surveillants ou dénonciateurs à gages, et, 
naturellement, ils profitent de leur office pour remplir 
leurs poches; sous prétexte d'incivisme, ils multiplient 
les visites domiciliaires, rançonnent le maître du logis, 
ou volent chez lui ce qui leur convient*. — A la Com- 
mune et aux comités révolutionnaires, toutes les extor- 
sions peuvent impunément s'exercer et s'exercent. « Je 
« connais, dit Quêvremont, deux citoyens qui ont été 
« mis en prison, sans qu'on leur ait dit pourquoi, et, au 
« bout de trois semaines ou d'un mois, ils en sont sortis, 
(( sais-tu comment? En payant l'un 15 000 livres, l'autre 
(( 25 000.... Grambone, à la Force, pour ne pas rester 

1. Dauban, Parts en 1794, 171 (Rapport du 17 ventôse) et 245 
(Rapport du 25 ventôse), sur les comités civils et les comités révolu- 
tionnaires, qui se font servir des viandes avant les malades, et font 
de même senir leurs amis et les bonnes amies de leurs femmes. 
— 76., 126 (Rapport du 10 ventôse). — Archives nationales^ F', 
2475 (Registre des délibérations du comité révolutionnaire de la 
section des Piques), 27 brumaire an II : a Le comité arrête que 
« les deux chevaux et le cabriolet de Lamarche seront dorénavant 
a à la disposition de la section et du comité, lorsqu'il s'agira de 
« mesures de sûreté. » — Dans ce registre et dans tous les autres 
de la même série, on voit très bien l'intérieur d'un comité et 
son arbitraire énorme. Chez presque tous, le style et l'orthographe 
sont du plus bas degré. 

2. Archives des affaires étrangères^ vol. 1411 (Rapport du 21 au 
22 août 1793) : « Le général Hehriot m'en a adressé plusieurs..., 
« qui se sont servis de l'autorité des Comités de Salut public et 
« de Sûreté générale, ainsi que de celle qui m'a été déléguée, 
« pour aller, sous prétexte d'incivisme, faire des visites domici- 
« liaires chez des particuliers qui, sûrement, ne sont pas des 
a patriotes ; mais cela ne les autorisait pas à recevoir de l'argent 
« et même à soustraire. » 



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LES GOUVERNANTS 25 

« dans les poux, paye une chambre 1500 livres par 
« mois, et, de plus, il a fallu qu'i^. donnât 2000 livres 
« de pot-de-vin en y entrant. Pareille chose est arrivée 
« à bien d'autres, et encore n'ose-t-on en parler que 
« tout bas*. » Malheur à Fimprudent qui, ne s'étant 
jamais occupé des affaires publiques, se fie à son inno- 
cence, écarte le courtier officieux et ne finance pas tout 
de suite: pour avoir refusé ou offert trop tard les 
100 000 écus qu*on lui demandait, le notaire Brichard 
mettra la tête « à la fenêtre rouge ». — Et j'omets les 
rapines ordinaires, le vaste champ offert à la concussion 
par les inventaires, les séquestres et les adjudications 
innombrables, par Ténormité des fournitures, par la rapi- 
dité dès achats ou des livraisons, par le gaspillage des 
deux millions de francs que, chaque semaine, le gou- 
vernement donne à la Commune pour approvisionner la 
capitale, par la réquisition des grains, qui fournit à 
quinze cents hommes de Tarmée révolutionnaire l'occa- 
sion de rafler, jusqu'à Corbeil et à Meaux, les fermes du 
voisinage et de se garnir les mains selon le procédé des 
chauffeurs*. — Avec le personnel que l'on sait, rien 
d'étonnant dans ces vols anonymes. Babeuf, le faussaire 

1. Dauban, tè., 36 et 48 (Affaire du notaire Brichard). 

2. Cf. la Révolution, VI, 177 et 478. — Mercier, Paria pen- 
dant la Révolution, I, 351. — Moniteur, XVIII, 663 (séance 
du 24 frimaire. Discours de Lecointre à la Convention). — Sur 
les vols et pots-de-vin, cf., entre autres documents, les Mé- 
moires sur les prisons, I, 290 : (80000 francs de pots-de-vin 
donnes aux administrateurs de la police par le traitcjr Péri- 
nal, pour avoir la fourniture des repas aux détenus de Saint- 
Lazare). 



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26 LA RÉVOLUTION 

en écritures publiques, est secrétaire pour les subsis- 
tances à la Commune; Maillard, le septembriseur de 
TAbbaye, reçoit 8000 francs pour diriger, dans les qua- 
rante-huit sections, les quatre-vingt-seize observateurs 
et conducteurs de Tesprit public. Chrétien, dont la taba- 
gie, rue Favart, sert de rendez-vous aux tape-dur, devient 
juré à 18 francs par jour au Tribunal révolutionnaire, 
règne dans son comité et mène sa section, le sabre haut*. 
Sade, le professeur de crime, est maintenant Toracle de 
son quartier, et vient, au nom de la section des Piques, 
lire des adresses à la Convention. 



III 



Regardons de près quelques figures; plus elles sont 
en vue et à la première place, plus la grandeur de l'office 
met en lumière l'indignité du potentat. — Il en est un 
que l'on a déjà vu en passant, Buchot, noté deux fois 
par Robespierre, et de la propre main de Robespierre, 
comme « un homme probe, énergique et capable des 
« fonctions les plus importantes* ». Nommé par le 
Comité de Salut public « commissaire aux relations 
« extérieures », c'est-à-dire ministre des affaires étran- 
gères, il s'est maintenu dans ce haut poste pendant près 

1. Bûchez et Roux, XXXV, 77 (Procès de Fouquier-TinviUe). Dé- 
position de Rebrillard : « Un autre jour, à l'assemblée générale, 
« il frappa de son sabre un citoyen. » 

2. ïb.f XXXV, 407 (Listes écrites de la main de Robespierre). 



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LES GOUVERNANTS 27 

de six mois. C'est un maître d'école du Jura', récemment 
débarqué de sa petite ville, et dont « l'ignorance, les 
« manières ignobles et la stupidité surpassent tout ce 
« qu'on peut imaginer. Les chefs de division ont re- 
« nonce à travailler avec lui ; il ne les voit ni ne les 
« demande. On ne le trouve jamais dans son cabinet, et, 
(( quand il est indispensable de lui demander sa signa- 
« ture pour quelque légalisation, seul acte auquel il ait 
« réduit ses fonctions, il faut aller la lui arracher au 
« café Hardy, où il passe habituellement ses journées ». 
Bien entendu, il est envieux et haineux, il se venge de 
son incapacité sur ceux dont la compétence lui fait sentir 
son ineptie, il les dénonce comme modérés, il parvient 
enfin à faire décerner un mandat d'arrêt contre ses quatre 
chefs de service, et, le matin du 9 Thermidor, avec un 

1. Miot de Melito, Mémoires, I, 46 à 51. — Buchot n'est pas 
seul de son espèce au ministère des afTaires étrangères. Aux ar- 
chives de ce ministère, vol. 324, on trouvera les faits et gestes 
d'un certain Pio, réfugié italien, qui s'y est glissé, simule la mi- 
sère, étale du patriotisme, dénonce son chef et ses collègues. — 
L'ex-notaire Pigeot, condamné à vingt ans de fers et mis au 
pilori le 9 frimaire an III, remontera sur l'eau ; je l'ai trouvé, 
sous le Directoire, introducteur des ambassadeurs. — Sur un des 
envoyés du F'rectoire en Suisse, voici une note de Mallet du 
Pan (Notes manuscrites, octobre 1797) : « L'ambassadeur direc- 
tt torial, qui est venu exiger des Suisses l'expulsion des gardes du 
a corps, est un nommé Mengaud, de Belfort, parent de Reubell et 
« ancien garde du corps de M. le comte d'Artois. — Il est venu 
« à Zurich avec une fille, couturière de Zurich et établie à Borne. 
« Il vivait avec elle, aux dépens du gouvernement de Zurich, 
a Ayant invité la famille de cette créature, c'est-à-dire un voitu- 
a rier, sa femme, avec quelques autres, à dîner, on but et on se 
a livra à de tels excès, que la femme du voiturier, grosse à 
a pleine ceinture, accoucha au milieu du festin. — Cette créature 
c a rendu Mengaud malade ; il est alité à Bâle. » 



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28 U RÉVOLUTION 

sourire atroce, il annonce à l'un d'eux, M. Miot, la bonne 
nouvelle. — Par malheur, après Thermidor, voilà Buchot 
destitué et M. Miot mis à sa place. Avec la politesse 
diplomatique, celui-ci fait visite à son prédécesseur et 
« lui témoigne les égards d'usage ». Buchot, peu sensible 
aux compliments, songe tout de suite au solide, et 
d'abord il demande à garder provisoirement son appar- 
tement au ministère. La chose accordée, il remercie, dit 
à M. Miot qu'on a bien fait de le nommer. « Mais moi, 
(( c'est très désagréable ; on m'a fait venir à Paris, on m'a 
« fait quitter mon état en province, et maintenant on me 
« laisse sur le pavé. » Là- dessus, avec une impudence 
admirable, il demande à l'homme qu'il a voulu guillo- 
tiner une place de commis au ministère. M. Miot essaye 
de lui faire entendre qu'il serait peu convenable à un 
ancien ministre de descendre ainsi. Buchot trouve cette 
délicatesse étrange et, voyant l'embarras de M. Miot, finit 
par lui dire : « Si vous ne me trouvez pas capable de 
(( remplir une place de commis, je me contenterai de 
(( celle de garçon de bureau. » — 11 s'est jugé lui-même, 
à sa valeur. 

L'autre, que nous avons aussi rencontré et que l'on 
connaît déjà par ses actes*, général à Paris de toute la 
force armée, commandant en chef de 110 000 hommes, 
est cet ancien domestique ou petit clerc chez le procu- 
reur Formey, qui, chassé par son patron pourvoi, enfermé 
à Bicêtre, tour à tour mouchard, matamore de spectacle 
forain, commis aux barrières et massacreur de Sep- 

1. La Révolution, VI, 235, 252, 261. 



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LES GOUVERNANTS ÎO 

tembre, a purgé la Convention, le 2 juin; bref, le fa- 
meux Henriot, aujourd'hui simple soudard et soulard. 
En cette dernière qualité, malgré ses connivences avec 
Hébert et les Cordeliers, on Ta épargné dans le procès 
des exagérés. On Ta gardé comme instrument, sans doute 
parce qu'il est borné, brutal et maniable, plus compromis 
que personne, bon à tout faire, hors d'état de se rendre 
indépendant, sans services dans l'armée*, sans prestige 
sur les vrais soldats, général intrus, de parade et de rue, 
plus populacier que la populace. Avec son hôtel, sa loge 
à l'Opéra-Comique, ses chevaux, son importance dans 
les fêtes et revues, surtout avec des orgies, il est content. 

— Le soir, en grand uniforme, escorté de ses aides de 
camp, il galope jusqu'à Choisy-sur- Seine, et là, dans la 
maison d'un complaisant, nommé Fauvel, avec des 
affidés de Robespierre ou des démagogues du lieu, il fait 
ripaille : on sable les vins du duc de Coigny, on casse 
les verres, les assiettes et les bouteilles, on va faire 
tapage dans les bastringues voisins, on y enfonce les 
portes, on brise les bancs et les chaises, bref on s'amuse. 

— Le lendemain, ayant cuvé son vin, il dicte ses ordres 
du jour, vrais chefs-d'œuvre, où la niaiserie de l'imbé- 

1. Comte de Martel, Types révolutionnaires^ 136 à 144. — Le mi- 
nistère de la guerre nomme Henriot général de brigade le 
3 juillet 1703, général de division le 19 septembre, et lui de- 
mande en post-scriptum : a Veuillez bien me faire passer l'état de 
a vos services, v inconnus au ministère parce qu'ils sont nuls. 

— Sur les orgies de Choisy-sur-Seine, voir (Archives nationales^ 
\V* 500-501) l'enquêtp des 18 et 19 thermidor an II. faite à Choisy- 
sur-Seine par Blachc, agen du Comité de Sûreté générale. Boul- 
langer, général de brigade premier lieutenant de Henriot, était 
un ex-compagnon joaillier 



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30 LA RÉVOLUTION 

cile, la crédulité dubadaud, la sentimentalité deTivrogne, 
le boniment du saltimbanque et les tirades apprises du 
philosophe à cinquante francs par jour, se fondent en- 
semble en une mixture unique, à la fois écœurante et 
brûlante, pareille aux liqueurs pimentées et poisseuses 
qu'on sert dans les guinguettes de barrière, mais d'au- 
tant mieux appropriée à son auditoire qu'elle contient 
tous les ingrédients acres et fades, toute l'eau-de-vie 
frelatée de la Révolution. — Il a des informations sur 
les manœuvres de l'étranger, et développe les vraies 
causes de la disette : « On a trouvé dernièrement une 
« quantité de pains dans des lieux d'aisance ; sur cette 
« infamie, il faut interroger les Pitt, les Cobourg et tous 
« les scélérats qui veulent enchaîner la justice, la raison 
« et assassiner la philosophie. — Le service général à 
« l'ordinaire*. » — Il a des théories sur les religions et 
prêche aux dissidents la modestie civique. « Les ministres 
« et sectaires de tout culte quelconque sont invités à ne 
« plus faire en dehors de leurs temples aucunes céré- 

1. Archives des affaires étrangères, voL 4411. Ordres du jour 
de Henriot, 16 septembre, 29 vendémiaire an II et 19 brumaire 
an II. — Beaucoup de ces ordres du jour ont été publiés par 
Dauban {Paris en 1794, 33) : a Que nos ennemis amas-ent des 
( biens immenses, qu'ils bâtissent des maisons et des palais, 
( qu'ils les gardent, peu nous importe ; nous autres républicains. 
. nous n'en voulons point ; nous ne voulons, pour asile, qu'une 
(( cabane, et, pour richesses, que des mœurs, des vertus et 
a l'amour de la patrie. — Le service général à l'ordinaire, d — 
45 : a Hier au soir, le feu a pris aux Grands-Augustins.... Tous 
tt ont travaillé, l'incendie a été éteint en très peu de temps. Sous 
a l'ancien régime, le feu aurait duré plusieurs jours; sous le 
c régime des hommes libres, le feu n'a pas duré plus d'une 
a heure; quelle différence! — Le service général à l'ordinaire, i 



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LES GOUVERNANTS Cl 

« monîes religieuses. Tout bon sectaire sera assez sage 
« pour maintenir Texécution de cet arrêté. L'intérieur 
<( d'un temple est assez grand pour offrir son hommage 
« à l'Éternel, qui n'a pas besoin d'un cérémonial offen- 
« sant pour tout homme qui pense ; selon tous les sages, 
« un cœur pur est le plus bel hommage que la Divinité 
« puisse désirer. — Le service général à l'ordinaire. » 
— 11 soupire après l'idylle universelle et appelle de ses 
voeux la suppression de la force armée. « J'invite mes 
« concitoyens que la curiosité mène aux tribunaux cri- 
(( minels, à faire la police eux-mêmes ; c'est une tâche 
(( que tout bon citoyen doit remplir où il se trouve. Dans 
« un pays libre, la justice ne doit pas se faire avec des 
({ piques et des bayonnettes, mais avec la raison et la 
« philosophie. Elles doivent introduire un œil de sur- 
« veillance sur la société, elles doivent l'épurer et en 
« proscrire les méchants et les fripons. Chacun doit y 
« apporter sa petite portion philosophique, et, de ces 
« petites portions, en faire un tout raisonnable qui 
« tournera au profit et au bonheur de la société. Quand 
« donc viendra-t-il, ce temps désiré, où les fonction- 
« naires seront rares, où tous les mauvais sujets seront 
« terrassés, où la société entière n'aura pour fonction- 
« naires publics que la Loi ? — Le service général à 
« l'ordinaire. » — Tous les matins, il pontifie du même 
style. Imaginez la scène : le lever de Henriot à l'hôtel 
de l'État-Major, une table à écrire, et peut-être une 
bouteille d'eau-de-vie sur la table ; d'un côté, le sacri- 
pant qui, en bouclant son ceinturon ou en mettant ses 

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52 LA RÉVOLUTION 

belles, attendrit sa voix de rogomme et s'embarbouille, 
avec des tics nerveux, dans son homélie humanitaire ; 
de Tautre côté, le secrétaire muet, inquiet, qui, sachant 
à peu près l'orthographe, n'ose pas trop corriger les 
phrases grotesques. 

Du même aloi que le commandant général est la 
Commune qui l'emploie ; car, dans Fépée municipale, la 
lame et la poignée, forgées ensemble dans la fabrique 
jacobine, sont à peu près du même métal. — Sur quatre- 
vingt-huit dont on sait les qualités et professions, cin- 
quante-six sont manifestement illettrés ou presque 
illettrés, réduits à l'éducation rudimentaire ou nulle*; 
les uns, petits commis, courtauds de boutique, 
scribes infimes, parmi eux un écrivain public; les 
autres, petits boutiquiers, pâtissiers, merciers, bon- 

1. Wallon, Histoire du tribunal révolutionnaire de Paris, V, 
252, 420 (Noms et qualités des membres de la Commune de Paris 
guillotinés les 10 et 11 thermidor). Les professions et qualités de 
quelques autres sont indiquées dans le Dictionnaire biographique 
d'Eymery, dans les Mémoires de Morellet et dans les Souvenirs 
d'Arnaull. — Moniteur ^ XXI, 719 (Jugement du Tribunal révolu- 
tionnaire du 15 fructidor an II). Quarante-trois membres des co- 
mités civils ou révolutionnaires, commissaires des comités de sec- 
tion, ofliciers de la garde nationale, officiel^ de canonniei s ont 
signé, le 9 thermidor, sur la liste de présence du Conseil gé- 
néral de la Commune, et sont mis en jugement comme adhé- 
rents de Robespierre. Mais ils ont promptement rétracté leur 
signature et sont tous acquittés, sauf un. Ce sont les chefs de 
quartier de la faction, et ils sont tous de la môme espèce et con- 
dition que leurs confrères de l'Hôtel de Ville. Un seul, ex-receveur 
de rentes, peut avoir reçu de l'éducation ; les autres sont des 
charpentiers, carreleurs, cordonniers, tailleurs, marchands de vin, 
traiteurs, charrons, boulangers, épiciers, perruquiers, menuisiers. 
On trouve parmi eux un ex-tailleur de pierres, un ex-garçon de 
bureau, un ex-domestique et les deux fils de Samson, le bouiTeau. 



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LES GOUVERNANTS 53 

netiers, fruitiers, marchands de vin; les autres enfin, 
simples ouvriers ou même manœuvres, charpentiers, 
menuisiers, ébénistes, serruriers, notamment trois tail- 
leurs, quatre perruquiers, deux nxaçons, deux cordon- 
niers, un savetier, un jardinier, un tailleur de pierre, 
un paveur, un garçon de bureau et un domestique. — 
Parmi les trente-deux lettrés, un seul a quelque noto- 
riété, Paris, professeur à l'Université et suppléant de 
Tabbé Delille. Un seul, Dumez, ancien ingénieur, appli- 
qué, modéré, tout occupé des subsistances, semble un 
travailleur compétent et utile. Les autres, ramassés 
dans le tas des démagogues inconnus, sont six rapins 
ou mauvais peintres, six agents d'affaires ou ex-hommes 
de loi, sept négociants du second ou troisième ordre, un 
instituteur, un chirurgien, un prêtre défroqué et marié, 
et autres du même acabit; ce sont eux qui, sous la 
direction politique du maire Fleuriot-Lescot et de 
l'agent national Payan, apportent dans le Conseil général, 
non la capacité administrative, mais la faculté du rai- 
sonnement verbal, avec la quantité de bavardage et 
d'écriture dont une assemblée délibérante ne peut se 
passer. — Et il est curieux de les voir en séance. Vers 
la fin de septembre 1793*, un des vétérans de la philo- 
sophie libérale, de l'économie politique et de l'Académie 
française, le vieil abbé Morellet, ruiné par la Révolution, 
a besoin d'un certificat de civisme pour toucher la 
petite pension de 1000 francs que rAsserabléo Consti- 
tuante lui a votée en récompense de ses écrits, et la 

1. Morellet, Mémoires, I, 454 à 472 

LA RÉVOLUTION, VI. T. Vlll. — 5. 

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54 LA RÉVOLUTION 

Commune, qui veut se renseigner, lui choisit trois exa- 
minateurs. Naturellement, il fait auprès d*eux toutes 
les démarches préalables. D'abord, il écrit « un billet 
« bien humble, bien civique », au président du Conseil 
général, Lubin fils, ancien rapin qui, ayant quitté les 
arts pour la politique, vit chez son père, boucher, rue 
Saint-Honoré. Morellet traverse Tétai, marche dans les 
flaques de la tuerie, est admis après quelque attente, 
trouve son juge au lit et plaide sa cause. Puis il visite 
Bernard, ex-prêtre, « fait comme un brûleur de mai- 
ce sons, d'une figure ignoble », et salue respectueusement 
la dame du logis, « une petite femme assez jeune, mais 
« bien laide et bien malpropre ». Enfin il porte ses dix 
ou douze volumes au plus important des trois commis- 
saires, Vialard, « ex-coiffeur de dames » ; celui-ci est 
presque un collègue : « car, dit-il, j'ai toujours aimé les 
« mécaniques, et j'ai présenté à l'Académie des Sciences 
« un toupet de mon invention ». Mais le pétitionnaire 
ne s'est point montré dans la rue au 10 août, ni au 2 sep- 
tembre, ni au 31 mai ; comment, après ces marques de 
tiédeur, lui accorder un certificat de civisme? Morellet 
ne se rebute point, attend le tout-puissant coifï'eur à 
l'Hôtel de Ville et l'aborde plusieurs fois au passage. 
L'autre, « avec plus de morgue et de distraction que le 
« ministre de la guerre le plus inabordable n'en montra 
« jamais au plus petit lieutenant d'infanterie » , écoutant 
à peine et marchant toujours, va s'asseoir, et Morellet, 
dix ou douze fois, bien malgré lui, assiste aux séances. 
— Étranges séances où des députations, des volontaires, 

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LÉS GOUVERNANTS 35 

des amateurs patriotes viennent tour à tour déclamer et 
chanter, où tout le Conseil général chante, où le prési- 
dent Lubin, « orné de son écharpe », entonne lui-même, 
par cinq ou six fois, la Marseillaise, le Ça ira, des 
chansons à plusieurs couplets sur des airs de l'Opéra- 
Comique, et toujours « hors de mesure, avec une voix, 
« des agréments et des manières de beau Léandre. Je 
(( crois bien que, dans la dernière séance, il chanta 
« ainsi en solo à peu près trois quarts d'heure, en diffé- 
« rentes fois, l'assemblée répétant le dernier vers du 
« couplet ». — « Mais c'est drôle, disait à côté de 
« Morellet une femme du peuple ; c'est drôle de passer 
comme ça tout le temps de leur assemblée à chanter. 
« Est-ce qu'ils sont là pour ça? » Non pas seulement pour 
cela : après la parade de foire, les harangueurs ordi- 
naires, et surtout le coiffeur de dames, « viennent, d'une 
« voix forcenée, avec des gestes furibonds », lancer des 
motions meurtrières. Voilà les beaux parleurs* et les 
hommes de décor. -7- Les autres, qui ne parlent pas et 
savent à peine écrire, agissent et empoignent Tel est 
un certain Ghalandon, membre de la Commune* prési- 

1. Sur cet ascendant des bavards de la même espèce, voir Dau- 
ban {Paris en 1794, 118, 143). Détails sur un tailleur-fripier, tout- 
puissant dans la section des Lombards. Si l'on en croit les citoyen 
nés de l'assemblée, « il disait partout qu'il ferait renvoyer de la 
« Société populaire tous ceux qui ne lui plaisaient pas » (13 ven- 
tôse an II). 

2. Arnault, Souvenirs d'un sexagénaire^ II, 111. — Sur un 
autre membre de la Commune, Bergot, ex-employé à la Halle aux 
Cuirs et administrateur de police, on trouvera des détails dans les 
Mémoires des prisons, I, 232, 239, 246, 289, 290. Nul n'a été plus 
grossier et plus dur. Aux réclamations des détenus sur la nourri- 



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36 LA RÉVOLUTION 

dent du comité révolutionnaire de la section de Y Homme 
Arme, et probablement très bon chasseur d'hommes; 
car « les comités du gouvernement lui ont accordé 
« droit de surveillance sur toute la rive droite de la 
« Seine, et, muni de pouvoirs extraordinaires, il règne, 
(( du fond de son échoppe, siir la moitié de Paris. 
« Malheur aux gens dont il a eu à se plaindre, à ceux 
« qui lui ont retiré ou ne lui ont pas donné leur pra- 
« tique! Souverain de son quartier jusqu'au 10 ther- 
« midor, ses dénonciations sont des arrêts de mort ; » 
il y a des rues, notamment celle du Grand-Chantier, 
qu'il « dépeuple » . Et cet exterminateur du Marais est 
un « savetier », collègue en cuirs et à la Commune de 
Simon, le précepteur et le meurtrier du petit Dauphin. 
Au-dessous de cet admirable corps municipal, tâchons 
de nous figurer, au moins par un échantillon complet, 
les quarante-huit comités révolutionnaires qui sont ses 
mains. — Il en est un dont nous connaissons tous les 
membres, et l'on y saisit au vif, en pleine action, la 
classe gouvernante*. C'est la classe interlope et nomade, 
qui n'a de révolutionnaire que ses appétits ; ni la théorie, 

ture immonde qu'on leur servait : « C'est çncore trop bon, 
« disait-il, pour des b... que l'on va guillotiner. » — « Il s'eni- 
a vrait avec les porte-clefs et les commissionnaires eux-mêmes. 
« Un jour, il ne marchait qu'en faisant des S et ne parlait que par 
« hoquets; il voulut entrer dans cet état. La garde de la maison 
a refusa de le reconnaître ; on l'arrêta, » et il fallut les déclara- 
tions répétées du concierge pour obliger l'officier du poste « à 
a rendre le pourceau ». 

\. Mémoires sur les prisons, l, 211 (Tableau historique de la 
maison Lazare). Le narrateur est placé à la maison de Sèvres, en 
octobre 1793. — II, 186 (Précis historique sur la maison d'arrêt 



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LES GOUVERNANTS 37 

ni des convictions ne la conduisent ; pendant les trois 
premières années de la Révolution, elle n'a ni vaqué, 
ni pensé aux affaires publiques; si, depuis le 10 août 
et surtout depuis le 2 juin, elle s'en occupe, c'est pour 
en vivre et se gorger. — Sur dix-huit membres, simul- 
tanés ou successifs, du Comité du Bonnet Rouge, qua- 
torze, avant le iO août et surtout avant le 2 juin, 
étaient inconnus dans le quartier et n'avaient pris 
aucune part à la Révolution. Les plus considérables sont 
trois peintres en armoiries, en équipages ou en minia- 
ture, visiblement ruinés et désœuvrés par la Révolution, 
un marchand chandelier, un marchand de vinaigre, un 
salpêtrier, un serrurier; et, de ces sept personnages, 
quatre ont relevé la dignité de leur état en se faisant, 
par surcroît, placeurs de billets de petite loterie, prêteurs 
sur gages ou souteneurs de biribi. Avec eux siègent 
deux domestiques de grande maison, un cocher, un ex- 
gendarme chassé de la gendarmerie, un savetier du 
coin, un commissionnaire du coin qui a été garçon 
charron, un autre commissionnaire du coin qui, deux 
mois auparavant, était garçon vidangeur, celui-ci sans 
le sou et en haillons avant d'entrer au comité, depuis 
très bien vêtu, logé et meublé, enfin un ci-devant ven- 
deur de billets de loterie sans domicile, faussaire, et, 
de son propre aveu, repris de justice. Quatre autres ont 
été renvoyés de leurs places pour infidélité ou escro- 
queries ; trois sont des ivrognes connus ; deux ne sont 

de la rue de Sèvres). Le narrateur j a été reclus dans les der- 
niers mois de la Terreur. 



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38 LA RÉVOLUTION 

pas même Français ; et, dans cette compagnie de choix, 
le meneur en chef, la tête dirigeante, est. selon l'usage, 
un homme de loi véreux et déchu, l'ex-notaire Pigeot, 
exclu de son corps pour banqueroute. C'est lui, proba- 
blement, qui a imaginé la spéculation qu'on va lire. — 
Dès le mois de septembre 1793, ayant la bride sur le 
cou pour arrêter dans le quartier, et même hors du 
quartier, qui bon lui semble, le comité a fait une 
rafle, « trois cents pères de famille » en quatre mois, et 
d'abord il a rempli une vieille caserne qu'il occupe rue 
de Sèvres. Dans cette baraque étroite et malsaine, plus 
de cent vingt détenus sont entassés ensemble, parfois 
dix dans la même chambre, deux dans le même lit, et, 
pour frais de garde, ils payent 300 francs par jour. 
Comme ces frais vérifiés sont de 62 francs, il y a, de ce 
chef et sans compter les autres extorsions ou concus- 
sions qui ne sont pas officielles, 238 francs de bénéfice 
quotidien pour les honnêtes entrepreneurs. Aussi vivent- 
ils grandement et se font-ils servir « les dîners les 
« plus splendides » dans leur chambre d'assemblée : 
a les écots de 10 ou 12 livres ne sont rien » pour eux. 
— Mais, dans cet opulent faubourg Saint-Germain, tant 
d'hommes et de femmes riches et nobles sont un bétail 
qu'il faut loger convenablement, afin de le mieux traire. 
En conséquence, vers la fin de mars 1794, pour élargir 
son exploitation et compléter sa bergerie, le comité 
loue, à l'encoignure du boulevard, une grande maison 
avec cour et jardin, et y dépose la haute société du 
quartier dans des logements de deux pièces, à 12 francs 
• 

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LES GOUVERNANTS 50 

par jour, ce qui lui fait environ 150000 livres par an, 
et, comme il loue la maison 2400 francs, il gagne à 
l'opération 147 600 livres ; à quoi il faut ajouter vingt 
sortes de profits en argent et en nature, droits d'en- 
trée sur les objets de consommation et sur les fourni- 
tures de toute espèce, droits d'entrée et de sortie sur la 
correspondance, taxes personnelles, rançons et gratifi- 
cations reçues de la main à la main. Un bétail parqué 
ne refuse rien à ses pâtres*, et celui-ci moins qu'un 
autre ; car, s'il est exploité, il est préservé, et ses gar- 
diens le trouvent trop lucratif pour l'envoyer à la bou- 
cherie. Pendant les six derniers mois de la Terreur, sur 
160 pensionnaires du comité du Bonnet Rouge, il n'y 
en a que deux qui soient extraits de la maison et livrés 
à la guillotine. C'est seulement le 7 et le 8 thermidor 
que le Comité de Salut public, ayant entrepris de vider 
les prisons, entame le précieux troupeau et dérange la 

4. Un séjour en France de 1792 à 1795, 281 (3 juin 1795) : 
f L'après-midi, nous eûmes rendez-vous avec un individu em- 
« ployé par le comité des domaines nationaux; il devait aider 
« mon ami dans ses réclamations. Cet homme, dans l'origine, 
« était valet d'un frère de la marquise; lors de la Révolution, il 
« établit une boutique, fit banqueroute, devint Jacobin furieux, et, 
« à la fin, membre d'un comité révolutionnaire. En cette qualité, 
« il trouva moyen... d'intimider ses créanciers, et d'obtenir d'eux 
< quittance de ses dettes, sans prendre la peine de les payer.... » 
— « J'ai connu moi-même une vieille dame qui fut détenue trois 
« mois pour avoir demandé à l'un de ces patriotes 300 livres 
« qu*il lui devait. » — « J'ai remarqué, en général, que les répu- 
a blicains sont, ou bien de l'espèce que je viens d'indiquer, gar- 
« çons de café, jockeys, joueurs, banqueroutiers, écrivains de 
a bas étage, ou bien des gens de métier manuel, plus sincères 
a dans leurs principes, plus ignorants et plus brutaux, tous dis- 
a sipant dans un luxe grossier ce qu'ils ont gagné • 



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40 U RÉVOLUTION 

combinaison si bien conçue, si bien conduite. — Elle 
était trop belle, elle a fait des jaloux : trois mois après 
Thermidor, le comité du Bonnet Rouge est dénoncé, mis 
en jugement ; dix sont condamnés à vingt ans de fer, 
attachés au pilori, entre autres l'ingénieux notaire*, 
parmi les cris de joie et les insultes de la foule. Pour- 
tant ils ne sont pas des pires : leur cupidité a émoussé 
leur férocité; d'autres, moins adroits pour voler, se 
montrent plus cruels pour tuer, et partout, en province 
comme à Paris, dans les comités révolutionnaires payés 
3 et 5 francs par jour et par membre, la qualité du 
personnel est à peu près la même. — Selon les états de 
payement que Barère a tenus en main*, il y a 21 500 de 
ces comités en France. 

1. Schinîdt, Tableaux historiques de la Révolution française, 
II, 248-249 (Rapports des agents, 8 frimaire an 111) : a Le pro- 
fit ces contre Carrier (est) approuvé par le public ; de même la 
a condamnation des membres du ci-devant comité révolulion- 
a naire du Bonnet Rouge; dix de ces membres condamnés à vingt 
a ans de fer ; joie du public. » — Ib. (9 frimaire) : « Le peuple 
« s'est porté en foule à Ja place de la ci-devant Maison Commune, 
a pour voir les membres du ci-devant comité révolutionnaire de 
n la section du Bonnet Rpuge, qui sont restés sur le tabouret jus- 
<L qu'à six heures, et au flambeau. Ces condamnés ont essuyé 
f beaucoup de reproches et d'humiliations. » — Un séjour en 
a France, 286 (6 juin 1795) : « Je viens d'être interrompue par 
a un grand bruit et des cris sous ma fenêtre, et j'entendais dis- 
a tinctement les noms de Scipion et de Solon prononcés d'un ton 
a d'insulte et de reproche.... J'envoyai Angélique aux informa- 
« lions, et j'appris par elle qu'une troupe d'enfants suivaient un 
a cordonnier du voisinage, lequel, étant membre d'un comité 
a révolutionnaire,... s'était donné à lui-même le nom de Scipion 
a Solon. Comme on l'avait pris sur le fait en différents larcins, il 
« ne peut plus quitter son échoppe sans qu'on lui reproche ses 
< vols, et sans qu'on le hue de ses noms grecs et latins. » 

2. Barère, Mémoires, II, 324. 



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LES GOUVERNANTS 41 



IV 

Si les lois du 21 mars et du 5 septembre 1793 avaient 
été exactement appliquées, au lieu de 21 500 comités 
révolutionnaires, il y en aurait eu 45000, composés de 
540 000 membres et coûtant au public 591 millions par 
an*. Cela eût fait, par-dessus l'administration régulière, 
déjà deux fois plus nombreuse et deux fois plus coû- 
teuse que sous Tancien régime, une administration de 
surcroît, dépensant « en simple surveillance » 100 mil- 
lions de plus que le total des impôts dont l'énormité 
avait révolté le peuple contre Tancien régime. — Par 
bonheur, le monstrueux champignon n*a pu végéter qu*à 
demi; ni la semence jacobine, ni le mauvais air dont 
elle a besoin pour germer, ne se rencontraient partout. 
« Le peuple des provinces, dit un contemporain*, n'était 

1. Moniteur, XIII, 742 (Rapport de Cambon, 6 frimaire an III}. 
— Jb., 22 (Rapport de Lindet, 20 septembre 1794] : « Les armées 
« de terre, la marine, les arts de la guerre et tous les services 
« enlèvent à l'agriculture et à toutes les professions plus de 
a 1500000 citoyens. L'entretien de 6 millions d'hommes dans 
a toutes les communes coûterait moins à la République. » — Le 
département des affaires étrangères, par Fr. Masson, 382. (D'après 
Paris à la fin du dix-huitième siècle, par Pujoulx, an IX) : « A Paris 
a seulement, il y a plus de trente mille commis (du gouverne- 
«: ment); six mille au plus écrivent les choses nécessaires; le 
d reste taille des plumes, use de l'encre et noircit du papier. Il 
a y avait autrefois trop de commis dans les bureaux relativement 
« à l'ouvrage ; il y en a aujourd'hui trois fois davantage, et Ton 
c pense qu'il n'y en a pas encore assez. » 

2. Souvenirs, par Hua, 196 (Tableau très précis du bourg de 
Coucy-le-Château dans l'Aisne, de 1792 à 1794). — Archives des 
affaires étrangères, tome 334 (Lettre des agents, Thionville, 



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42 LA RÉVOLUTION 

« pas à la hauteur de la Révolution; il opposait de 
« vieilles mœurs et une résistance d'inertie à des inno- 
« vations qu'il ne comprenait pas. » — a Le laboureur 
« est estimable, écrit un représentant en mission*; mais 
« il est fort mauvais patriote en général. » — Effecti- 
vement, d'une part il y a moins de fange humaine dans 
les villes départementales que dans la grande sentine 
parisienne; et, d'autre part, la population rurale, pré- 
servée des miasmes intellectuels, résiste mieux que la 
population urbaine aux épidémies sociales. Moins infes- 
tée d'aventuriers tarés, moins féconde en cerveaux 
brûlés, la province fournit plus difficilement que la 
capitale un personnel de terroristes et d'inquisiteurs. 

Et d'abord, dans les milliers de communes qui ont 
moins de 500 habitants*, dans quantité d'autres villages 

24 ventôse II). Le district de Thionville est 1res patriote, se 
soumet au maximum, aux rc({uisitions, mais non aux lois qui 
interdisent le culte extérieur et les assemblées religieuses : « Les 
a apôtres de la raison avaient beau prêcher que jusqu'ici le 
« peuple avait été trompe, et que le temps était arrivé de briser 
a le joug de tous les projuj^'és, on leur répondait : a Nous voulons 
(L bien croire que nous avons été trompés jusqu'à ce jour; mais 
a qui nous garantira que vous ne nous trompez pas à votre tour? » 

1. Legros, la Révolution telle qu'elle est (Correspondance iné- 
dite du Comité de Salut public), I, 366, lettre de Prieur de la 
Marne : a En général, les villes sont patriotes, mais les campagnes 
a sont à cent lieues de la Révolution.... Il faudra de grands efforts 
« pour les mettre à la hauteur de la Révolution, d 

2. D'après la statistique de 1866, un district de 1000 kilomè- 
tres carrés contient en moyenne 35 communes au-dessous de 
500 âmes, 23 communes de 500 à 1000 âmes, 17 bourgs et petites 
villes de 1000 à 5000 âmes, et une ville moyenne ou grande au-des- 
sus de 5000 âmes. En tenant compte des changements opérés pen- 
dant soixante-dix ans, on peut se représenter,- d'après ces chiffres, 
la façon dont la population était répartie en 1793, et cette répar- 



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LES GOUVERNANTS 43 

plus peuplés, mais écartés et purement agricoles, sur- 
tout dans ceux où l'on ne parle que patois, les sujets 
manquent pour composer un comité révolutionnaire*. 
On y est trop occupé de ses mains ; les mains calleuses 
n'écrivent pas couramment; personne n'a envie de 
prendre la plume, surtout pour tenir un registre qui 
restera et qui peut un jour devenir compromettant. 11 
n'est pas déjà très facile de recruter sur place la muni- 
cipalité, de trouver le maire, les deux autres officiers 
municipaux et l'agent national, requis parla loi; dans 
les petites communes, ils sont les seuls agents du gou- 
vernement révolutionnaire, et je crois bien que le plus 
souvent leur ferveur jacobine est médiocre. Conseiller 
municipal, agent national ou maire, le vrai paysan 
n'est d'aucun parti, ni royaliste, ni républicain*; ses 
idées sont trop rares, trop courtes et trop lentes pour lui 
composer une opinion politique. De la Révolution, il ne 
comprend que ce qui le touche au vif, ou ce que, tous 
les jours, il voit autour de lui, de ses propres yeux ; 93 et 
94 sont et resteront pour lui « le temps du mauvais pa- 

tition explique pourquoi, au lieu de 45000 comités révolution- 
naires, il n'y en avait que 21 500. 

1. Souvenirs, par Hua, 179 : a Ce pays (Coucy-le- Château), 
< défendu par ses mauvais chemins et encore mieux par sa 
« nullité, fut du petit nombre de ceux où la tourmente révoUi- 
« tionnaire se fit le moins sentir. » 

2. Entre autres documents, cf. Archives nationales, D, § I, 1 à 
5, les cinq cartons comprenant toutes les pièces de la mission du 
représentant Albert dans l'Aube et la Marne (ventôse et germinal 
an III). Nulle part on ne voit mieux, avec des détails plus précis, 
les sentiments du paysan, de l'ouvrier et du petit bourgeois, de 
1792 à 1794. 



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44 LA RÉVOLUTION 

« pier et de la grande épouvante* », rien de plus. Avec 
ses habitudes de patience, il subit le régime nouveau, 
comme il a subi le régime ancien, portant la dosséequ*on 
lui met sur les épaules, et pliant les épaules, crainte de 
pis. Souvent, il n'est maire ou agent national que malgré 
lui : on l'y a obligé * ; il aurait bien voulu se dispenser 
de la corvée. Car, par le temps qui court, la corvée est 
lourde : s'il exécute les décrets et arrêtés, il est certain 
de se faire beaucoup d'ennemis ; s'il ne les exécute pas, 
il est sûr d'aller en prison. Mieux vaudrait rester ou 
rentrer chez soi, Gros-Jean comme devant. Mais il n'a 
pas le choix : une fois nommé ou confirmé, il ne peut, 
sous peine de se rendre suspect, refuser ni se démettre, 
et il doit être marteau, pour ne pas être enclume. Vigne- 
ron, meunier, laboureur, carrier, il fonctionne donc à 

1. Dauban, la Démagogie en 1793, XII (Paroles de vieux paysans 
à M. Vatel, qui faisait à Saint-Émilion son enquête sur les der- 
niers jours de Pétion, Guadet et Buzot). 

2. Archives nationales^ D, § I, 5 (Pétition de Qaude Defert, meu- 
nier, agent national de Turgy). — Quantité de maires, officiers 
municipaux, agents nationaux, administrateurs et notables de 
district et de département, dans la Marne et KAube, sollicitent leur 
remplacement, et Albert en oblige beaucoup à rester en place 
(Letti^e collective de toute la municipalité de Landreville; lettres 
de Charles, omTier carrier, maire de Trannes, d'Éligny, marchand 
boucher, d'un vigneron, officier municipal à Merrex, etc.). Celui-ci 
écrit : a La République est grande, généreuse ; elle ne veut pas 
a que ses enfants se ruinent pour faire ses affaires ; elle entend, 
« au contraire, que celles des places qui ne sont pas émolu- 
« mentaires soient occupées par des individus qui aient de quoi 
a vivre. » Un autre, Mageure, nommé maire de Bar-sur-Seine, 
écrit, le 29 pluviôse an III : a Je sais, dès hier, que quelques-uns 
a de cette commune voudraient me procurer l'insidieux présent 
« de la mairie d, et, d'avance, il prie Albert de détourner de lui 
ce calice. 



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LES GOUVERNANTS 45 

son corps défendant, sauf à a solliciter sa démission » 
quand la terreur sera moindre, alléguant « qu'il écrit 
« très mal, qu'il ne connaît en aucune manière les lois 
« et ne peut les faire mettre en pratique », « qu'il n'a 
« que ses bras pour vivre », « qu'il est chargé de 
(( famille, et obligé de conduire lui-même sa voiture » 
ou sa charrue, bref suppliant pour « qu'on le décharg^î 
a de sa charge ». — Manifestement, ces enrôlés invo 
lontaires ne sont que des manœuvres; s'ils traînent la 
charrette révolutionnaire, c'est à peu près comme leurs 
chevaux, par réquisition. 

Au-dessus des petites communes, dans les gros vil- 
lages qui ont un comité révolutionnaire et dans certains 
bourgs, les chevaux attelés font parfois semblant de tirer, 
mais ne tirent pas, de peur d'écraser quelqu'un. — En 
ce temps-là, une bourgade, surtout quand elle est isolée, 
située dans un pays perdu et sans routes, forme un petit 
monde clos, bien plus fermé qu'aujourd'hui, bien moins 
accessible au verbiage de Paris et aux impulsions du 
dehors; l'opinion locale y est d'un poids prépondérant; 
on s'y soutient entre voisins; on aurait honte de dénon- 
cer un brave homme que Ton connaît depuis vingt ans ; 
l'ascendant moral des honnêtes gens suffit provisoire- 
ment pour contenir « les gueux* ». Si le maire estrépu- 

1. Souvenirs, par Hua, 178 à 205 : a Ce M. P..., maire de 
« Crépy-au-Mont, savait contenir quelques mauvais gueux qui ne 
« demandaient pas mieux que de révolutionner son village. Il 
« était pourtant républicain.... » — « Un jour, il me dit en parlant 
« du régime révolutionnaire : a On dit toujours que ça ne tiendra 
a pas ; en attendant, ça tient comme teigne... » — « Il y eut une 
« assemblée générale des habitants de Coucy et de la banlieue. 



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46 LA RÉVOLUTION 

blicain, c'estsurtout en paroles, peut-être pour se couvrir, 
pour couvrir la commune, et parce qu'il faut hurler avec 
les loups. — Ailleurs, dans d'autres bourgs et dans les 
petites villes, les exaltés et les gredins n'ont pas été 
assez nombreux pour occuper tous les emplois, et, afin 
de remplir les vides, ils ont poussé ou admis dans le 
personnel nouveau de très mauvais Jacobins, des tièdes, 
des indifférents, des hommes timides ou besogneux qui 
acceptent la place comme un refuge ou la demandent 
comme un gagne-pain. « Citoyens, écrira plus tard 
« une de ces recrues plus ou moins contraintes*, je fus 
« placé dans le comité de surveillance d'Aignay par la 
« force, installé par la force. » Trois ou quatre enragés 
y dominaient, et si l'on discutait avec eux, « ce n'étaient 
« que menaces.... Toujours tremblant, toujours dans les 
« craintes, voilà comment j'ai passé les dix-huit mois 

s dans laquelle chacun dut subir un interrogatoire et décliner son 
« nom, sa demeure, son pays de naissance, ce qu'il faisait, et 
a encore ce qu'il avait fait pendant la Révolution. » Hua évite de 
dire qu'il a été représentant à la Législative, chose notoire autour 
de lui : <i II ne s'éleva pas une voix pour me compromettre. » — 
/6., 183 (Réponse du comité révolutionnaire de Coucy à celui de 
Meaux). 

1. Frochot, par Louis Passy, 175 (Lettre de Pajot, membre du 
comité révolutionnaire d'Aignay-le-Duc, vendémiaire an III). — 
Archives nationales, F"', 4421 (Registre du comité révolutionnaire 
de Troyes). Incarcération de divers suspects (27 brumaire an II), 
entre autres de « Lerouge, ci-devant avocat, soupçonné d'avoir 
a constamment et opiniâtrement refusé des places de la Révolu- 
« tion »; de Corps, a pour avoir refusé la présidence du tribunal 
<i de district, lors de son organisation, sous prétexte de consulter 
« a Chambre des comptes, et pour être l'ami de gens sus- 
pects de n'avoir accepté des places que depuis que la Révolu- 
tt tion a pris un caraclorc imposant », 



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LES GOUVERNANTS 47 

« quej*ai exercé cette malheureuse place ». — Enfin, 
dans les villes moyennes ou grandes, la bagarre des 
destitutions collectives, le pêle-mêle des nominations 
improvisées et le renouvellement brusque du personnel 
entier ont précipité, bon gré mal gré, dans les adminis- 
trations nombre de prétendus Jacobins, qui, au fond du 
cœur, sont Girondins ou Feuillants, mais qui, ayant 
trop péroré, se sont désignés aux places par leur bavar- 
dage, et désormais siègent à côté des pires Jacobins, dans 
les pires emplois. « Membres de la commission révolu- 
« tionnaire de Feurs, ceux qui m'objectent cela, écrit 
« un avocat de Clermont*, se persuadent que les reclus 
(( ont été seuls terrifiés ; ils ne savent pas que personne 
« peut-être ne ressentait plus violemment la terreur que 
« ceux que Ton contraignait de se charger de l'exécution 
« des décrets. Qu'on se rappelle que l'édit de Couthon, 
(( qui désignait un citoyen pour une place quelconque, 
« portait, en cas de refus, la menace d'être déclaré 
« suspect, menace qui donnait pour perspective la perte 
(( de la liberté et le séquestre des biens. Fus-je donc 
« libre de refuser? » — Une fois installé, l'homme est 
tenu d'opérer, et beaucoup de ceux qui opèrent laissent 
percer leurs répugnances : au mieux, on ne peut tirer 
d'eux qu'un service d'automate. « Avant de me rendre 
({ au tribunal, dit un juge de Cambrai S j'avalais un 

1. Marcelin Boudet, les Convenlionnels d* Auvergne, 161 (Justifi- 
cation d'Etienne Bonarmé, derniers mois de 1794). 

2. Paris, Histoire de Joseph Lebon, II, 92 (Déclaration de Gué- 
rard, homme de loi, nommé juge à Cambrai par le comité révolu- 
tionnaire de Cambrai). — 10., II, 54 (Déclaration de Lemirre, 

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48 U RÉVOLUTION 

a grand verre de liqueur, pour me donner la force d'y 
« siéger. » De parti pris, il ne sortait plus de chez lui, 
sauf pour faire sa besogne ; le jugement rendu, il reve- 
nait au logis sans s'arrêter, se renfermait, bouchait ses 
yeux et ses oreilles : « J'avais à prononcer sur la décla- 
a ration du jury; que pouvais-je faire? » Rien, sinon 
être aveugle et sourd. « Je buvais; je tâchais de tout 
« ignorer, jusqu'aux noms des accusés. » — Décidé- 
ment, dans ce personnel local, il y a trop d'agents 
faibles, peu zélés, sans entrain, douteux, ou même 
secrètement hostiles ; il faut les remplacer par d'autres, 
énergiques et sûrs, et prendre ceux-ci dans le seul 
réservoir eu on les trouve*. En chaque département ou 
district, ce réservoir est la jacobinière du chef-lieu ; on 
les enverra de là dans les petits bourgs et communes 
de la circonscription. En France, le grand réservoir 
central est la jacobinière de Paris; on les enverra de là 
dans les villes des départements. 

V 

En conséquence, des essaims de sauterelles jacobines 
s'élancent incessamment de Paris sur la province, et de 

nommé à son insu juré au tribunal de Cambrai) : a Quel fut ma 
« surprise, mois qui n'avait jamais été juré de ma vie! L'ordre 
« m'en fut donné à . onze heur raoin un car, et il fallait partir 
« à onze, sens avoir le tem de dire adieu à ma famille. » 

1. Rapport de Courtois sur les papiers trouvés chez Robespierre, 
570 (Lettre de Maignet à Payan, administrateur de la Drôme, 
20 germinal an II; : « Tu connais la disette de sujets que l'on 
« éprouve ici.... Indique-moi une douzaine de francs républi- 
« cains.... Si tu ne les trouves pas dans ce departement-ci (Vau- 
c cluse), cherche-les, soit dans celui de la Drôme, soit dans celui 



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LES GOUVERNANTS 40 

chacun des chefs-lieux locaux sur la campagne environ- 
nante. — Dans cette nuée d'insectes destructeurs, il en 
est de diverses figures et de plusieurs tailles : au premier 
rang, les représentants en mission qui vont commander 
dans les départements; au second rang, « les agents 
« politiques » , qui, placés en observation dans le voisi- 
nage de la frontière*, se chargent par surcroît, dans la 
ville où ils résident, de conduire la Société populaire 
et de faire marcher les administrations. Outre cela, du 
club qui siège à Paris, rue Saint-Honoré, partent des 
sans-culottes de choix, qui, autorisés ou délégués par le 
Comité de Salut public, viennent à Lyon, à Marseille, à 
Bordeaux, à Troyes, à Rochefort, à Tonnerre et ailleurs, 
faire office de missionnaires parmi les indigènes trop 
mous, ou composer les comités d'action et les tribunaux 
d'extermination qu'on a peine à recruter sur place'. — 

c de l'Isère, soit dans tout autre. Je voudrais que les uns fussent 
« propres à entrer dans le Tribunal révolutionnaire. Je voudrais 
« même que certains d'entre eux pussent, en cas de besoin, avoir 
« les qualités nécessaires pour éti^e agents nationaux. » 

1. Archives des affaires étrangères^ tomes 322 à 334, et 1409 à 
1411. — Ces agents sont en résidence à Nîmes, Marseille, Tou- 
louse, Tarbes, Bordeaux, Auch, Rochefort, Brest, Bergues, Lille, 
Givet, Metz, Thionville, Strasbourg, Belfort, Colmar, Grenoble, et 
se transportent souvent dans les villes voisines. — Les rapports 
les plus abondants sont ceux de Chépy à Grenoble ; sa correspon- 
dance vaudrait la peine d'être publiée. Quoique Jacobin outré, il 
fut arrêté en ventôse an II. Sous l'Empire, il devint commissaire 
général de police à Brest. — Presque tous les vrais Jacobins 
étaient, au fond, des autoritaires, et les survivants devinrent 
d'excellents outils de despotisme. 

2. Bûchez et Roux. XXX, 425. — Vingt-quatre commissaires, 
choisis au scrutin parmi les Jacobins de Paris, sont adjoints à 
Collot d'Herbois, pour régénérer Lyon. L'un d'eux, Marino, y 

lA RÉVOLUTION, M* T. VIII — 4 



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50 LA RÉVOLUTION . 

Parfois aussi, quand une ville est mal notée, la Société 
populaire d*une cité mieux pensante lui envoie ses délé- 
gués pour la mettre au pas : par exemple, quatre députés 
du club de Metz arrivent, sans crier gare, à Belfort, 
catéchisent leurs pareils, s'adjoignent le comité révolu- 
tionnaire du lieu, et tout d'un coup, sans consulter la 
municipalité ni aucune autre autorité légale, dressent, 
séance tenante, une liste « de modérés, de fanatiques et 
« d'égoïstes », auxquels ils imposent une taxe extraor- 
dinaire de 136 617 livres. Pareillement, soixante délé- 
gués des clubs de la Côte-d'Or, de la Haute-Marne, des 
Vosges, de la Moselle, de Saône-et-Loire et du Mont-Ter- 
rible, tous « trempés au fer chaud du père Duchesne » , 
viennent, sur l'appel des représentants en mission et 
sous le nbm de « propagandistes », « régénérer la ville 
« de Strasbourg* ». — En même temps, dans chaque 

devient le président de la commission temporaire de surveil- 
lance; un autre, Parrein, y est nommé président de la commis- 
sion révolutionnaire. — Archives nationales^ AF, II, 59 (Déli- 
bération de la Société des Jacobins de Paris, nommant trois des 
leurs pour aller à Tonnerre, et invitant le Comité de Salut public 
a à leur donner les pouvoirs nécessaires, pour en faire usage, 
<i selon les circonstances, et pour le plus grand bien de la Répu- 
c blique, 6 frimaire an II »). — Arrêté du Comité de Salut 
public allouant aux trois susdits 2000 francs a pour leurs frais 
« de voyage ». — Archives des affaires étrangères^ tome 533. Les 
agents envoyés à Marseille signent : « les sans-culottes de Paris », 
et l'un d'eux, Brutus, devient le président du tribunal révolution- 
naire de Marseille. 

1, Archives nationales, AF, II, 49 (Papiers relatifs à la taxe 
révolutionnaire de Belfort, imposée le 50 brumaire an II). — On 
y trouvera les noms de toutes les personnes taxées et le chiffre 
de chaque taxe. La formule est la suivante : a Le citoyen, ou la 
a citoyenne N..., versera dans l'heure la somme de..., sous peine 
c d'être considéré comme suspect et traité comme tel ». — Re- 



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LES GOUVERNANTS 51 

département, on voit les Jacobins du chef-lieu se répandre 
sur les routes pour inspecter leur domaine et régenter 
leurs sujets. Tantôt c'est le représentant en mission qui 

de sa personne, avec vingt ou trente « b à poil », 

fait sa tournée et promène, de district en district, sa 
dictature ambulante. Tantôt c'est son secrétaire ou délé- 
gué qui, à sa place et en son nom, vient instrumenter 
dans une ville secondaire*. Tantôt c'est « une commis- 
« sion d'enquête et de propagande » qui, choisie par le 
club, et « munie de pleins pouvoirs », vient, au nom des 
représentants, travailler, pendant un mois, toutes les 
communes du district*. Tantôt, enfin, c'est le comité 
révolutionnaire du chef-lieu qui, « déclaré central pour 
« tout le département », délègue tels ou tels de ses 
membres pour aller, hors des murs, purger ou recom- 

cueil de pièces authentiques concernant la Révolution à Stras- 
bourg, I, 128, 487 (Expressions du représentant Baudot, dans une 
lettre du 29 brumaire an II). 

1. Archives nationales. Les arrêtés et lettres des représentants 
en mission y sont classés par départements. — Sur les délégués 
des représentants en mission, je ne citerai qu'un texte [Archives 
des affaires étrangères, tome 335, lettre de Garrigues, Auch, 
24 pluviôse an II) : a Un délégué de Dartigoeyte se transporte à 
<i rïsle, et, dans la Société populaire, veut que le curé du lieu 
« se déprétrise. Cet homme répond (m'a-t-on dit) qu'il renonce- 
a rait bien volontiers à ses fonctions, mais que, pour le surplus, 
« si on le forçait, il en appellerait à la Convention, qui n'enten- 
« dait pas gêner la liberté des opinions. t> — a Et moi, répond 
« le délégué de Dartigoeyte, j'en appelle à un gendarme. » — a Et 
« il ordonne que sur-le-champ on l'arrête. » 

2. Alfred Lallié, Une commission d'enquête et de propagande, 
7 (celle-ci, composée de douze membres choisis par le club de 
Nantes, parcourt le district d'Ancenis, et touche 6000 francs 
d'honoraires). — Albert Babeau, î6., Il, 280 (Envoi de soixante com- 
missaires, chacun à 6 francs par jour, par l'administration de 



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52 U RÉVOLUTION 

poser des municipalités suspectes*. — Ainsi descend et 
s*épand le Jacobinisme, d*étage en étage, depuis le cen- 
tre parisien jusqu*aux moindres et plus lointaines com- 
munes : sur toute la province incolore ou de couleur 
incertaine, ladministration importée ou imposée met sa 
tache rouge. 

Mais ce n'est qu'une tache, à la superficie; car les 
sans-culottes ne veulent confier les places qu'aux hom- 
mes de leur espèce, et en province, surtout dans les 
campagnes, ces hommes sont rares. Selon le mot d'un 
représentant, il y a a disette de sujets ». — A Mâcon, 
Javogues a beau faire*, il ne trouve au club que « des 
« fédéralistes déguis'és »; a le peuple, dit-il, ne veut 
« pas ouvrir les yeux : je crois que cet aveuglement 
« tient au physique du pays, qui est fort riche ». Natu- 
rellement, il tempête et destitue ; mais, jusque dans le 
comité révolutionnaire, on ne présente à son choix que 
des candidats douteux ; il ne sait comment s'y prendre 

Troyes (prairial an II), pour constater la quantité des approvi- 
sionnements). 

1. Par exemple à Bordeaux et à Troyes. — Archives nationales, 
F', 4421, Rep^istre du comité révolutionnaire de Troyes, F» 164). 
Deux membres du comité se transportent dans la commune de 
Lusigny, destituent le maire et le juge de paix, et nomment à la 
place de ce dernier a le ci-devant curé du pays, lequel a abjuré, 
a il y a quelque temps, le fanatisme sacerdotal ». — {Archives des 
affaires étrangères, tome 332, Lettre de Desgranges, Bordeaux, 
15 brumaire an II.) Les représentants viennent d'instituer a un 
a comité révolutionnaire de surveillance, composé de douze mem- 
« bres choisis avec le plus grand soin ; tous les comités établis 
« dans le département sont tenus de correspondre avec lui et 
<L d'obéir à ses réquisitions. » 

2. Archives nationales, AF, II, 58 (Lettre de Javogues à CoUot 
d'Herbois, 28 brumaire an II). 



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LES GOUVERNANTS 53 

pour renouveler les autorités locales. « C'est un compé- 
« rage et un commérage, une boîte à l'encre », et il 
finit par menacer de transférer ailleurs les établisse- 
ments publics de la ville, si l'on persiste à ne lui pro- 
poser que de mauvais patriotes. — A Strasbourg*, 
Couturier et Dentzel, en mission, constatent que, « par 
« une coalition sans exemple, il est convenu, entre tous 
« les citoyens de capacité, de refuser obstinément la 
« place de maire, pour, à ce moyen, mettre un bâton 
« dans les roues, et faire éprouver aux représentants 
(( des refus multipliés et indécents : » ce qui les oblige 
à nommer un jeune homme qui n'a pas l'âge légal et 
qui est étranger au département. — A Marseille, écrivent 
les agents*, « malgré nos efforts et le désir ardent que 
({ nous avons tous de républicaniser le peuple marseil- 
« lais, nos soins et nos fatigues sont à peu près infruc-. 
« tueux.... L'esprit public est toujours détestable parmi 
a les propriétaires, les artisans, les journaliers.... Le 
« nombre des mécontents semble s'accroître de jour en 
« jour. Toutes les communes du Var et la plupart de 
« celles de ce département sont contre nous.... C'est une 

1. Recueil de pièces authentiques^ etc., I, 195 (Arrêté du 
21 janvier 1795). 

2. Archives des affaires étrangères^ tome 326 (Lettres de 
Brutus, 24 septembre 1793, de Topino-Lebrun fils, 25 septembre 
et 6 octobre 1793). — Tome 330 (Lettres de Brutus, 6 nivôse 
an II, de Galon-Boyer, 9 nivôse an II). — La qualité des agents 
est souvent indiquée par l'orthographe. Par exemple, tome 332. 
Lettre de Galon-Boyer, 18 brumaire an II : a Esprit publique, 
a L'esprit public est généralement mauvais. Ceux qui se disent 
« patriotes ne connaissent point de frin. Les autres sont en 
t létargie, et le fédéralisme paraît innée. » 

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54 LA RÉVOLUTION 

« race à détruire, c'est un pays à coloniser de nouveau. . . . 
« Je le répète, le seul moyen d'opérer la révolution dans 
« les départements fédéralisés, et surtout dans celui- 
« ci, c'est d'en éloigner tous les naturels en état de 
« porter les armes, de les disséminer dans les armées 
(( et de les remplacer par des garnisons, qu'il faudra 
« encore avoir soin de changer souvent. » — A l'autre 
extrémité du territoire, en Alsace, a les sentiments 
« républicains sont encore dans le berceau*; le fana- 
it tisme est extrême et incroyable ; l'esprit des habitants, 
« en général, n'est aucunement révolutionnaire.... Ce 
« n'est que l'armée révolutionnaire et la sainte guillo- 
« tine qui les guériront de leur aristocratie puante ; ce 
« n'est qu'en faisant tomber les têtes coupables que les 
« lois seront exécutées, car presque toutes les munici- 
« palités des campagnes ne sont composées que de 
« riches, de clercs, de ci-devant baillifs, presque tou- 
(( jours attachés à l'ancien régime. » — Et, dans le 
reste de la France, la population, moins récalcitrante, 
n'est pas plus jacobine; là où le peuple se montre 
« humble et soumis », comme à Lyon et à Bordeaux, les 
observateurs déclarent que c'est par terreur pure*; là 

1. Archives des affaires étrangères, tome 1411 (Lettre de 
Ilaupt, 26 brumaire an II). — Tome 353 (Lettre de Blessmann et 
de Hauser, 4 pluviôse an II) . 

2. Archives des affaires étrangères, tome 333 (Lettre de Char- 
tres et de Gaillard, Commune- AIFranchie, 21 nivôse). — Tome 331 
(Lettres de Desgranges, Bordeaux, 8 brumaire et 3 frimaire) : 
a Les offrandes en argenterie et en numéraire se multiplient à 
a l'inlini; tout va. Le tribunal militaire a condamné à la peine de 
a moi't Dudon, fils de l'ex-procureur général au ci-devant parle- 
a ment de Bordeaux, Roullat, procureur-syndic du département, 

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LES GOUVERNANTS 55 

OÙ Topinion semble exaltée, comme à Rochefort et à 
Grenoble, ils disent que « c'est un feu factice* ». A 
Rochefort, le zèle n'est entretenu « que par la présence 
(( de cinq ou six Jacobins de Paris ». A Grenoble, l'agent 
politique Chépy, président du club, écrit « qu'il est sur 
(( les dents, qu'il s'épuise et se consume pour entretenir 
« l'esprit public et le fixer à la hauteur des circon- 
« stances, mais qu'il a conscience que, s'il quittait un 
(( seul jour, tout s'écroulerait ». — Rien que des modé- 
rés à Brest, à Lille, à Dunkerque ; si tel département, 
par exemple celui du Nord, s'est empressé d'accepter la 
constitution montagnarde, il n'y a là qu'un faux sem- 
blant : (( une infiniment petite partie des habitants a 
a répondu pour le tout* ». — A Belfort, « où l'on 

« Sallenave, négociant. Ces exécutions affligent toujours, mais 
« personne ne murmure. » 

1. Archives des affaires étrangères, tome 333 (Lettre de Cuny 
aîné, Rochefort, 20 nivôse). Tomes 331 et 332 (Lettres de Chépy, 
passim, et notamment ceHes du 2 brumaire et du il frimaire). — 
Tome 329 (Lettre de Chépy, 24 août 1793) : a A Annecy, les 
a femmes ont coupé l'arbre de la liberté et brûlé les archives 
a du club et de la Commune. A Chambéry, le peuple en a voulu 
faire autant, ù — (Lettre du même, 18 septembre 1793.) « Les 
« habitants du Mont-Blanc ne montrent aucune bonne volonté et 
n aucun courage ; il est même vrai de dire que la contre-ré vol m - 
a tion est faite dans tous les esprits. r> — (Lettre du même, 8 août 
1793.) a Non seulement des citoyens de Grenoble, requis par le 
« sort, ne sont point partis pour l'expédition de Lyon; mais 
a même, de ceux qui ont obéi à la loi, plusieurs reviennent avec 
d armes et bagages. Depuis Saint-Laurent jusqu'à Lyon, aucune 
« commune n'a voulu marcher; les municipalités campagnardes, 
« très atteintes de la maladie du fédéralisme, ont affecté de 
a donner de très mauvais logements aux troupes, surtout à celles 
c de la réquisition. » 

2. /6., tome 332 (Lettre de Cuny jeune, Brest, 6 brumaire). — 
« En général, il y a très peu de patriotes à Brest, les habitants 



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56 LA UEVOLUTIO?! 

« compte 1000 à 4200 pères de famille », seule, écrit 
Tagent*, « une Société populaire, composée de 30 ou de 
« 40 membres au plus, maintient et commande l'amour 
« de la liberté ». — Dans Arras, « sur trois ou quatre 
« cents membres qui composaient la Société populaire » , 
l'épuration de 1794 n'en épargne que « 63, dont une di- 
« zaine d'absents* ». — A Toulouse, « sur 1400 mem- 
tt bres environ » qui formaient le club, il n'en reste, après 
l'épuration de 1793, que trois ou quatre cents, simples 
machines pour la plupart, et que « dix à douze intrigants 
a conduisent à leur volonté' ». — De même ailleurs : 
,une ou deux douzaines de Jacobins de bonne trempe, 
22 à Troyes, 21 à Grenoble, 10 à Bordeaux, 7 à Poitiers, 
autant à Dijon*, voilà le personnel actif d'une grande 

sont presque tous modérés. » — (Lettre de Gadolle, Dunkerque, 
20 juillet 1793.) — Lettre de Simon, Metz, 5 nivôse an II) : 
a Hier, à la nouvelle de la prise de Toulon annoncée au specta- 
€ de..., j'ai remarqué qu'il n'y avait à peu près que le tiers des 
a spectateurs qui s'adonnèrent à une joie patriotique. Les deux 
« autres tiers restèrent froids ou allongèrent la figure. » 

1. Archives des affaires étrangères (Lettre de Uaupt, Belfort, 
i^' septembre 1795). 

2. Rapport de Courtois sur les papiers de Robespierre, 274 
(Lettre de Darthé, 29 ventôse an II). 

5. Tableau des prisons de Toulouse^ par le citoyen Pescayre 
(publié en l'an III), 401. 

4. Archives nationales, F', 4421 (Registre du Comité révolu- 
tionnaire établi à Troyes, le 11 brumaire an II). — Albert Rabeau, 
tome II, passim. — Archives des affaires étrangères ^ tome 332 
(Lettre de Chépy, Grenoble, 6 brumaire) : a Les sections avaient 
€ nommé sept comités de surveillance; quoique épurés par le 
c club, ils alarmaient les sans-culottes. Le représentant Petitjean 
a a fait un arrêté par lequel il ordonne qu'il n'y aura à Grenoble 
c qu'un seul Comité, composé de 21 membres. Cette mesure est 
€ exce'lente et assure le triomphe du sans-culottisme. d — Ar- 
chives nationales, F', 4454 (Lettre de Pévrieu à Brissot, Bop- 



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LES GOUVERNANTS 57 

ville ; il tiendrait autour d'une table. — Avec tant d'ef- 
forts pour s'étendre, les Jacobins ne parviennent qu'à 
disséminer leur bande ; avec tant de soin pour se choi- 
sir, ils ne parviennent qu'à restreindre leur nombre. 
Ils restent ce qu'ils ont toujours été, une petite féodalité 
de brigands superposée à la France conquise*. Si la ter- 
reur qu'ils répandent multiplie leurs serfs, l'horreur 
qu'ils inspirent diminue leurs prosélytes, et leur mino- 
rité demeure infime, parce que pour collaborateurs 
ils ne peuvent avoir que leurs pareils. 



VI 

Aussi bien, quand on regarde de près le personnel 
définitif et final de l'administration révolutionnaire, on 
n'y trouve guère, en province comme à Paris, que les 
notables de l'improbité, de l'inconduite et du vice, ou 

dcaux, 9 mars 1793). Avant le 2 juin, a le club national » de 
Bordeaux, composé de Maratistes, « ne comprenait que 8 à 10 in- 
<L dividus tout au plus ». — Moniteur, XXII, 135 (Discours de 
Tliibaudeau sur la Société populaire de Poitiers, 11 vendémiaire 
an III). — Ib., XXII, 355 (séance du 5 brumaire an III, lettre 
de Calés, et séance du 17 brumaire an III, rapport de Calés), 
a La Société populaire de Dijon faisait trembler corps admi- 
c nistratifs, citoyens, districts voisins. Tout était soumis à ses 
« lois, et trois ou quatre hommes lui en donnaient à cllc- 
même. Cette société et la municipalité ne faisaient qu'un. » — 
« Le parti de la Terreur n'existe pas ici, ou, s'il existe, il est bien 
a peu de chose; car, sur 20000 habitants, il n'y a pas six indi- 
« vidus qu'on puisse légitimement soupçonner être de ce parti. » 
1. Baraly, les Jacobins démasqués (in-8« de 8 pages, an II) : 
c Les Jacobins, avec leurs 400 membres très actifs à Paris, et les 
« 4000 autres non moins dévoués dans les provinces, représen- 
<L taient la force vive de la Révolution. » 



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58 LA RÉVOLUTION 

tout au moins de l'ignorance, de la bêtise et de la gros- 
sièreté. — D*abord, ainsi que leur nom Tindique, ils 
doivent être tous et ils sont presque tous « des sans- 
« culottes », c'est-à-dire des hommes sans revenu ni 
capital, entretenus au jour le jour par leur travail quoti- 
dien, confinés dans les professions subalternes, dans les 
petits négoces, dans les métiers manuels, bref logés ou 
campés sur les dernières marches de l'escalier social, et, 
partant, ayant besoin d'une solde pour être en état de 
vaquer aux affaires publiques * ; c'est pour cela que les 
décrets et arrêtés leur allouent une paye de 3, 5, 6, 10 
et jusqu'à 18 francs par jour. — A Grenoble, les repré- 
sentants composent la municipalité et le comité révolu- 
tionnaire avec deux officiers de santé, trois gantiers, 
deux cultivateurs, un marchand de tabac, un parfumeur, 
un épicier, un ceinturonnier, un chamoiseur, un fer- 
blantier, un aubergiste, un menuisier, un cordonnier, 
un maçon, et l'arrêté officiel qui les installe nomme 
pour agent national « Teyssière, licoriste* ». — A 
Troyes^ parmi les hommes qui ont en main l'autorité, 

1. Archives nationales, D, § I, 10 (Arrêtés des représentants 
Lacroix, Louchet et Legendre, 12 nivôse an II). a Sur la pétition 
a du comité de surveillance d'Évreux, qui expose que tous ses 
« membres sont sans aucune fortune, et qu'il leur est impossible 
a de continuer leurs fonctions, puisqu'ils sont sans ressources 
a pour substanter leurs familles », les représentants accordent à 
trois d'entre eux 270 francs chacun, et à un quatrième 180 francs, 
comme gratification (en dehors des 3 francs par jour). 

2. Archives nationales, AF 11,111 (Arrêté d'Albitte et La Porte, 
18 prairial an II). 

3. Albert Babeau, II, 154 à 157. — Moniteur, XXII, 425 (séance 
du 13 brumaire an III, discours de Camboni. « On avait organisé 
a un gouvernement qui, en simple surveillance, coûtait 591 mil- 



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LES GOUVERNANTS 50 

on remarque un confiseur, un tisserand, un compagnon 
tisserand, un chapelier, un bonnetier, un menuisier, un 
épicier, un maître de danse, un sergent de ville, et le 
maire Gâchez, jadis simple soldat dans le régiment de 
Vexin, était, quand on Ta nommé, maître d'école dans 
la banlieue. — A Toulouse*, on a choisi, comme prési- 
dent de l'administration, Terrain, marchand de petits 
pâtés ; le comité révolutionnaire est présidé par Péjo, 
garçon perruquier; et « l'inspirateur, l'âme du club » 
est un concierge, le concierge de la maison d'arrêt. — 
Dernier trait, plus significatif encore : à Rochefort*, la 
Société populaire a pour président le bourreau. — Si 
tel est le personnel de choix dans les grandes villes, 
quel peut-il être dans les petites, dans les bourgs, dans 
les villages? « C'étaient partout les plus chétifs^ », voi- 

c lions par an. Aussitôt, tous les hommes accoutumés au travail 
a de la terre et à celui des ateliers abandonnèrent leurs occupa- 
a tions pour se placer dans les comités révolutionnaires..., où ils 
c recevaient 5 francs par jour. » 

1.' Tableau des prisons de Toulouse^ par Pescayre, 102, 166, 455. 

2. BeiTyat-Saint-Prix, la Justice révolutionnaire, 2* édition, 19. 
— /6., 14. A Rochefort, on trouve, dans le Tribunal révolution- 
naire, un maçon, un cordonnier, un calfat et un cuisinier; à IJor- 
dcaux, dans la commission militaire, un comédien, un commis en 
vins, un droguiste, un boulanprer, un ouvrier doreur, plus tard 
un tonnelier et un ouvrier mégissier. 

5. J'ai recueilli ce mot dans des conversations avec de vieux 
paysans. — Archives nationales, AF II, 111 (Arrêté du représen- 
tant Ichon, 18 messidor an II). « La Société populaire de Chinon 
a sera régénérée sur-le-champ. Les citoyens (j'omets les noms, 
c voici les qualités : deux cordonniers, un sabotier, un tonnelier, 
c un charron, un boucher, un menuisier, un charpentier, un 
« maçon, un sergent) formeront le noyau épuratoire, lequel pro- 
c cédera au choix des individus qui se présenteront pour devenir 
ft membres de la Société. » — /6., D, § I, 10 (Arrêté des repré- 



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CO LA RÉVOLUTION 

turiers, sabotiers, couvreurs, tailleurs de pierre, mar- 
chands de peaux de lapin, simples journaliers et manœu- 
vres, ouvriers instables, plusieurs sans état ni aveu, 
ayant jadis marqué dans les émeutes ou les jacqueries, 
habitués du cabaret, déshabitués du travail, désignés 
pour la carrière publique par leur irrégularité et leur 
insuffisance dans les carrières privées. — Même dans les 
grandes villes, il est manifeste que le pouvoir discrétion- 
naire est tombé aux mains de barbares presque bruts : 
il faut voir, dans les vieux papiers des Archives, Tortho- 
graphe et le style des comités souverains, chargés d'ac- 
corder ou refuser les cartes civiques et de faire rapport 
sur les opinions et qualités des détenus. « Ces opignons* 
(( paroisse insipide.... 11 est marié cent (sans) enfants.... 
(( Sa profession est famé de Paillot-Montabert, son revenu 
(( est de vivre de ses revenu, ces relation sont d'une 
« famé nous ny portons point d'atantion, ces opignons 
(( nous les présumons semblable à ceux de son mary. » 
— Par malheur, je ne puis pas figurer ici récriture * 
c'est celle d'un enfant de cinq ans*. 

sentants Louchet, Lacroix et Legendre en mission dans la Seine- 
Inlérieure, 9 Irimaire an II, pour destituer à Conclies toute 
l'administration et y former un comité révolutionnaire nouveau, 
muni de pleins pouvoirs). Les membres du comité dont la condi- 
tion est indiquée sont deux tonneliers, deux charpentiers, un jar- 
dinier, un marchand, un voiturier et un tailleur. — La correspon- 
dance des représentants en mission, aux Archives nalionalesy 
contient quantité d'arrêtés instituant des autorités de cette espèce. 

1. Albert Babeau, II, 296. 

2. Archives nationales, F' 4421 (Arrêté du Comité de surveil- 
lance de la 3" section de Troyes, pour refuser la carte civique à 
72 individus, ou pour les renvoyer devaut le Comité central. 



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LES GOUVERNANTS 61 

« Aussi ineptes qu'immoraux* », tel est le jugement 
du conventionnel Albert sur les Jacobins qu'il trouve à 
Troyes dans les places. Effectivement, si basse que soit 
leur condition, leur esprit et leur cœur sont plus bas 
encore, parce que, dans leur profession ou métier, au 
lieu d'être l'élite, ils sont le rebut, et c'est surtout pour 
cela qu'après Thermidor on les balaye, plusieurs, il est 
vrai, comme terroristes, mais le plus grand nombre 
comme imbéciles, ou scandaleux, ou détraqués, simples 
intrus ou simples valets. — A Reims', le président du 
district est un « ancien huissier, compagnon des espions 
« du régime robespierriste, agissant de concert avec eux 
(( sans être leur complice, n'ayant aucune des qualités 
(( requises pour l'administration » ; un de ses collègues 
est aussi a un ancien huissier, sans moyens, de la plus 
« grande négligence, et ivrogne de profession ». A côté 

comme a marchands d'argant, aristocrate, royalist, douteux, 
a modère, intrigant, egoiste, fanatique. Fait et areté par 
a nous membre du Comité. » — Ib., a Mémoire des commis- 
« saires de la 5* seission dite de la liberté nommé par le citoyen 
a de Baris (Paris) pour faire les visite de Targenteri ché les 
« citoyens de la liste fait par les citoyens Diot et Bailly et Jaquin 
<L savoir depence du 13 et 14 et 15 frimaire pour leur nouriture 
a de troyes jour monte a 24 ». 

1. Albert Babeau, II, 154. 

2. Archives nationales^ D, § I, 5 (Mission du représentant Albert 
dans l'Aube et la Mame). — Toutes les notes qui suivent ont été 
rédigées sur place, en pleine connaissance de cause, par des répu- 
blicains qui sont zélés, mais qui ont le sens commun et l'honnê- 
teté moyenne (principalement en pluviôse et veniôse an III). — 
Lettre d'Albert aux directoires des deux départements, 3 prairial 
an III. a Je me suis convaincu, dans le cours de ma mission, de 
<L la nécessité de réorganiser les municipalités dans toute l'éten- 
c due des deux déparlements. » 



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r/2 LA RÉVOLUTION 

d'eux siègent « un marchand de chevaux, sans moyens, 
« plus propre au maquignonnage qu'à l'administration, 
« ivrogne d'ailleurs ; un teinturier, sans aucun jugement, 
« capable de recevoir toutes les impulsions, rais en avant 
« par la faction jacobine, et ayant exercé, plutôt peut- 
« être par ignorance que par cruauté, des actes du plus 
(( grand arbitraire; un cordonnier, sans lumières, ne 
« sachant que signer son nom, » et d'autres semblables. 
Au tribunal, on note un juge, « honnête dans le prin- 
« cipe, mais que la misère et le défaut de fortune ont 
« plongé dans tous les excès, changeant de caractère 
« avec les circonstances pour avoir une place, associé 
« aux meneurs pour la garder, cependant ayant l'âme 
« sensible et n'ayant peut-être commis tous ses crimes 
« que pour se conserver une existence ainsi qu'à sa 
« famille ». Dans la municipalité, la majorité se com- 
pose d'incapables, les uns ouvriers fileurs ou retordeurs, 
les autres revendeurs ou petits boutiquiers, « ineptes », 
« sans moyens » ; parmi eux, quelques cerveaux déran- 
gés . celui-ci, « tête désorganisée, absolument nul, 
« anarchiste et Jacobin » ; celui-là, « homme très dan- 
« gereux par défaut de jugement. Jacobin exalté » ; un 
troisième, « agent de la tyrannie, homme de sang, 
« capable de tous les vices, ayant pris le nom de Mutins 
« Scévola, d'une immoralité reconnue, et ne sachant pas 
(( écrire ». — Pareillement dans les districts de l'Aube* 

1. Archives nationales, D, § 1,5. Arrêtés d'Albert, 29 pluviôse et 
5 ventôse an III, pour réorfçaniser les tribunaux et les adminis- 
trations dans le< disiricts de Nogent-sur-Seine, Ervy, Arcis, avec 
tableau nominatif des révoqués et des motifs de révocation. 



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LES GOUVERNANTS 65 

on trouve bien quelques têtes enfiévrées par Tépidémie 
régnante, par exemple, à Nogent, l'agent national Dela- 
porte, « qui n'a jamais à la bouche que les mots guil- 
« lotine et tribunal révolutionnaire, qui déclare que, 
« s'il était du gouvernement, tous les médecins, chi- 
« rurgiens et hommes de loi seraient incarcérés, qui se 
« réjouit de trouver des coupables, et dit qu'il ne sera 
« pas content tant qu'il ne recevra point par jour trois 
« livres pesant de dénonciations ». Mais, à côté de ces 
affolés, la plupart des administrateurs et juges ne sont 
que des gens impropres à leur emploi, parce qu'ils sont 
(( ineptes », trop peu instruits, « sans valeur », « trop 
« peu au fait de la partie judiciaire », « sans connais- 
« sances », « trop occupés des affaires de leur état », 
(( ne sachant ni lire ni écrire », ou des gens indignes 
de leur place, parce qu'ils sont « sans délicatesse », 
« agitateurs », « violents », « fourbes », « n'ayant pas 
(( la confiance publique », plus ou moins improbes et 
méprisés. — Tel, arrivant de Paris*, fut d'abord à 
Troyes garçon boulanger, ensuite maître de danse; 
puis il a figuré au club, il s'est poussé, sans doute par 
sa faconde parisienne, jusqu'aux premiers postes, et il 
est devenu très vite membre du district. Nommé officier 

1. Archives nationales^ D. §1. Pétition de Jean-Nicolas Antoine, 
ci-devant membre du directoire du district de Troyes pendant 
28 mois. Interné à Troyes, il demande (9 ventôse an III) la per- 
mission de s'en aller à Paris : a J'ai une petite pacotille de mar- 
« chandises dont j'ai le plus grand besoin d'aller vendre à Paris ; 
c c'est mon pays natal, et j'y ai plus de connaissances que partout 
c ailleurs. » — 76., Renseignements sur le susdit Antoine par le 
conseil général de la commune de Troyes. 



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64 LA RÉVOLUTION 

dans le 6« bataillon de l'Aube, il s'est si bien conduit en 
Vendée, qu'au retour « ses frères d'armes » ont brisé le 
fanion qu'on lui présentait, « le déclarant indigne d'un 
« tel honneur, parce qu'il avait eu la lâcheté de fuir de- 
« vaut l'ennemi ». Néanmoins, après un court plongeon, 
il est remonté sur l'eau, grâce à ses compères du club, 
il a été rétabli dans ses fonctions d'administrateur, et, 
pendant toute la Terreur, il a été l'intime des terroristes, 
l'un des grands personnages de Troyes. — De la même 
farine que ce garçon boulanger est l'ex-maître d'école 
Gâchez, ancien soldat, qui maintenant se trouve maire 
de la ville. Lui aussi, il fut un héros de la Vendée; seu- 
lement il n'a pu s'y distinguer autant qu'il l'aurait 
voulu; car, après s'être enrôlé, il n'est point parti : 
ayant empoché la prime de 300 livres, il s'est fait réfor- 
mer, il ne sert plus la nation que dans les emplois 
civils. « De l'aveu de ses propres partisans, c'est un 
a ivrogne et il a commis un faux* ; » après Thermidor il 

1. Archives nationales, AF, II, 39 (Mémoire daté du 28 messi- 
dor an II, par un agent du Comité de Salut public envoyé à Troyes, 
le 29 prairial, pour rendre compte de la situation de la ville et 
des troubles qui s'y sont produits). — Albert Babeau, II, 112, '122^ 
203, 205. — Cf. 179 : a Gâchez, ivre, vers onze heures du soir, 
« avec plusieurs femmes ivres comme lui, s'était fait ouvrir les 
a portes du temple de la Raison, en menaçant le gardien de la 
a guillotine. 3 — Ib., 166. Dans la Société populaire, il disait aux 
sans-culottes : a Voici le moment de vous mettre à la place des 
« riches; frappez, sans différer. » 76., 165 . « 42 633 livres furent 
a remises à Gâchez et au comité pour dépenses secrètes et révo- 
« lutionnaires. Du 4 au 10 décembre. Gâchez toucha 20000 livres, 
« en trois mandats pour distributions employées révolutionnaire- 
a ment et secours provisoires.... Les chefs du parti disposaient 
<i de ces sommes sans contrôle, et l'on peut ajouter, sans scru- 
c pule ; Gâchez remit seulement 4000 livres aux comités de ser- 



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LES GOUVERNANTS 05 

sera condamné pour d'autres faux à huit ans de réclu- 
sion et mis au pilori. « Presque toute la commune est 
« contre lui » ; il est honni dans la rue par les femmes, et 
les huit sections s'assemblent pour demander qu'il s'en 
aille. — Mais le représentant Bô déclare qu'il a tous les 
titres pour rester, étant Jacobin pur, terroriste accom- 
pli, et « le seul maire sans-culotte dont puisse se glori- 
« fier la commune de Troyes ». 

Ce serait faire trop d'honneur à de telles gens que de 
leur supposer des convictions et des principes; ils n'ont 
que des haines*, surtout des appétits*, et, pour les as- 

a lions pour les indigents. De l'argent des pauvres il ne restait 
a dans sa caisse, le 12 nivôse, que 3758 francs ; il avait donc dis- 
« trait ou mangé plus de 12000 livres. » 

1. Frochotj par Louis Passy, 172 (Lettre d^ Pajot, membre du 
comité révolutionnaire d'Aignay-le-Duc) : « Les dénonciations occu- 
€ paient la majeure partie de nos séances, et c'est là qu'on voyait 
« la haine et la vengeance des collègues qui nous dirigeaient. » 

2. Archives nationales, D, § I, n* 3. Sur les grattages des comi- 
tés révolutionnaires et de leurs agents, voici une pièce entre 
mille (Plainte de Mariette, propriétaire, ancien maire de Ghâtillon- 
sur-Seine, 27 floréal an III). : « Le 23 brumaire de l'an II, je fus 
« arrêté en prenant la posie à Mussy, voyageant pour les affaires 
a de la République, muni de commission et de passeport du mi- 
« nistre de la guerre.... Je fus fouillé avec la dernière indécence ; 
« le citoyen Ménétrier, membre du comité, me tint les propos les 
a plus gi^ossiers.... Je fus mis en arrestation dans une auberge ; 
« au lieu de deux gendarmes, qui auraient sans doute suffi pour 
« ma garde, j'eus toute la brigade, qui passa la nuit et la jour- 
ce née du lendemain à boire, au point que, tant en vin qu'en eau- 
« de-vie, j'en ai été à l'auberge pour 60 francs. Ce qui est plus 
« fort, c'est que deux membres du comité ont passé une nuit à 
« me garder, et se sont fait payer. Au reste, on disait devant 
« moi que fêlais un bon pigeon qu'il fallait plumer.... On me 
a donna une escorte, comme à un criminel d'État de la plus 
« gi'ande importance, 3 gendarmes nationaux à clieval, 6 gardes 
€ nationaux ; et enfin le commandant même de la garde nationale, 

LA RÉVOLUTION, VI. T. VIII. — 5 



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CG LA RÉVOLUTION 

souvir, ils profitent de leur place. — A Troyes, c toutes 
a les denrées et comestibles sont en réquisition, pour 
« alimenter la table des vingt-quatre » sans-culottes que 
Bô a chargés d'épurer la Société populaire*. Avant la 
formation de « ce noyau régénérateur » , le comité révolu- 
tionnaire, présidé par le commissaire civil Rousselin, 
faisait « ses bombances » à l'auberge du Petit-Louvre, 
et (( passait les nuits à godailler » en dressant ses listes 
de suspects*. — Dans la province voisine, à Dijon, 
Beaune, Semur, Aignay, c'est encore à Tauberge ou au 
cabaret que s'assemblent les chefs de la municipalité et 
du club. On voit à Dijon « les dix ou douze hercules du 
« patriotisme' traverser la ville, chacun avec un 
« calice sous le bras » : c'est leur verre à boire ; chacun 
est tenu d'apporter le sien à l'auberge de la Montagne; 
là ils festinent fréquemment, copieusement, et, entre 
deux vins, « mettent les gens hors la loi ». A Aignay-le- 
Duc, petite ville où il n'y a qu'une demi-douzaine de 
patriotes, dont « la majorité sait à peine écrire, la plu- 
a part, pauvres, chargés de famille, vivent sans rien 

« le citoyen Miédan, membre du comité révolutionnaire, se met à 
« la tête du cortège. Dix hommes pour en conduire un!... Il m'a 
« fallu payer mes bourreaux, 50 francs au commandant de la 
c garde nationale et 60 aux gendarmes. ^ 

1. Moniteur^ XXI, 261 (Discours d'un habitant de Troyes aux 
Jacobins de Paris, 26 messidor an II). 

2. Albert Babeau.II, 174 [Dépositions de l'aubergiste et de Gar- 
nier, commissaire). 

3. Frochot, par Louis Passy, 170, 172 (Lettre de Pajot, et péti- 
tion de la municipalité d'Aignay, 10 mars 1795). — Bibliothèque 
nationale, L. 41, n*" 1802 [Dénonciation par les six sections de la 
commune de Dijon à la Convention nationale). 

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LES GOUVERNANTS 67 

« faire, et ne sortent pas des cabarets où ils font, jour 
« et nuit, débauche » ; leur chef, ex-procureur fiscal, 
maintenant « concierge, archiviste, trésorier, secrétaire 
« et président de la Société populaire », tient le conseil 
municipal au cabaret; (( quand ils en sortent, ils don- 
(( nent la chasse aux aristocrates femelles, » et l'un 
d'eux déclare que, « si Ton tuait la moitié d'Aignay, 
« l'autre n'en vaudrait que mieux ». — Rien de tel que 
l'ivrognerie pour surexciter la férocité. A Strasbourg, 
les soixante propagandistes à moustaches, logés dans le 
collège où ils se sont installés à demeure, ont un cuisi- 
nier fourni par la ville, et font ripaille, nuit et jour, 
« avec les comestibles de choix qu'ils mettent en réquisi- 
(( tion » , « avec les vins fins destinés aux défenseurs de la 
(( patrie * » . C'est sans doute au sortir d'une de ces orgies 
qu'ils viennent, sabre en main, à la Société populaire*, 
voter et faire voter de force « la mort de tous les détenus 
« enfermés au séminaire, aunombre de plusde septcents, 
« de tout âge et de tout sexe, sans qu'au préalable ils 
« soient jugés » . Quand un homme veut être bon égor- 
geur, il doit s'enivrer au préalable 5; ainsi faisaient à 

1. Recueil de pièces authentiques^ etc., I, 187, etletti^e de Bur- 
ger, 25 thermidor an II. 

2. Archives nationales, D, § I, 6 (liasse 37). — Lettre des mem- 
bres du comité révolutionnaire de Strasbourg, 13 ventôse an HT, 
signalant au maire el aux officiers municipaux de Chalon-sur- 
Saône deux Jacobins de cette commune qui ont été membres de 
la Propagande à Strasbourg. 

3. Recueil de pièces authentiques concernant la Révolution à 
Strasbourg, 1, 71 (Déposition du greffier Weiss sur la tournée du 
tribunal révolutionnaire, composé de Schneider, Clavel et Taffm). 
t Les juges ne quittaient jamais la table que enivrés de tout ce 

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68 u RiTOLunom 

Paris les trayailleurs de septembre; le gouyernement 
révolutionnaire étant une septembrisade organisée, pro- 
longée et permanente, la plupart de ses agents sont 
obligés de boire beaucoup ^ 

c qu'il y avait d'exquis, et, dans cet état d'ivresse, ils s'assem- 
c blaient au tribuDal et jugeaient à mort les prévenus. » — L'ha- 
bitude de la vie large < et de la dépense excessive » est commune 
jusque parmi a les moindres employés du gouvernement •. — « Il 
c m'est arrivé, dit Meissner (Voyage en France, fin de 1795, 
c 571), de voir des charretiers du gouvernement se faire servir 
c de la volaille, de la pâtisserie, du gibier, tandis qu'à la tible 
c des voyageurs il n'y avait qu'un vieux gigot de mouton et quel- 
c ques méchants entremets. » 

1. Quelques-uns néanmoins n'ont pas le vin méchant et sont 
de simples ivrognes. En voici un que les textes nous ont conservé 
vivant et qui peut servir de spécimen. — Président de la Société 
populaire de Blois en mai*s 1795, puis délégué pour les visites 
domiciliaires, et, pendant toute la Terreur, l'un des principaux 
personnages de la ville, du district et même du département (Du- 
fort de Ghevemy, Mémoires manuscrits, 21 mars 1795 et juin 
1795); c'est un certain Velu, vagabond de naissance, jadis enfermé 
et élevé à l'hôpital, puis cordonnier ou savetier, ensuite maître 
d'école au faubourg de Vienne, enfin harangueur au club et fai- 
seur de motions tyrannicides, petit, gros, aussi rouge de trogne 
que de bonnet. — En juin 1795, chargé de visiter le château de 
Chevemy, pour vérifier si tous les papiers féodaux ont été livrés, 
il arrive à l'improviste, rencontre le régisseur Bimbenet, entre 
chez le maire, aubergiste, s'y rafraîchit copieusement, ce qui 
donne à Bimbenet le temps d'avertir M. Du fort de Chevemy et de 
faire disparaître les registres suspects. — Cela fait, a on achemine 
« Velu vers le château, en lui faisant quitter la bouteille. — Il 
« avait pour manie d'être à la hauteur : il tutoyait et voulait qu'on 
« le tutoyât; il mettait la main sur la poitrine, vous prenant 
« l'autre, et vous disait : a Bonjour, frère. » — Il arrive donc à 
a 9 heures du matin, s'avance, me prend la main, et me dit : 
< Bonjour, frère, comment te portes-tu? — A merveille, citoyen, 
a et vous? — Tu ne me tutoies pas? Tu n'es pas dans le sens 
c de la Révolution? — Nous parlerons de cela; voulez-vous 
c venir dans le salon? — Oui, frère, je te suis. » — Nous en- 
€ trons, il voit ma femme, qui, par sa tenue, a, j'ose le dire, un 



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LES GOUVERNANTS 60 

Par la même raison, ayant Foccasion et la tentation 

de voler, ils volent. — D'abord, pendant six mois, et 

jusqu'au décret qui leur assigne une solde, les comités 



4 air imposant. Il l'embrasse hardiment, en recommençant son 
a geste sur la poitrine, lui prenant la main et lui disant : a Bon- 
« jour, sœur. i> — « Allons, dis-je, nous allons déjeuner ensem- 
a ble, et, si vous voulez, vous dînerez avec moi. — J'y con- 
« sens, mais à une condition, c'est que tu me tutoieras. — Je 
« le ferai, si je puis, mais ce n'est pas mon usage. » — « Après 
« lui avoir garni la tête et le cœur d'une boutei^e de vin, nous 
<r nous en débarrassons en l'envoyant, avec mon ^s et Bimbenet, 
d faire l'inspection au chartrier. Le plaisant est qu'il ne savait 
« lire que dans le moulé.... » Par suite, Bimbenet et le procu- 
reur de la commune, qui lisent tout haut les titres, omettent les 
féodalités. Velu ne s'en aperçoit pas, et dit toujours : «C'est bien, 
a passe, passe, d — Au bout d'une heure, excédé, il revient : a C'est 
c fmi, tout est bien; mais fais donc moi voir ton château qui est 
« si beau, d — Il avait surtout entendu parler d'une salle de 
c fantoccini dans les combles ; il y monte, ouvre quelques livrets 
c de pièces, et, voyant sur la liste des personnages les noms a le 
c Roi, le Prince, d etc., il me dit : a II faut que tu effaces cela, 
« il faut jouer des pièces républicaines, n — On descend par un 
escalier dérobé. — a Au milieu, il rencontre une femme de cham- 
« bre de ma femme, fort jolie ; il l'arrête, et, regardant mon fils : 
a II faut, en bon républicain, que tu couches avec elle et que tu 

< l'épouses. » — Je le regarde, et je lui dis : a Monsieur Velu, 
c écoutez-moi bien : nous avons ici des mœurs, et pareil propos 
c ne s'y est jamais tenu. Respectez la jeunesse et ma maison. » — 
Un peu déconcerté, il s'humanise, et a montre des égards à 
« Mme de Cheverny ». — « Tu as de l'encre et des plumes sur 
c ton bureau, me dit-il; apporte-les-moi. — Quoi, pour faire 
c mon inventaire? — Non, non; mais ils me demandent un pro- 
« cès-verbal; tu m'aideras; il sera mieux pour toi, puisque tu 
« le feras à ta fantaisie, d — Ce n'était pas de sa part si mala- 
droit pour cacher son impéritie. — On passe, pour dîner, dans 
la salle à manger. « Mes gens nous servaient; je ne m'étais point 

< plié au système d'une table générale, qui ne leur aurait pas plus 
c convenu qu'à moi. La curiosité les amena tous à venir nous voir 
f dîner. — « Frère, me dit Velu, est-ce que tous ceux-là ne man- 
c gent pas avec toi? » — (Il ne voyait que quatre couverts, les 



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70 LA RÉVOLUTION 

révolutionnaires « se payent de leurs propres mains* »; 
ensuite, à leur salaire légal de 3 francs, 5 francs par 
jour et par membre, ils ajoutent à peu près ce queboR 
leur semble, car ce sont eux qui perçoivent les taxes 
extraordinaires, et souvent, comme à Montbrison, « sans 
« rôles ni registres des recouvrements «.Le 16 frimaire 
an II, le comité des fmances annonçait que « le recou 
« vrement et l'emploi des taxes extraordinaires étaient 
(( inconnus au gouvernement, qu'il était [impossible de 
(( les surveiller, que la Trésorerie nationale n'avait reçu 
« aucune somme provenant de ces taxes* ». Deux ans 

« deux membres de la municipalité ayant voulu manger à l'office.) 
« — Je lui réponds : « Frère, cela ne leur conviendrait pas plus 
a qu'à moi : consulte-les. d — U mangea peu, but comme un 
a ogre, fut causant, nous conta ses amours ; il s'échauffa, frisa 
a la polissonnerie à faire trembler ma femme, sans cependant s'en 
a permettre aucune. A propos de la Révolution et du danger que 
a nous courions, il nous dit naïvement : a Est-ceque je n'en cours 
« pas autant, moi? J'ai dans l'opinion que, dans trois mois, j'au- 
« rai le cou coupé ; mais il faut prendre son parti. » — De temps 
« en temps, il lâchait des saillies de sans-culottisme ; il prit la 
d main du domestique qui lui donnait des assiettes : a Je t'en 
a prie, frère, lui dit-il, mets-toi à ma place, et que je te serve à 
« mon tour.» — On lui fait boire des liqueurs, et enfin il s'en va, 
se louant de cette réception, disant qu'il en a eu une pareille chez 
M. et Mme de Rancogne, et les approuvant beaucoup de manger 
avec leurs gens, à la même table. — Il retourne au cabaret, et 
n'en sort qu'à neuf heures du soir, a rond comme une bedaine», 
mais point ivre, a II ne tenait pas à une bouteille de vin, il aurait 
« vidé un tonneau, sans qu'il y parût. » 

4. Moniteur^ XXII, 425 (séance du 43 brumaire an III). Cam- 
bon : a J'observe à l'assemblée que les comités révolutionnaires 
a n'ont jamais été payés, d — Un membre : a Ils se sont payés 
a de leurs propres mains, d — (Oui, oui. — On applaudit). » 

2. Ib., 744 (Rapport de Cambon, 6 frimaire an III). — Effecti- 
vement, Cambon disait déjà, le 26 frimaire an II, à propos de ces 
taxes [Moniteur^ XYIII, 680) : c Pas un avis, pas un sou n'est en- 



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LES GOUVERNANTS 71 

après, quatre ans après*, la comptabilité des taxes révo- 
lutionnaires, des emprunts forcés et des dons prétendus 
volontaires est encore un trou sans fond : sur quarante 
milliards de pièces remises à la Trésorerie nationale, on 
n'en trouve que vingt milliards d'acquits vérifiés ; le 
reste est irrégulier, sans valeur. Et, en beaucoup de cas, 
non seulement l'acquit est sans valeur ou manque, mais 
encore il est prouvé qu'en totalité ou en partie les som- 
mes touchées ont disparu. A Yillefranche, sur 138 000 fr. 
perçus, le trésorier du district n'en a encaissé que 
42 000 ; à Beaugency, sur plus de 500 000, 50 000; à la 
Réole, sur 500000 au moins, 22650. « Le reste, écrit 
(( le receveur de Yillefranche, a été dilapidé par le 
« comité de surveillance. » « Les percepteurs de la taxe, 
« dit l'agent national d'Orléans, après avoir terrifié, se 
« livraient à des orgies scandaleuses, et bâtissent aujour- 
« d'hui des palais*. » — Quant aux dépenses dont ils 

« core parvenu à la Trésorerie ; on veut être au-dessus de la Con- 
« vention, qui a fait la Révolution. » 

4. Meissner, 348 [Rapport de Parîsot aux Cinq-Cents, 22 nivôse 
an V). 

2. Moniteur, XXII, 714, 720 (Rapport de Cambon, 6 frimaire 
an III). < Les reliquats constatés, et dont la plus grande partie 
« est déjà rentrée dans les caisses de la Trésorerie, s'élèvent à 
« 20466330 livres. » — A Paris, à Marseille, à Bordeaux, dans les 
grandes villes où l'on a perçu les millions par dizaines, dans les 
trois quarts des districts, Cambon, trois mois après Thermidor, 
déclare qu'il ne peut encore obtenir, je ne dis pas le versement, 
mais le relevé des sommes perçues : les agents nationaux ne lui 
répondent pas, ou lui répondent vaguement, ou répondent que, 
dans leur district, il n'y a eu ni dons civiques, ni taxes révolu- 
tionnaires ; tel est le cas à Marseille, où l'on a fait un emprunt 
forcé de 4 millions. — Cf. comte de Martel, Fouché, 245 (Mé- 
moire de l'adminislration centrale delà Nièvre, 19 prairial an III). 



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72 LA RÉVOLUTION 

justifient, presque toujours elles ont pour objet « des 
« indemnités aux membres des comités révolutionnaires, 
(( des indemnités aux patriotes », des frais de répara- 
tion et d'entretien pour les salles de leurs Sociétés 
populaires, des frais d'expéditions militaires, des secours 
à leur clientèle d'indigents, en sorte que les trois ou 
quatre cents millions d'or et d'argent extorqués avant la 
fin de 1795, les centaines de millions en assignats ex- 
torqués en 1793 et en 1794, bref le produit presque 
entier* de toutes les taxes extraordinaires a été mangé 
surplace par les sans-culottes. Attablés au festin public, 
ils se sont servis les premiers et se sont copieusement 
servis. 

Seconde aubaine, aussi grasse. Ayant le droit de dis- 
poser arbitrairement des fortunes, des libertés et des 
vies, ils peuvent en trafiquer, et, pour les vendeurs 
comme pour les acheteurs, rien de plus avantageux 



« Le compte fourni par la cité de Nevers s'élève à 80000 francs, 
« dont l'emploi n'a jamais été justifié ; cette taxe d'acomptes sur 
a la subvention de la guerre n'était qu'un tour de gibecière de 
« ces histrions politiques, pour mettre les citoyens honnêtes et 
« crédules à contribution. — 76., 247 (Sur les dons volontaires et 
les taxes forcées). 

1. Ludovic* Sciout, Histoire de la constitution civile du clergé j 
lY, 19 (Rappoit du représentant Becker, Journal des Débats et 
Décrets^ 7^, prairial an III). Becker revient d'une mission à 
Landau et rend compte des exactions commises par les agents jaco< 
bins dans les provinces rhénanes : ils levaient des taxes, le sabre 
à la main, et menaçaient les récalcitrants de les envoyer à Stras- 
bourg, pour y être guillotinés. Les quittances qui ont passé sous 
les yeux de Becker « offrent une somme de 3 345 785 livres 11 de- 
« niers, tandis que noti*e collègue Cambon n'annonce qu'un ver- 
< sèment de 138000 livres ». 



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LES GOUVERNANTS 73 

qu'un pareil trafic ; ce serait merveille s'il ne s'établis- 
sait pas. Tout homme riche ou aisé, c'est-à-dire tout 
homme ayant des chances pour être imposé, emprisonné, 
et guillotiné, consent de bon cœur à « composer » *, à 
se racheter, lui et les siens. S'il est prudent, H paye, 
avant la taxe, pour n'être point taxé trop haut; il paye, 
après la taxe, pour obtenir une diminution ou des 
délais ; il paye pour être admis ou maintenu dans la 
Société populaire. Quand le danger se rapproche, il paye 
pour obtenir ou faire renouveler son certificat de civisme, 
pour ne pas être déclaré suspect, pour ne pas être 
dénoncé comme conspirateur. Quand il a été dénoncé, 
il paye pour être détenu chez lui plutôt que dans la 
maison d'arrêt, pour être détenu dans la maison d'arrêt 
plutôt que dans la prison commune, pour ne pas être 
traité trop durement dans la prison commune, pour 
avoir le temps de rassembler ses pièces justificatives, 
pour faire mettre et maintenir son dossier au-dessous de 
tous les autres dans les cartons du greffe, pour ne pas 
être inscrit dans la prochaine fournée du tribunal révo- 
lutionnaire. Il n'y a pas une de ces faveurs qui ne soit 
précieuse: partant, des rançons innombrables sont 
incessamment offertes, et les fripons, qui pullulent dans 
les comités révolutionnaires*, n'ont qu'à ouvrir leurs 



1. Malletdu Pan, Mémoires ^ II, 51. 

2. Moniteur j XXII, 754 (Rapport de Grégoire, 24 frimaire an III]. 
c La friponnerie : ce mot rappelle les anciens comités révolution- 
c naires, dont la plupart étaient l'écume de la 'société, et qui ont 
a montré tant d'aptitude pour le double métier de voler et de per- 
< sécuter. » 



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74 U RÉVOLUTION 

mains pour remplir leurs poches. Et le péril auquel ils 
s'exposent est petit, car ils ne sont contrôlés que par 
leurs pareils, ou ne sont pas contrôlés du tout. Dans telle 
grande ville*, il leur suffit d'être deux pour décerner 
un mandat d'arrêt, sauf à en référer au comité central 
dans les vingt-quatre heures, et Ton peut être certain 
que leurs collègues se montreront complaisants, à 
charge de retour. D'ailleurs les habiles savent se garan- 
tir d'avance. — Par exemple, à Bordeaux, où l'un de 
ces marchés clandestins s'est établi, M. Jean Davil- 



4. Archives nationales, AF, II, 407 (Arrêtés des représentants 
Ysabeau et Tallien, Bordeaux, 44 et 47 brumaire an II. — Troisième 
arrêté des mêmes, 2 frimaire an II, remplaçant ce comité par un 
autre de 42 membres et 6 adjoints, chacun à 200 francs par mois. 
— Quatrième arrêté, 46 pluviôse an II, destituant les membres 
du précédent comité, comme exagérés et désobéissants. — C'est 
qu'ils prenaient tout à fait au sérieux leur royauté locale. — 76., 
AF, II, 46 (Extraits des séances du comité révolutionnaire de Bor- 
deaux, prairial an II). Cet extrait de 48 pages montre en détailla 
cuisine intérieure d'un comité révoluti-^nnaire. Le nombre des dé- 
tenus va croissant ; il est de 4524 le 27 prairial. Le comité est, 
par essence, un bureau de police : il délivre des cartes de civisme, 
lance des mandats d'arrestation, correspond avec d'autres comités, 
même placés très loin, à Limoges, à Clermont-Ferrand, délègue 
tel ou tel de ses membres pour faire des enquêtes ou des visites 
domiciliaires, pour poser les scellés il reçoit et transmet les dé- 
nonciations, fait comparaître les gens dénoncés, etc. Exemple de 
ses mandats d'arrêt : a Muller, écuyer, sera mis en état d'arres- 
« tation, au ci-devant petit séminaire, comme suspect d'aristocra- 
a tie, d'après Vopinion publique, d — Autre exemple (Archives 
nationales, F', 2475. Registre des procès-verbaux du comité révo- 
lutionnaire de la section des Piques, Paris, 3 juin 4793). Mandat 
d'arrêt contre Boucher, épicier rue Neuve-du-Luxembourg, comme 
suspect d'incivisme et comme « ayant envers sa femme des in- 
a tentions méchantes et perfides ». Boucher, arrêté, répond que 
« ce qu'il disait et faisait chez lui ne regardait personne. » Sur 
quoi, il est conduit en prison. 



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LES GOUVERNANTS 75 

liers*,associé d'une grande maison de commerce, était en 
arrestation chez lui, sous la garde de quatre sans-culottes, 
lorsque, le 8 brumaire an II, quelqu'un le prend à part 
et l'avertit « qu'il est en danger, s'il ne va pas au-devant 
(( des besoins indispensables que l'on a pour les dé- 
(( penses secrètes de la Révolution. » Un haut person- 
nage, Lemoal, membre du comité révolutionnaire et 
administrateur du district, a parlé de ces besoins, et 
jugé que M. Davilliers devait contribuer à ces dépenses 
pour une somme de 150000 livres. A ce moment, on 
frappe à la porte : Lemoal entre, toutes les personnes 
présentes s'esquivent, et Lemoal prononce ces seuls 
mots : « Consens-tu? — Mais je ne puis disposer des 
« biens de mes associés. — Alors tu iras en prison, o 
— Sous cette menace, le pauvre homme souscrit et 
remet à Lemoal un billet de 150 000 livres, à vingt 
jours, payable au porteur, et, au bout de deux semaines, 
à force de réclamations, obtient la liberté d'aller et de 
venir. Cependant Lemoal a réfléchi et juge prudent de 
couvrir son extorsion privée par une exaction publique ; 
il dit donc à M. Davilliers : « Il est essentiel que main- 
« tenant vous donniez, d'une manière ostensible, i 50 000 
« autres livres pour les besoins de la République ; je 
« vous accompagnerai chez les représentants à qui vous 
« devez les offrir. » De cette façon, la poule étant plu- 
mée officiellement, personne ne supposera qu'elle a 
d'abord été plumée secrètement, et d'ailleurs les cu- 

1. Archives nationales, AF, II, 50, n« 105 (Interrogatoire ae 
Jean Davilliers et autres également dénonces). 

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76 LA RÉVOLUTION 

rieux, s'il y en a, seront dépistés par la confusion des 
deux chiffres égaux. — M. Davilliers demande à con- 
sulter ses associés, et ceux-ci, qui ne sont point en pri- 
son, refusent. De son côté, Lemoal veut toucher le mon- 
tant de sa créance, et le malheureux Davilliers, a frappé 
« de terreur par les arrestations nocturnes », voyant 
que Lemoal est toujours au pinacle, finit par s'exécuter : 
il verse d'abord 30000 livres, puis des acomptes, 
en tout 41 000 livres ; enfin, à bout de ressources, 
il prie, supplie pour rentrer en possession de son billet. 

— Alors Lemoal, jugeant que la poule est tout à fait 
plumée, s'adoucit, coupe, sous les yeux de son débiteur, 
« la signature entière du billet », partant ses propres 
reçus partiels qui sont au-dessous ; mais il garde soi- 
gneusement le corps de la pièce, car, ainsi mutilée, 
elle prouverait au besoin qu'il n'a rien touché, que 
sans doute, par patriotisme, il a voulu faire contribuer 
un négociant, mais que, le trouvant insolvable, il a, par 
humanité, annulé la promesse souscrite. Voilà comme 
on prend ses précautions, tout en faisant bien ses affaires. 

— D'autres, moins avisés, volent ouvertement, entre 
autres le maire, les sept membres de la commission 
militaire, surnommés « les sept péchés capitaux », et 
surtout leur président Lacombe, qui, par des promesses 
d'élargissement, arrache à huit ou neuf accusés 358 000 
livres*. « Par ces manigances, écrit un Jacobin rigo- 



1. Berryat-Saint-Prix, 513 (Procès de Lacombe et de ses com- 
plices, après Thermidor), 



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LES GOUVERNANTS 77 

« risteS beaucoup de gens hors la loi sont rentrés à 
« Bordeaux en payant; dans le nombre de ceux qui 
« ont ainsi racheté leur vie, il en est qui ne méritaient 
« pas de la perdre, et qui cependant ont été menacés 
« du supplice s'ils ne consentaient pas à tout. Mais il 
« est difficile d'obtenir des preuves matérielles ; ces 
« hommes aujourd'hui gardent le silence, craignant, 
« par des dénonciations franches, de s'associer à la 
« peine de ces marchands de justice et ne voulant pas 
« exposer (de nouveau) la vie qu'ils ont sauvée. » Bref, 
la poule plumée se tait, pour ne pas attirer sur elle l'at- 
tention et le couteau ; d'autant plus que ceux qui l^ 
plument tiennent en main le couteau, et pourraient 
bien, si elle criait, l'expédier au plus vite. Même quand 
elle n'a pas crié, ils l'expédient quelquefois, pour étouf- 
fer d'avance ses cris possibles. Cela est arrivé au duc du 
Châtelet et à d'autres. Il n'y a qu'un moyen sûr de se 
préserver * : c'est de solder ses patrons « par aliquotes 

1. Archives nationales, AF, II, 46 (Lettre de JuUien au Comité 
de Salut public, Bordeaux, 12 thermidor an II). — Momtewr, XXII, 
713 (Rapport de Cambon, 6 frimaire an III). A Yervins, des citoyens 
furent emprisonnés, puis mis en liberté, a moyennant rétribu- 
« tion D. — Albert Babcau, II, 164, 165, 206. a La citoyenne De- 
a guerrois étant venue solliciter l'élargissement de son mari, un 
« fonctionnaire public ne craignit point de lui demander 10000 
« livres, qu'il réduisit à 6000, pour lui faire obtenir ce qu'elle dé- 
a sirait. » — a Une pièce atteste que Massey paya 2000 livres, et 
€ la veuve Delaporte 600 livres, pour sortir de prison. » 

2. Mallet du Pan, (Première lettre à un négociant de Gènes, 
\" mars 1796), 33 à 35. « Un des prodiges de la Terreur, c'est 
« l'inattention avec laquelle on a observé le commerce de vie et 
a de mort qui a signalé les solennités du terrorisme.... A peine 
€ trouve-t-on im mot sur les innombrables marchés par lesquels 



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78 LA RÉVOLUTION 

« graduelles, de les payer comme des nourrices, par 
« mois, sur une échelle proportionnée à Tactivilé de a 
« guillotine ». — En tout cas, les forbans sont à Taise, 
car ce commerce des vies et des libertés ne laisse point 
de traces, et se poursuit impunément pendant deux 
années, d'un bout de la France à Tautre, dans le silence 
concerté des vendeurs et des acheteurs. 
Troisième aubaine, non moins large, mais plus étalée 

« les citoyens suspects se rachetaient delà captivité, et les citoyens 
« captifs se rachetaient de la guillotine.... On traitait d'un cachot 
a et du supplice comme on traite d'un achat de bétail dans une 
a foire, d Ce* trafic a se répétait dans toutes les villes, les bourgs, 
a les départements livrés à des commissaires conventionnels et 
« aux comités révolutionnaires.... U s'établit depuis le 10 août. Je 
<L ne citerai, parmi une infinité d'exemples, que le malheureux duc 
a du Châtelet : jamais personne n'acheta son supplice plus chère- 
« ment. » — Wallon, Histoire du tribunal révolutionnaire, VI, 
88 (Dénonciation contre Fouquier-Tinville, signée Saulnie). Selon 
Saulnie, Fouquier allait dîner habituellement deux fois par semaine, 
rue Serpente, n® 6, a chez Demay, se disant homme de loi, et 
a vivant avec la fille Martin. Dans ce coupe-gorge, au milieu des 
€ orgies, on traitait impunément, à prix d'argent, de la hberté ou 
a de la mort des incarcérés. Une seule tête de la maison Boufflers, 
« échappée à l'échafaud par l'intrigue de ces vampires, leur a 
« valu 30000 livres.... » — Morellet, Mémoires, II, 32. L'agent de 
mesdames de Boufflers était l'abbé Chevalier, qui jadis avait connu 
Fouquier-Tinville chez un procureur au Parlement, et qui, ayant 
renoué connaissance, venait boire avec Fouquier à la buvette, a II 
<k obtenait que les papiers des dames de Boufflers, déjà prêts à 
« être envoyés au tribunal, fussent remis au fond du carton. » — 
Mallet du Pan, Mémoires, II, 495. a Fouquier-Tinville avait une 
(L pension de 1000 écus par mois de mesdames de Boufflers, la 
« pension augmentant d'un quart par mois en raison de l'atrocité 
c des circonstances. Cette méthode a sauvé ces dames, tandis que 
c ceux qui ont donné des sommes en bloc se sont perdus.... C'est 
« du Vaucel, fermier général, qui sauva la princesse de Tarente, 
« moyennant 500 louis, après avoir sauvé deux autres femmes 
4 moyennant 300 louis donnés à l'un des Jacobins en chet. » 



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LES GOUVERNANTS 79 

au soleil, et partant plus alléchante encore. — Une fois 
le suspect incarcéré, tout ce qu'il apporte en prison 
avec lui, tout ce qu'il laisse au logis derrière lui, devient 
une proie; car, •avec l'insufiisance, la précipitation et 
l'irrégularité des écritures*, avec le manque de surveil- 
lance et les connivences que l'on sait, les vautours grands 
ou petits peuvent librement jouer du bec et des serres. 

— A Toulouse, à Paris et ailleurs, des commissaires 
viennent enlever aux prisonniers tout objet de prix ; par 
suite, en nombre de cas, l'or, l'argent, les assignats et 

1. Tableau des prisons de Toulouse jpSir Pescayre, détenu, 324. 

— L'officier municipal Coudert, cordonnier de son état, chargé 
d'ôter aux détenus leur argenterie, ne sut ou ne voulut dresser 
qu'un procès-verbal irrégulier et sans valeur; sur quoi, un détenu 
fit des objections et refusa de signer. « Prends garde à toi, lui 
« dit Coudert furieux ; avec ton f.... esprit, tu fais le mutin, tu 
« n'est qu'une f.... bête ; tu te f.... dans un mauvais cas ; je te 
« ferai guillotiner, si tu ne veux pas signer. j> — Souvent il n'y 
avait pas d'écritures du tout (Comte de Martel, Fouché, 236, mé- 
moire adressé par les autorités de l'Allier à la Convention, pièces 
justificatives, n* 19). Le 30 octobre 1793, arrêté du comité révo- 
lutionnaire de Moulins enjoignant des visites nocturnes dans toutes 
les maisons suspectes de Moulins, pour y enlever l'or, l'argent et 
le cuivre. — « On se divise en onze bandes, et chaque bande est 

< chargée de visiter huit ou dix maisons. A la tête de chaque 
a bande est un membre du comité avec un officier municipal, 
« accompagnés de serruriers et de la garde révolutionnaire. On 

< va dans les maisons des détenus et d'autres particuhers. On 
a force les secrétaires et les armoires dont on ne trouve pas les 
« clefs; on pille l'or et l'argent monnayés, on enlève l'argenterie, 
« les bijoux, les ustensiles de cuivre et beaucoup d'autres effets, 
a couvertures, pendules, voitures. On ne donne point de recon- 
a naissances, on ne constate point ce qui est emporté. On se con- 
« tente, au bout d'un mois, de déclarer, dans une espèce de pro- 
c cés-verbal de séance du comité, que, d'après le rapport des 
« visites, il s'est trouvé peu d'argenterie, peu d'or et d'argent. 
« peu de denrées, le tout sans calcul ni énumération. • 



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80 LA RÉVOLUTION 

les bijoux, conflsquès pour le Trésor, s'arrêtent au pas- 
sage dans les mains qui les ont saisis ^ — A Poitiers, 
les sept coquins qui composent Toligarchie régnante, 
reconnaîtront eux-mêmes, après Thermidor, qu'ils ont 
volé les effets des détenus*. — A Orange, « la citoyenne 

1. Tableau des prisons de Toulouse, 461 (Visite da représen- 
tant Mallarmé, 24 vendémiaire an III). Le ci-devant duc de Nar- 
bonne-Lara, âgé de 84 ans, détenu, dit à Mallarmé : « Citoyen 
« représentant, pardonne si je reste couvert d'un bonnet : j'ai 
« perdu mes cheveux dans cette prison, sans pouvoir obtenir la 
f permission de faire faire une perruque. C'est pis qu'un bois. — 
a Est-ce qu'on t'a volé quelque chose ? — On m'a volé 445 louis 
a d'or, et on m'a donné en payement la quittance d'une imposi- 
« tion pour les sans-culottes, qui est un autre vol fait aux citoyens 
a de cette commune, où je n'ai ni domicile, ni possession. — 
a Qui t'a fait ce vol? — C'est le citoyen Berges, officier muni- 
« cipal. — On ne t'a pas volé autre chose? — On m'a pris 
« une cafetière d'argent, deux étuis à savonnette et un plat à 
tf barbe d'argent. — Qui t'a fait ce vol? — Voici mon voleur, 
« c'est le citoyen Miot (notable du conseil). » — Miot avoue qu'il 
a gardé ces objets et ne les a pas portés à la Monnaie. — /6.,178 
(20 ventôse an II), a On déchaussa les détenus, même ceux qui 
a n'avaient qu'une paire de souliers, et on leur promit en échange 
« des sabots, qui ne leur furent jamais donnés. On leur prit aussi 
a leurs manteaux, en promettant de les payer : ce qu'on ne fit 
a jamais. » — Souvenirs et journal d'un bourgeois d'Évreux, 
93 (25 février 1795). Les séances de la Société populaire « furent 
« en grande partie employées à lire les infamies et les voleries du 
« comité révolutionnaire. Ses membres, qui désignaient les sus- 
« pects, allaient souvent eux-mêmes les arrêter ; ils faisaient per- 
a quisition et dressaient procès-verbal, dans lequel ils omettaient 
a de porter des bijoux et de l'or qu'ils avaient pu trouver. » 

2. Moniteur, XXII, 133 (séance du 11 vendémiaire an III, rap- 
port de Thibaudeau). a Ces sept individus sont des scélérats, qui 
a ont été destitués par les représentants du peuple et qui ont 
a volé les effets des détenus. Il existe une délibération d'eux, 
a consignée sur un registre, dans laquelle ils déclarent que, ne 
€ se rappelant pas la valeur des effets détournés, ils se soumet- 
€ tent à payer chacun à la nation, pour dédommagement, une 
« somme de 22 livres. » 



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LES GOUVERNANTS 81 

a Viot, épouse de Taccusateur public, les citoyennes 
« Fernex et Ragot, épouses des deux juges », viennent 
elles-mêmes au greffe faire leur choix dans la dépouille 
des accusés, et prendre pour leur garde-robe les bou- 
cles d'argent, le linge fin et les dentelles * . — Mais ce 
que les accusés détenus ou fugitifs peuvent avoir em- 
porté avec eux est peu de chose en comparaison de ce 
qu'ils laissent à domicile, c'est-à-dire sous le séquestre. 
Tous les bâtiments ecclésiastiques et seigneuriaux, châ- 
teaux et hôtels de France y sont, avec leur mobilier, et 
aussi la plupart des belles maisons bourgeoises, quan- 
tité d'autres logis moindres, mais bien meublés et abon- 
damment garnis par l'épargne provinciale; outre cela, 
presque tous les entrepôts et magasins des grands indus 
triels et des gros commerçants : cela fait un butin colos- 
sal et tel qu'on n'en a jamais vu, tous les objets agréables 
à posséder amoncelés en tas, et ces tas disséminés par 
centaines de mille sur les vingt-six mille lieues carrées 
du territoire. Point de propriétaire, sauf la nation, per- 
sonnage indéterminé, qu'on ne voit pas; entre le butin 
sans maître et ses conquérants il n'y a d'autre barrière 
que les scellés, c'est-à-dire un méchant morceau de 
papier, maintenu par deux cachets mal appliqués et 



1. Berryat-Saint-Prix, 447. Le juge Ragot était un ci-devant 
menuisier de Lyon; l'accusateur public Viot était un ci-devant 
déserteur du régiment de Penthièvre. — « D'autres accusés furent 
a dépouillés ; on ne leur laissait que des vêtements en mauvais 
a état.... L'huissier Nappier fut plus tard (messidor an III) con- 
« damné aux fers, pour s'être approprié une partie des effets, 
c bijoux et assignats des détenus. » 

LA n»?«m.iJTI0N, VI. T. VIII. — û 



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82 LA RÉVOLUTION 

vagues. Notez aussi que les gardes du butin sont juste- 
ment les sans-culottes qui l'ont conquis, qu'ils sont 
pauvres, que cette profusion d'objets utiles ou précieux 
leur fait mieux sentir le dénuement de leur intérieur, 
que leur femme a bien envie de monter son ménage. 
D'ailleurs, et dès les premiers jours de la Révolution, ne 
leur a-t-on point promis que « 40 000 hôtels, palais et 
« châteaux, les deux tiers des biens de la France, 
« seraient le prix de la valeur * »? En ce moment même, 
est-ce que le représentant en mission n'autorise pas 
leurs convoitises? Ne voit-on pas Albitte et CoUot d'Her- 
bois à Lyon, Fouché à Nevers, Javogues à Montbrison, 
proclamer que les biens des contre-révolutionnaires et 
le superflu des riches sont a le patrimoine des sans- 
« culottes* »? Ne lit-on pas dans les proclamations de 
Monestier' que les campagnards, « avant de partir, peu- 
(( vent mesurer, arpenter les immenses propriétés de 
(( leurs seigneurs, choisir, pour ainsi dire, celle qui, au 
« retour, accroîtra la propriété de leur chaumière,... 
« accrocher une parcelle du champ et de la garenne de 
(( leur ci-devant comte ou marquis » ? Pourquoi pas une 
parcelle de son mobilier, tel lit ou telle armoire ? — 
Rien d'étonnant, après cela, si la fragile bande de pa- 
pier, qui protège les meubles séquestrés et les mar- 
chandises confisquées, saute, à chaque instant, sous des 

1. Paroles de Camille Desmoulins, dans la France libre 
(août 1789). 

2. Comte de Martel, Fouché, 362. — /6., 432, 162, 179, 427, 443. 

3. Marcelin Boudet, 175 (Adresse de Monestier aux Sociétés po- 
pulaires du Puy-de-Dôme, 23 février 1793j. 



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LES GOUVERNANTS 85 

mains grossières et rapaces. Quand, après Thermidor, 
le maître rentrera dans sa maison, ce sera le plus sou- 
vent dans une maison vide ; telle petite habitation dans 
le Morvan* a été si bien démeublée qu'une huche retour- 
née sert de table et de chaises aux propriétaires pour y 
prendre, après leur retour, leur premier repas. — Et 
les détournements sont encore plus effrontés dans les 
villes que dans les campagnes. A Valenciennes, les chefs 
jacobins de la municipalité sont connus sous le nom de 
« brise-scellés et de patriotes au vol* ». A Lyon, les 
Maratistcs qui s'intitulent a amis de Châlier d sont, de 
(( l'aveu des Jacobins eux-mêmes, des brigands, des 
« voleurs et des scélérats' ». Or ce sont eux qui, au 
nombre de trois ou quatre cents, composent les trente- 
deux comités de surveillance, et les cent cinquante prin- 
cipaux, « tous administrateurs », forment seuls la 
Société populaire. Selon eux, dans cette ville de 120000 
âmes, ils sont à peu près 3000, et ils comptent bien « se 
« partager toute la fortune lyonnaise ». Cet énorme gâ- 
teau leur appartient; ils n'admettent pas que des étran- 
gers, des Parisiens, viennent y mettre la dent*, et ils 

1. Âlexandrine des Écherolles, Une famille noble sous la Ter- 
reur, 368. 

2. Archives nationales, AF, II, 65 (Lettre du général Kermor- 
van au président du Comité de Salut public, Valenciennes, 
42 fructidor an III). 

3. Bapport de Courtois sur les papiers de Robespierre (pièces 
justificatives, 312 à 324). Lettres de Reverchon, 29 germinal, 
7 floréal, 23 floréal, et de La Porte, 24 germinal an II. 

' 4. /6., Lettre de La Porte : « Je ne sais par quelle fatalité les 
« patriotes d'ici ne peuvent souffrir des frères qu'ils appellent 
t des étrangers.... Ils nous ont déclaré qu'ils n'en sduflriraient 



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84 U RÉVOLUTION 

entendent le manger seuls, à discrétion, sans contrôle, 
jusqu a la dernière miette. Quant à « leur système », 
il consiste « à vendre la justice, à faire un commerce 
a de dénonciations, à tenir sous le séquestre au moins 
m 4000 ménages », à poser partout les scellés dans les 
maisons et magasins, à ne point appeler les intéressés 
qui pourraient surveiller leurs opérations, à expulser 
les femmes, les enfants, les domestiques qui pourraient 
témoigner de leurs vols, à ne point dresser d'inventaire, 
à s'installer comme « gardiateurs à 5 francs par jour », 
eux et leurs compères, et « à dilapider tout, d'accord 
(( avec les administrateurs ». Impossible, même aux 
représentants, de les réprimer. « Prenez-les sur le fait* ; 
(( il faut fermer les yeux, ou vous les faites crier tous à 
« l'oppression des patriotes: c'est un système, pour 
(( qu'on ne puisse rechercher personne.... Nous avons 

« aucuns dans les places. » — Les représentants n'ont osé 
arrêter que deux voleurs et dilapidateurs, qui sont libres mainte- 
nant et déclament à Paris contre eux. a II est une foule de faits 
c graves et même atroces, qui nous sont dénoncés journellement, 
a et sur lesquels nous hésitons à prendre un parti, dans la 
« crainte de frapper des patriotes ou de soi-disant tels.... Il 
« s'est commis d'horribles dilapidations. i> 

1. Rapport de Courtois sur les papiers de Robespierre. Lettre 
de Reverchon : « Tous ces énergumènes ne voulaient la Répu- 
« blique que pour eux.... Ils ne se disent patriotes que pour 
a égorger leurs frères et acquérir des richesses. » — Guillon de 
Montléon, Histoire de la ville de Lyon pendant la Révolution^ 
III, 166 (K apport de Fouché, avril 1794) : « On a vu des inno- 
< cents, acquittés par le tribunal terrible de la commission révo- 
« lutionnaire, replongés par les ordres arbitraires des trente-deux 
d comités dans les cachots du crime, parce qu'ils avaient le 
a malheur de se plaindre de ne plus retrouver dans leurs hum- 
o: blés demeures le strict nécessaire qu'ils y avaient laissé. » 



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LES GOUVERNANTS 85 

« pris un arrêté qui a défendu à toute autorité de faire 
« lever les scellés sans notre autorisation, et, après 
« cette défense, on est venu enfoncer un magasin 
« séquestré, forcer les serrures et piller, jusque sous 
« nos yeux, dans notre propre maison. Et qui étaient ces 
« dilapidateurs ? Précisément deux commissaires du 
« comité, qui vidaient le magasin sans autorisation de 
« nous, et même sans être munis de pouvoirs par le 
« comité. » — C'est un sac en règle et quotidien ; il a 
commencé le 10 octobre 1795, il a continué depuis, 
sans interruption, et Ton vient de voir que, le 23 flo- 
réal an II, c'est-à-dire le 26 avril 1794, après deux cent 
treize jours, il dure encore. 

Dernière curée, et la plus ample de toutes. — A tra- 
vers les prévarications de ses agents, la République, 
ayant volé immensément, a pu, quoique volée à son tour, 
garder beaucoup : en premier lieu, les objets mobiliers 
trop difficiles à détourner, les gros lots de marchandises, 
les grandes dépouilles des palais, des châteaux, des 
abbayes et des églises; en second lieu et surtout, les im- 
meubles, terres et bâtiments. Pour subvenir à ses 
besoins, elle met tout cela en vente, et qui veut acqué- 
rir n'a qu'à se porter acquéreur ; le dernier enchérisseur 
devient propriétaire légal, et à bon compte : souvent la 
coupe d'une année solde le prix d'une forêt*; parfois, 



4. Meissner, Voyage en France, 343 : « Il y a tel domaine que 
« les départements révolutionnaires ont fait céder à leurs créa- 
« tures pour moins que rien, au-dessous du produit de la pre- 
€ mière coupe de bois. » — Moniteur^ XXIII, 397 (Discours de 



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86 LA RÉVOLUTION 

on peut payer un château en revendant les grilles du 
parc et le plomb de la toiture. — C'est ici qu'il y a de 
beaux coups à faire, et d*abord sur les objets de luxe 
et d'art. « La seule nomenclature * de ces objets enle- 
« vés, détruits ou dégradés formerait plusieurs volu- 
a mes. » D'une part, les commissaires aux inventaires et 
aux adjudications, « ayant des deniers à pomper sur le 
(( produit des ventes », mettent en vente tout ce qu'ils 
peuvent, « évitent de réserver » les objets d'utilité pu- 
blique, et livrent aux enchères les collections ou biblio- 
thèques pour toucher leur tant pour cent. D'autre part, 
presque tous ces commissaires sont des revendeurs ou 
des fripiers qui, seuls en état d'apprécier les choses 
rares, les déprécient tout haut, pour les racheter en ca- 
chette, et (( s'assurent ainsi des bénéfices exorbitants ». 
En certains cas, les gardiens en titre et les acheteurs en 
expectative ont pris la précaution de « dénaturer » les 
objets précieux « pour les faire acheter à vil prix par 
« leurs prête-noms et leurs complices » : par exemple, 
on dépareille les livres, on démonte les machines: le 
tube d'un télescope se trouve séparé de son objectif, et 
les fripons concertés savent réunir ces pièces qu'ils ont 
acquises séparément, à bon marché. « Sur les antiques, 
« les bijoux,' les médailles, les émaux, les pierres gra- 
(( vées » , souvent, en dépit des scellés, ils ont fait leur 
main d'avance; rien de plus aisé, puisque, a à Paris 

« Bourdon de l'Oise, 6 mai 1795: « Tel cultivateur a payé une 
€ ferme de 5000 francs avec la vente d'un seul cheval. » 

1. Moniteur y XXII. 82 (Rapport de Grégoire, 14 fructidor an II). 
— Ib.j 775 (Rapport de Grégoire, 24 frimaire an III). 



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LES GOUVERNANTS 87 

« même, en thermidor an II, des agents de la munici* 
« palité apposent des cachets sans caractère, des bou- 
a tons et même des gros sous, en sorte que quiconque 
« est muni d'un sou peut, à son gré, lever et réapposer 
« les scellés » ; le tour fait, « pour colorer leurs vols, 
(( ils substituent des cailloux taillés, des pierres fausses 
« aux véritables ». Enfin, aux enchères, a lorsqu'ils 
(( redoutent la probité ou la concurrence des gens ins- 
« truits, ils (leur) offrent de l'argent pour les engager 
« à se retirer des ventes ; on en cite une, où ils assom- 
« mèrent un enchérisseur ». Cependant, le soir, ils 
crient de tous leurs poumons au club; cela, avec la 
protection d'un memfire de la municipalité ou du comité 
révolutionnaire, les met à Fabri de tout soupçon. Quant 
au protecteur, il sait toucher sa part, sans sortir de 
l'ombre : accusez, si vous en avez l'audace, le fonction- 
naire républicain qui, en secret ou même ostensible- 
ment, bénéficie de ces larcins ; il vous montrera ses 
mains nettes. — Ainsi fait le patriote incorruptible que 
les représentants ont trouvé seul de son espèce à Stras- 
bourg et que, d'office, ils ont nommé maire. Le 10 ven- 
démiaire an in S on découvre « dans ses appartements» 
un assortiment magnifique et complet d'objets ecclésias- 
tiques, (( 49 chapes et chasubles de soie ou de satin, 
« galonnées d'or ou d'argent, 54 pâlies galonnées » , quan- 
tité de « reliquaires, de burettes, de cuillers, d'encen- 



1. Recueil de pièces authentiques sur la Révolution à Stras- 
hourg, II, 1 (Procès-yerbal dressé en présence de Monet père, et 
signé par lui). 



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88 LA RÉVOLUTION 

« soirs, de franges d'argent et d*or, 32 pièces ou coupons 
« de soie, » etc. Mais rien de tout cela n'est à lui; ces 
belles choses appartiennent toutes au citoyen Monet, 
son père. Ce père prudent déclare qu'il les a « réfugiées 
chez son fils « dans le courant de juin 1792 (vieux 
style) ; » un bon fils pouvait-il refuser ce léger service 
à son père? Très certainement, en 93 et 94, sous la 
dictature municipale du jeune homme, le vieux n'a 
pas acheté cher aux fripiers de Strasbourg, et il a dû 
les trouver coulants en affaires ; mais de quel droit un 
fils, magistrat, aurait-il empêché son père, libre parti- 
culier, de vaquer à « son « commerce », et d'acheter, 
selon la loi du commerce, aussi bon marché qu'il pouvait? 
Si tels sont les profits sur les ventes mobilières, quels 
seront-rils sur les ventes d'immeubles! — Voilà le trafic 
sur lequel s'édifient les grandes fortunes des terroristes 
habiles; ainsi s'expliquent « les richesses colossales 
« dont jouissent paisiblement », après Thermidor, « ces 
« fripons » avisés qui, avant Thermidor, étaient, chacun 
dans son canton, « de petits Robespierre », ces « pa- 
« triotes » qui, autour d'Orléans, « bâtissent des 
« palais », ces « exclusifs » qui, à Valenciennes, 
« ayant dilapidé la fortune publique et particulière, 
« possèdent des maisons et biens d'émigrés qu'ils se 
« sont fait adjuger cent fois au-dessous de leur va- 
« leur* ». De ce côté, les mains crochues se tendent 

1. Moniteur, XXII, 775 (Rapport de Grégoire, 24 frimaire an III). 
— Ib., 711 (Rapport de Cambon, 6 frimaire an III). — Archives 
nationales, AF, II, 65 (Lettre du général Kermorvan, Valencien- 
nes, 12 fructidor an III). 



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LES GOUVERNANTS 89 

tout de suite, et sans vergogne; car chaque détenu, 
obligé de déclarer, avec son nom et sa qualité, sa for- 
tune, telle qu'elle est maintenant et telle qu'elle était 
avant la Révolution, fournit aux cupidités locales un 
objet précis, connu, certain, direct et palpable. — A 
Toulouse, dit un prisonnier*, « le détail et la valeur de 
({ chaque objet étaient inscrits comme pour une suc- 
« cession », et les commissaires qui dressaient le ta- 
bleau, a nos assassins, d'avance et presque sous nos 
a yeux, procédaient au partage, se disputaient sur la 
« convenance et le choix, comparaient le prix de l'ad- 
(( judication avec les moyens de le diminuer et de i'af- 
« faiblir, parlaient des profits certains de la revente et 
« de la cession, dévoraient d'avance les épingles ou 
« pots-de-vin des ventes ou baux à ferme ». — En 
Provence, où la maturité et la corruption sont plus pré- 
coces qu'ailleurs, où le sens et la portée de la Révolu- 
tion ont dès l'abord été compris, c'est pis encore; nulle 
part, le personnel jacobin n'affiche si impudemment 
son caractère intime, et nulle part, de 1789 à 1799, ce 
caractère ne s'est si bien soutenu. A Toulon, les déma- 
gogues sont, en l'an V comme en l'an II ', « d'anciens 
« ouvriers et commis de l'arsenal devenus maîtres par 
« délation et terreur; des détenteurs gratuits ou des 
« acquéreurs à vil prix et par menées des biens natio- 

1. Tableau des prisons de Toulouse, 184 (Visite du 27 ventôse 
an II). 

2. Archives nationales F'. 7164 (Département du Var : a Idée 
« générale et appréciation, avec détails sur chaque canton, » 
an V). 



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90 LA REVOLUTION 

<( naux; de petits marchands venus de toutes parts et 
« approvisionnés par tous moyens, à savoir le vol, les 
(( réquisitions cédées ou vendues. Tachât des effets 
« volés par des domestiques ou par les employés des 
« administrations civiles, militaires et de la marine; 
« enfin des hommes qui, réfugiés des autres communes, 
(( passent le jour dans les cafés, et la nuit dans des 
« lieux de prostitution ». — A Draguignan, à Bri- 
gnoles, Vidauban et Fréjus, à Marseille, après Thermi- 
dor, les retours intermittents de la Terreur remettront 
toujours dans les places le même gibier de justice et 
de police*, « des artisans, jadis utiles, mais dégoûtés 
« du travail et que la profession de clubistes soldés, de 
(( gardiateurs oisifs, de jureurs et menteurs à gages, a 
(( totalement démoralisés », des drôles qui font argent 
de tout et s'entendent comme larrons en foire, accoutu- 
més à vivre aux dépens du public, à « reverser les bien- 

1. Archives nationales, F', 7171 (n» 7915). — Département des 
Bouches-duRhône (« Idée générale, » an V). — (Lettre de Miollis, 
commissaire du Directoire près le département, 14 et 16 ventôse an 
V; lettres du général Willot au ministre, 10 yentôse, et du général 
Merle au général Willot, 17 ventôse an V) : « Plusieurs sections 
« d'anarchistes parcourent d'une commune à l'autre, pour émeutcr 
« les citoyens faibles, et les excitent à partager les horreurs qu'ils 
a méditent. » — Ib.. F^ 7164 (Lettre du général Willot au mi- 
nistre, Arles, 12 pluviôse an V, avec pièces à l'appui, et notam- 
ment une lettre du directeur du jury sur les violences et le règne 
actuel des Jacobins dans Arles). Leur parti est a composé des plus 
a misérables artisans et de presque tous les marins ». La muni- 
cipalité, recrutée parmi les anciens terroristes, « a mis en 
a vigueur, depuis un an, la loi agraire, la dévastation des bois, le 
a pillage de la récolte du blé par des bandes armées sous pré- 
« texte du droit de glanage, le vol des bêtes de labour et celui 
« des troupeaux. » 



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LES GOUVERNANTS 91 

« faits de la nation sur ceux qui partagent leurs prin- 
« cîpes, à procurer asile et secours à beaucoup de 
« prévenus que la justice poursuit et qui se disent 
« patriotes par excellence*, enfin à recevoir des contri 
« butions des maisons de débauche et de jeu ». — 
Dans les campagnes, les anciennes bandes, (( les hordes 
a de brigands sans patrie », qui ont si bien travaillé 
pendant Tanarchie de la Constituante et de la Législa- 
tive, se reforment pendant l'anarchie du Directoire ; on 
les voit aux environs d'Apt, « commencer par de petits 
« vols, puis, forts de l'impunité et de leur titre de 
« sans-culottes, enfoncer les granges, les voler, mas- 
« sacrer les propriétaires, dévaliser les voyageurs, 
a rançonner tout ce qui se trouve sur leur chemin, 
« forcer et piller les maisons dans la commune de 
« Cordes, arrêter les femmes dans la rue, leur arra- 
« cher leurs bagues et leurs croix, attaquer l'hôpital, 
a le saccager de fond en comble » ; et leurs pareils, 

1. Archives nationales y F', 7171 : « (Les commissaires de quar- 
a tier) avertissent les exclusifs et même les escrocs, lorsqu'on 
a veut mettre à exécution les mandats décernés contre eux.... Ce 
a qui s'est pratiqué dans les assemblées primaires, le 4" ther- 
« midor dernier, pour l'élection des officiers municipaux, avait 
a été fait avec succès pour l'organisation de la garde nationale : 
« menaces, injures, vociférations, voies de fait, abandon forcé 
a des assemblées que dirigèrent alors les amnistiés, enfin nomi- 
a nation de ces derniers aux places principales. En effet, toutes, 
a à commencer par celles du chef de bataillon jusqu'à celles des 
a caporaux, sont exclusivement occupées par les gens du parti ex- 
« clusif. Il résulte de là que les gens probes, répugnant à faire ce 
f service avec des hommes qu'ils ne peuvent voir sans un souvenir 
c révoltant, payent leur garde au lieu de la monter, et que la sù- 
c reté de la ville est entre les mains de ceux qu'il faudrait surveiller. > 



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92 U RÉVOLUTION 

officiers municipaux ou commandants de la force armée, 
les laissent faire*. — Jugez par là de ce qu'ils ont fait, 
lorsque, du temps de Robespierre, administrateurs et 
vendeurs des biens nationaux, ils étaient les maîtres 
sans conteste. En ce bon temps, dans le Var, les 
Bouches-du-Rhône et le Vaucluse, « une société de soi- 
« disant patriotes » préparait de longue main ses acqui- 
sitions. Elle avait des a estimateurs à gages » pour 
déprécier les biens à vendre, et des prête-noms pour 
dissimuler les véritables acheteurs; « on était exclu des 

1. Archives nationales, F', [3273 (Lettre de Mérard, ancien 
administrateur et juge en 1790 et 1791, en Tan III, en Tan lY 
et l'an Y, au ministre, Apt, 15 pluviôse an YIII, avec des références 
personnelles et pièces à l'appui) : « Je ne puis tenir à la vue de 
a tant d'horreurs. Les juges de paix et le directeur du jury s'ex- 
« cusaient sur ce qu'il ne se présentait ni dénonciateurs ni 
« témoins. Qui aurait osé se montrer contre des hommes qui 
« s'arrogeaient le titre de patriotes par excellence, qu'on avait 
« vus figurer dans toutes les crises révolutionnaires, qui avaient 
a des amis dans toutes les communes, et des protecteur dans les 
« autorités supérieures ? La faveur dont ils jouissaient était telle, 
a qu'on avait exempté la commune de Gordes de la levée des 
« conscrits et des réquisitionnaires. On ne pouvait trop, disait-on, 
a ménager des gens disposés à seconder les vues civiques de 
« l'administration.... Il est certain qu'un état aussi désespérant 
« n'a pour cause que la faiblesse, l'impéritie, l'ignorance, l'apa- 
a thie et l'immoralité des fonctionnaires publics qui, depuis le 
a 18 fructidor an Y, infestent, à quelques exceptions près, les 
Cl autorités constituées. Tout ce qu'il y a déplus impur et de plus 
a inepte est en place et glace d'effroi les bons citoyens, » — 76., 
Lettre de Montauban, directeur de l'enregistrement depuis 1793, 
au ministre de l'intérieur, son compatriote, Avignon, 7 pluviôse 
an YII : « Les honnêtes gens ont été constamment froissés et 
« comprimés par les ordonnateurs et auteurs de la Glacière,... 
a par les suppôts du tribunal sanguinaire d'Orange, et par les 
a incendiaires de Bédouin. » Il demande le secret sur sa lettre, 
qui, a si elle était connue des Glaciéristes ou Orangistes, coûterait 
a la vie à son auteur ». 



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LES GOUVERNANTS 93 

« enchères quand on n'était point de leur acabit ; si l'on 
a persistait, tantôt on était mis à contribution pour 
« avoir le droit d'enchérir » , tantôt il fallait s'engager 
à ne^pas enchérir au delà du prix fixé par la ligue, et, 
pour obtenir le domaine, on lui payait « une bonifica- 
« tion ». — Par suite, « les biens nationaux ont été 
« donnés à vil prix », et les raisons ne manquent pas 
aux aigrefins pour se justifier à leurs propres yeux. En 
quelles mains les biens des contre-révolutionnaires 
peuvent-ils mieux tomber qu'en celles des patriotes? 
Selon Marat, l'apôtre, le martyr, le saint canonisé de la 
Révolution, est-ce que le but de la Révolution n'est 
point d'ôter la fortune aux grands pour la remettre aux 
petits*? Partout, dans les ventes nationales, dans la 
garde des séquestres, à l'endroit des rançons, à l'en- 
droit des taxes, emprunts et saisies révolutionnaires, 
cet admirable raisonnement a prévalu; nulle part, dans 
les documents imprimés ou manuscrits, je n'ai rencontré 
un comité révolutionnaire qui fût à la fois terroriste et 
probe. Et certes, les documents surabondent; la seule 
lacune est le manque de renseignements individuels et 
nominatifs sur tous les membres du même comité. — 
Voici pourtant un comité où, par l'heureuse chance 
d'une enquête détaillée, on peut observer, dans un seul 
et même nid, toutes les variétés de l'espèce et de ses 
appétits, les douze ou quinze types de la guêpe jaco- 

1. Archives nationales^ F', 7164 (Département du Var, an V, 
« Idée générale ») : « Le caractère national est usé, il est môme 
« démoralisé : on regarde comme un sot celui qui, ayant été en 
c place, n'a point fait en très peu de temps ses affaires. » 

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94 U RÉVOLUTION 

bine, chacune picorant dans la denrée pour laquelle 
elle a du goût, chacune ayant son genre préféré de 
rapine. — A Nantes, a Pinard est le grand 'pourvoyeur 
« du comité*, et fait conduire chez chacun des mem- 
« bres tout ce dont ils ont besoin pour Tusage jouma- 
« lier de leur maison ». — « Gallon s'approprie les 
a huiles, les eaux-de-vie », et, notamment, (( en prend 
(( plusieurs barils chez le citoyen Bissonneau ». — 
« Durassier fait des visites domiciliaires et exige des 
« contributions )>; entre autres, a il fait payer au 



1. Moniteur, XXII, 240 (Acte d'accusation des quatorze mem- 
bres du Comité révolutiomiaire de Nantes, et résumé de l'en- 
quête, 23 vendémiaire an III). — Sur les autres comités, quand 
les renseignements individuels manquent, le jugement d'ensemble 
est presque toujours aussi accablant. — /6., 144 (séance du 
12 vendémiaire an III, plainte d'une députation de la commune de 
Ferney-Voltaire) : a Le district de Gex fut en proie, pendant plus 
« d'im an, à cinq ou six fripons qui vinrent s'y réfugier. Sous le 
a masque du patriotisme, ils parvinrent à accaparer toutes les 
a places. Des vexations de tout genre, des vols chez les par- 
« ticuliers, des dilapidations de deniers publics furent com- 
d mis par ces monstres. » (Les députés de Ferney ont ap- 
porté avec eux les dépositions des témoins.) — Moniteur, XXII, 
290 (Lettre du représentant Goupilleau, Béziers, 28 vendémiaire 
an III : a Ces gens carnivores, qui regrettent le temps où il leur 
« était loisible de voler et de massacrer impunément,... qui 
c n'avaient pas de pain il y a six mois, et qui vivent maintenant 
a dans une scandaleuse opulence,... dilapidateurs de la fortune 
« publique, voleurs de celle des particuliers,... coupables de ra- 
« pines, de contributions forcées, de concussions, etc. » — Prud- 
homme, les Crimes de la Révolution, VI, 79 (sur le comité révo- 
lutionnaire installé par Fouché à Nevers). L'enquête locale prouve 
que les onze principaux étaient des gens tarés, prêtres défroqués 
et scandaleux, avocats et notaires chassés de leur corporation ou 
même de la Société populaire pour improbité, comédiens sans le 
sou, chirurgiens sans clients, viveurs incapables et ruinés, l'un 
d'eux repris de justice. 



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LES GOUVERNANTS 05 

« citoyen Leraoine 2500 livres pour ne pas Tincar- 
« cérer ». — « Naud lève et pose seul les scellés chez 
« les particuliers incarcérés, fait des visites nocturnes 
« dans les maisons des détenus, et s'approprie ce qui 
« lui convient. » — <( Grandmaison s'approprie Targen- 
« terie qu'on séquestre, et Bachelier, l'argenterie qu'on 
« offre en don. » — a JoUy fait les exécutions, et 
« s'empare de ce qu'il trouve, argenterie, bijoux, effets 
(( précieux. » — BoUogniel s'est fait rendre un « bon 
« de 20 000 livres dont il a déjà touché le montant » . — 
« Perrochaux demande à la citoyenne OUemard-Dudan 
« 50000 livres pour l'empêcher d'être incarcérée », 
confisque à son profit 60000 livres de tabac chez la 
veuve Daigneau-Mallet, et, celle-ci ayant réclamé, il la 
conduit lui-mêmiB en prison, sous prétexte d'intercéder 
pour elle. — Chaux écarte par la terreur « ses concur- 
(( rents aux adjudications, se fait adjuger toutes les 
(( métairies du domaine de la Baroissière, et dit d'un 
(( local qui lui agrée : « Je connais un moyen de me le 
(( procurer; je ferai arrêter le propriétaire, et, pour 
« sortir de prison, il sera trop heureux de m'aban- 
« donner son terrain. » — La collection est complète, 
et rassemble autour d'une table les échantillons que 
dans le reste de la France, on rencontre épars. 

VII 

Restent les derniers manœuvres du système, les mains 
qui empoignent, la force armée qui opère corporellement 



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96 LA RÉVOLUTION 

sur les hommes et les choses. — A cet effet, on emploie, 
en premier lieu, la garde nationale et la gendarmerie 
ordinaire; bien entendu, depuis 1792, on a incessam- 
ment épuré ces deux troupes, jusqu'à n'y plus laisser 
que des énergumènes et des machines*; néanmoins, à 
mesure que le système se développe, on continue à les 
purger. A Strasbourg', le 14 brumaire, les représen- 
tants ont destitué, arrêté et expédié à Dijon tout Tétat- 
major de la garde nationale, pour y servir d'otage 
jusqu'à la paix; trois jours après, considérant que la 
cavalerie de la ville s'est équipée et montée à ses frais, 
ils la jugent aristocratique, bourgeoise, suspecte, saisis- 
sent ses chevaux et mettent ses officiers en arrestation. 
— A Troyes, pour la même raison et non moins brus- 
quement, Rousselin, « commissaire civil national », 
destitue d'un coup tous les gendarmes, moins quatre, et 
« met en réquisition leurs chevaux tout équipés avec 
« leurs armes, pour être montés sur-le-champ par des 
(( sans-culottes connus et éprouvés » . — Car, en principe, 
les indigents, les sans-culottes de cœur et d'habit, ont 
seuls le droit de porter des armes, et, quand un bourgeois 
fait le service, on ne lui confie qu'une pique, que l'on 
prend soin de lui retirer sitôt qu'il a fini sa faction'. 
Mais, à côté delà force armée ordinaire, il en est une 



1. Beaulieu, III, 454. — Cf. la Révolution, tome VII, livre I, 
ch. I, § 9. 

2. Recueil de pièces authentiques sur la Révolution à Stras- 
bourg, I, 21. — Archives nationales, D, I, § 6 (Arrêté de Rous- 
selin, 11 frimaire an II). 

3. Un séjour en France de 1792 à 1795, 409. 



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LES GOUVERNANTS 97 

autre, encore mieux choisie et plus efficace, gendarme- 
rie de surcroît, spéciale, à la fois ambulante et rési- 
dente, je veux dire « l'armée révolutionnaire », que le 
gouvernement et les représentants, à partir du 5 sep- 
tembre 1793, ont levée à Paris et dans la plupart des 
grandes villes. — Celle de Paris comprend 6000 hom- 
mes, avec 1200 canonniers, et envoie des détachements 
en province, 2000 hommes à Lyon*, 200 hommes à 
Troyes ; Ysabeau et Tallien en ont une de 3000 hommes 
à Bordeaux; Saliceti, Albitte et Gasparin, une de 2000 
à Marseille; Isoré et Duquesnoy, une de 1000 à Lille; 
Javogues, une de 1200 à Montbrison; d'autres, moins 
nombreuses et qui comptent de 600 à 200 hommes, 
tiennent Moulins, Grenoble, Besançon, Belfort, Bourg, 
Dijon, Strasbourg, Toulouse, Auch, Nantes*. Lorsque, 
le 27 mars 1794, le Comité de Salut public, menacé par 
Hébert, les aura dissoutes comme hébertistes, plusieurs 
d'entre elles subsisteront, au moins à l'état de noyau, 
sous diverses formes ou titres, soit que l'administration 
locale les conserve sous le nom de « gardes soldés' », 

1. Je n'ai point trouvé un relevé complet des villes ou départe- 
ments qui ont eu une année révolutionnaire. J'ai constaté, par la 
-correspondance des représentants en mission et par les docu- 
ments imprimés, la présence d'armées révolutionnaires dans les 
villes dont je donne ici les noms. 

2. Comte de Martel, Fouché, 338 (texte des arrêtés du Comité 
de Salut public). Lp détachement envoyé à Lyon comprend 1200 fu- 
siliers, 600 canonniers, 150 cavaliers. 300000 livres sont remises, 
pour les frais du voyage, au commissaire ordonnateur, 50000 à 
Collot d'Herbois, 19 200 aux Jacobins civils qui l'accompagnent. 

3. Mo«z7eMr (séance, du 17 brumaire an III). Lettre du représen- 
tant Calés à la Convention : « Sous prétexte de garder les pri- 
« sons, la municipalité (de Dijon) avait une armée révolUtion- 

LA RÉVOLUTION, VI, T. VIII. — 7 

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98 U RÉVOLUTION 

soit que les soldats, licenciés et les bras ballants, se 
fassent, en raison de leurs exploits, attribuer des grades 
dans la garde nationale de leur ville; de cette façon, ils 
continuent leur service, qui est indispensable, car c'est 
par eux que le régime s'est établi et dure. « L*armée 
« révolutionnaire*, disent les décrets et arrêtés d'insti- 
« tution, est destinée à comprimer les contre-révolu- 
« tionnaires, à exécuter, partout où sera besoin, les lois 
(( révolutionnaires et les mesures de salut public )), 
c'est-à-dire « à garder les reclus, à arrêter les suspects, 
« à démolir les châteaux, à descendre les cloches, à 
a fouiller les sacristies pour les matières d'or et d'ar- 
« gent, à saisir les voitures et chevaux de luxe », sur- 
tout à « rechercher les provisions particulières et les 
« accaparements », bref à exercer sur place les con- 
traintes manuelles et à imprimer sur place la terreur 



« naire que j'ai cassée, il y a deux jours, laquelle coûtait 
« 6000 francs par mois, ne reconnaissait pas le chef de la force 

< armée, et servait d'appui aux intrigants. Ces soldats, tous 
« ouvriers, ne travaillaient plus. Leurs occupations étaient de 
« remplir les tribunes du club, où eux et leurs femmes ap- 
c puyaient, par des applaudissements, les vues des meneurs, et 
c faisaient taire, par leurs menaces, les citoyens qui voulaient les 

< combattre. » — Comte de Martel, Fouché, 425 : « Pour éluder 

< un décret de la Convention (décret du 44 frimaire), suppri- 

< mant l'armée révolutionnaire dans les départements, Ja vogues 
c convertit les 4200 hommes, dont il l'avait formée dans la Loire, 
c en gardes soldés. » — 76., 452 (Lettre de Gouly, Bourg, 23 fri- 
maire) : « Hier, à Bourg-Régénéré, je trouvai Javogues et en- 
« viron 400 hommes de l'armée révolutionnaire, qu'il avait 
c amenés avec lui, le 20 courant. » 

1. Bûchez et Roux, XXIX, 45. — Moniteur, XX, 67 (Rapport de 
Barère, 7 germinal). — Sauzay, IV, 303 (Arrêté du représentant 
Bassal à Besançon). 



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LES GOUVERNANTS 99 

physique. — Là-dessus, on voit tout de suite de quels 
soldats l'armée révolutionnaire est composée. 

Naturellement, comme elle se recrute par des enrô- 
lements volontaires et que tous les candidats ont passé 
par le scmtin épuratoire des clubs, elle ne comprend 
que des ultrajacobins. Naturellement, cçmme la solde 
est de 40 sous par jour, elle ne comprend que des pro- 
létaires. Naturellement, comme la besogne à faire est 
aussi répugnante qu atroce, elle ne comprend guère* que 
des artisans désœuvrés, réduits à s'engager pour vivre, 
<( des perruquiers sans clientèle, des laquais sans place, 
(( des vagabonds, des misérables incapables de gagner 
a leur vie par un travail honnête » , « des tape-dur et 
« tape-dru », qui ont contracté le besoin de rudoyer, 
d assommer et de tenir les honnêtes gens sous leurs 
piques, un ramassis « de gens de sac et de corde », qui, 
à travers le brigandage public, comptent pratiquer le 
brigandage privé, les habitués du ruisseau, heureux de 
pousser dans la boue leurs anciens supérieurs, de 
prendre eux-mêmes le haut du pavé, de s y prélasser 
superbement, de bien prouver par leur arrogance et 

1. On voit, par le rapport de Barère (7 germinal an II), que 
l'armée révolutionnaire, au lieu de 6000 hommes à Paris, ne fut 
jamais que de 4000 hommes, ce qui est honorable pour Paris. — 
Mallet du Pan, II, 52. (Cf. la Révolution, VI, 258, 259.) — Gouvion- 
Saint-Cyr, I, 157 : a Dans le même temps, les représentants 
a avaient organisé sur les derrières, dans le Haut-Rhin, ce qu'ils 
a appelaient une armée révolutionnaire, composée de déserteurs 
* et de tout ce qu'ils purent trouver de vagabonds et de mauvais 
« sujets, sortis de la lie des Sociétés populaires: elle traînait à 
« sa suite ce qu'elle appelait des juges et une guillotine. » — 
Hua, Souvenirs cTun avocat, 106 



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100 LA RÉYOLUTIO» 

leur étalage qu'ils sont princes à leur tour. — « Prends 
« un cheval, c*est la nation qui paye^ )), disaient aux 
camarades de la rue les sans-culottes de Bordeaux qui, 
« en cortège magnifique », dans trois berlines à six 
chevaux, avec une escorte par derrière, par devant et 
sur les côtés, conduisaient à la Réole Riouffe et deux 
autres suspects. Le chef de Tescouade qui mène les pri- 
sonniers à Paris et qui « les affame tout le long de la 
« route, en spéculant sur eux », est un ex-cuisinier 
d'Agen, devenu gendarme ; il leur fait faire quarante 
lieues de plus, « exprès pour sa gloire », afin « que tout 
« Agen puisse le voir disposant des deniers de l'État et 
(( enchaînant les citoyens ». A cet effet, dans Agen, a il 
« visite incessamment et sans nécessité la voiture », 
faisant des signes aux spectateurs, a plus triomphant 
(( que s'il eût amené douze Autrichiens faits prisonniers 
« de sa propre main » ; enfin, pour montrer au public 
assemblé l'importance de sa capture, il fait venir deux 
maréchaux ferrants et river aux jambes de chaque pri- 
sonnier un boulet ramé de quatre-vingts livres*. — Plus 
les sbires se montrent brutaux, plus ils se sentent 
grands. A Belfort, où, pour un patriote qui vient de 



4 Kiouiïe, Mémoires (T un dëienu y 31. 

2. 76., 37. « Ces boulets furent apportés avec ostentation et 
a montrés au peuple préalablement. Nos mains attachées, nos 
a corps ceints d'mie triple corde lui paraissaient des mesures peu 
a suffisantes ; nous gardâmes, le reste de la route, ces fers telle- 
a ment pesants que, si la voiture eût penché, nous avions infailli- 
« blement la jambe cassée, et si extraordinaires qu'ils étonnè- 
« rent, à la Conciergerie de Paris, des guichetiers en place 
a depuis dix-neuf ans. » 



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LES GOUVERNANTS 101 

mourir, on procède à Tenterrement civique, un déta- 
chement révolutionnaire se joint au cortège ; les hom- 
mes sont armés de haches; arrivés au cimetière, afin de 
mieux célébrer les funérailles, « ils abattent toutes les 
« croix, en font un autodafé, et la Carmagnole termine ce 
(( jour à jamais mémorable* ». — Quelquefois la scène, 
théâtrale et jouée aux flambeaux, laisse aux auteurs 
rimpression qu'ils ont fait quelque chose d'extraordi- 
naire et de méritoire, qu'ils ont sauvé la patrie. « Cette 
« nuit, écrit l'agent de Bordeaux', près de 3000 hommes 
« ont été employés pour une expédition importante ; à 
« leur tête étaient les membres du comité révolution- 
(( naire et de la municipalité. On est allé chez tous les 
« grands négociants de la ville et du faubourg des 
« Chartrons; on s'est emparé de leur copie de let- 
» très, on a apposé les scellés sur leurs comptoirs, on a 
« mis les négociants en arrestation au séminaire. Mal- 
« heur aux coupables ! » — S'il est beau de coffrer aussi 
promptement, dans une ville, toute une classe d'indi- 
vidus, il est encore plus beau de saisir une ville entière. 
Partis de Marseille avec une petite armée ^, deux sans- 
culottes en chef cernent Martigues et y entrent comme 
dans un moulin. Superbe coup de filet : dans cette ville 
de 5000 âmes, on ne trouve que 17 patriotes; tout le 
reste est fédéraliste ou modéré; par suite, désarmement 

1. Archives des affaires étrangères, tome 331 (Lettre de Haupt, 
Belfort, 13 frimaire an II). 

2. Ib. (Lettre de Desgranges, Bordeaux, 10 frimaire). 

3. /6., tome 332 (Lettre de Thiberge, Marseille, 14 frimaire). 
< J'ai fait cerner la ville avec la petite armée que j'avais. » 

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102 LA RÉVOLUTION 

général, visites domiciliaires; les vainqueurs repartent, 
emmenant les garçons valides, « 500 jeunes gens sujets 
« à la réquisition, et laissent dans la ville une compa- 
« gnie de sans-culottes pour y maintenir Tobéissance ». 
Soyez sûr que Tobéissance y sera maintenue, et que la 
garnison, jointe aux dix-sept patriotes, usera de sa 
conquête à discrétion. 

En efîet, corps et biens, tout est à leur discrétion et 
ils agissent en conséquence, d'abord dans les campagnes, 
où ils vont à domicile visiter les greniers et les granges, 
faire battre les grains, et vérifier que les déclarations 
des propriétaires sont exactes. Si les grains n'ont pas 
été battus, on les battra incontinent, ils seront confis- 
qués, et il y aura un an de fers pour le propriétaire. Si 
la déclaration est inexacte, il sera condamné comme 
accapareur et puni de mort. Armée de cet arrêté*, cha- 

1. Archives des affaires étrangères^ 331 (Arrêté du représentant 
Bassal, Besançon, 5 frimaire). « Nul citoyen ne pourra garder chez 
« lui plus de quatre mois de subsistances.... Tout citoyen en 
€ ayant davantage portera le surplus dans un grenier d'abon- 

< dance établi à cet effet... Aussitôt après la réception du présent 
« arrêté, les municipalités seront obligées de requérir tous les 
a citoyens en état de btttre, et de procéder au battage sans inter- 

< ruption ni délai, sous peine d'être poursuivies comme rebelles 
a à la loi. L'armée révolutionnaire est spécialement chargée de 

< l'exécution des dispositions du présent arrêté, et les tribunaux 
« révolutionnaires, à la suite de celte armée, de l'application des 
« peines portées par le présent arrêté. » — On voit par d'autres 
pièces que l'armée révolutionnaire, organisée dans le département 
du Doubs et dans les cinq départements voisins, comprenait en 
tout 2400 hommes. (76., tome 1414, Lettre de Meyenfeld au mi- 
nistre Deforgucs, 27 brumaire an IL) — Archives nationales, AF, 
II, 111 (Arrêté de Coutlion, Maignet, Chàteauneuf-Randon, La 
Porte, Albitte, Gommune-AfTranchie, 9 brumaire an II, établissant 



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LES GOUVERNANTS 103 

que bande se met en campagne et ramasse, non seule- 
ment les grains, mais les subsistances de toute espèce. 
« Celle de Grenoble, écrit TagentS fait merveille; on a 
« trouvé dans une seule petite commune 400 septiers 
« de blé, 1200 œufs et 600 livres de beurre. Tout cela 
« a pris lestement le chemin de Grenoble. » — Aux envi- 
rons de Paris, les avant-coureurs de la troupe, munis 
de a fourches et de bayonnettes, se précipitent sur les 
({ métairies, délient les bœufs dans les étables, empoi- 
a gnent les moutons Qt les volailles, incendient les 
« granges et vendent leurs larcins à des spéculateurs' ». 
Lard, œufs, beurre, poulets, les paysans livrent tout ce 
qu'on leur demande, en maudissant tout bas la Répu- 
blique qui leur a donné la guerre et la famine ; mais ils 
obéissent; quand on leur a dit : « Citoyen paysan, je te 
« requiers sur ta tête..., il n*y a plus à reculer' ». — 

dans les dix départements criconvoisins une armée révolution- 
naire de 1000 hommes par département, pour la réquisition des 
grains. Chaque armée sera dirigée par des commissaires étran- 
gers au département, et opérera dans un département autre que 
celui où elle a été levée). 

1. Archives des affaires étrangères, ZZ\ (Lettre deChépy, H fri- 
maire). — Un mois auparavant (6 brumaire), il écrivait : « Les 
a cultivateurs se montrent très hostiles contre les villes et la loi 
c du maximum. Rien ne se fera sans un corps d'armée révolu- 
f tionnaire. » 

2. Mercier, Paris pendant la Révolution, I, 357. 

3. Hua, 197. — Je n'ai trouvé, dans les documents manuscrits 
ou imprimés, qu'un exemple de résistance : c'est celui des frères 
Chaperon, au hameau des Loges, près de Sens, qui déclarèrent 
n'avoir de blé que pour leur usage et se défendirent à coups de 
fusil. La gendarmerie n'ayant pas suffi pour les forcer, on sonna 
le tocsin, on fit venir )a garde nationale de Sens et des environs, 
on amena du canon, et l'on finit par mettre le feu à la maison. Les 



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104 LA RÉVOLUTIOW 

Aussi bien sont-ils trop heureux d*en être quittes à si 
bon compte. Le 9 brumaire, vers sept heures du soir, 
à Tigery, près de Corbeil, vingt-cinq hommes, « avec 
a sabres et pistolets à la ceinture, la plupart en habits 
<( de gardes nationaux et se disant de Farmée révolu- 
ce tionnaire », entrent chez Gilbon, vieux laboureur de 
soixante et onze ans ; cinquante autres, pour que l'expé- 
dition ne soit pas dérangée, gardent les issues de la 
maison. Leur chef, Turlot, aide de c.imp du général 
Henriot, demande où est le maître. — « Dans son lit. 
— Qu'on réveille. » — Le vieillard se lève. — « Livre 
(( tes armes. » — La femme remet un fusil de chasse, 
seule arme de la maison. A Finstant, la bande se jette 
sur le pauvre homme, a le frappe, lui lie les mains, lui 
a met la tète dans un sac » ; même opération sur sa 
femme, sur les huit doipestiques et sur les deux ser- 
vantes. — « Maintenant, les clefs des armoires; nous 
(( voulons vérifier si tu n*as point de fleurs de lis ou 
(( quelques autres objets en contravention avec la loi. » 
On fouille dans ses poches, on lui arrache les clefs; 
pour aller plus vite, on enfonce les armoires, on saisit 
et on enlève toute l'argenterie, « 26 couverts, une 
« écuelle, 3 cuillers à potage et à ragoût, 3 gobelets, 
({ 2 tabatières, 40 jetons, 2 montres, une autre montre 
« d'or, une croix d'or. » — « Nous dresserons procès- 
ce verbal de tout cela, quand nous serons tranquilles à 

deux frères furent tués ; auparavant, ils avaient abattu le com- 
mandant de la garde nationale de Sens, et tué ou blessé près 
de 40 assaillants. Un frère survivant et la sœur furent guillotinés 
(juin 1794, Wallon, IV, 352). 

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LES GOUVERNANTS 105 

« Meaux.Aprésent, ouest tonargentmonnayé?Situne le 
« déclares pas, la guillotine est à la porte ; c*est moi qui 
« serai ton bourreau. » — Le vieillard ne refuse pas, 
demande seulement qu'on le délie ; mais il est plus sûr 
de le laisser lié, « pour le faire chanter )). On Tenlève, 
on le porte dans la cuisine, on lui met les pieds « dans 
a un brasier ardent ». Il pousse un grand cri, indique 
une autre armoire; l'armoire est forcée, ils emportent 
ce qu'ils y trouvent, « 72 francs en numéraire et 5000 à 
ff 6000 livres en assignats, que Gilbon venait de rece- 
« voir pour son blé en réquisition ». Ensuite, ils brisent 
les portes de la cave, lâchent une pièce de vinaigre, 
montent du vin, mangent le souper de la maison, s'eni- 
vrent, et enfin, laissant Gilbon, les pieds brûlés, gar- 
jotté ainsi que les onze autres, ils s'en vont, bien sûrs de 
n'être pas suivis*. 

Dans les villes, surtout en pays fédéraliste, les vols se 
compliquent d'autres attentats. — A Lyon, tandis qu'on 
a logé les troupes régulières dans les casernes, on loge 
chez l'habitant l'armée révolutionnaire, les deux mille* 

i. Moniteur t XVIII, 665 (séance du 24 frimaire, rapport de Lo- 
cointre). « Les communes de Thieux, de Jully et nombre d'autres 
« ont été victimes de leurs brigandages. » — a La stupeur est 
« telle dans les campagnes que les malheureux qui éprouvent des 
a vexations dé ce genre n'osent se plaindre, trop heureux disent- 
« ils d'avoir échappé à la mort. » — Mais, cette fois, les brigands 
publics ont fait une méprise; car il se trouve que Gilbon lils est 
fermier de Lecointre. Encore est-ce par rencontre que Gilbon a parlé 
de l'événement à son propriétaire; « il venait le voir pour un 
« autre objet; » — Cf. la Révolution, VI, 477 (Autre scène sem- 
blable chez Ruelle, fermier, commune de Lisses). 

2. Guillon de Montléon, H, 440, III, 97. 



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106 U REVOLUTION 

voyous crapuleux et sanguinaires qui arrivent de Paris, 
et que leur général, Ronsin, appelle lui-même « des 
(( coquins, des brigands», alléguant pour excuse « qu'on 
« ne peut pas trouver d'honnêtes gens pour faire ce 
« métier ». Comment ils traitent leur hôte, sa femme 
et ses filles, on le devine ; les contemporains glissent là- 
dessus, et par pudeur ou dégoût, évitent les détails. 
Quelques-uns usent simplement de la force brutale; 
d'autres se débarrassent, par la guillotine, du mari 
incommode; les plus réservés amènent avec eux leurs 
drôlesses; il faut que la demoiselle de la maison, réveil- 
lée en sursaut, vienne, à une heure du matin, allumer 
le feu de lofficier, qui rentre en belle compagnie. — 
Pourtant il en est de pires, car les pires s'attirent 
entre eux. On a vu ce qu'étaient à Nantes le comité 
révolutionnaire et le représentant en mission; nulle 
part le sabbat révolutionnaire n'a ronflé plus furieuse- 
ment et trépigné si fort sur les vies humaines. Avec 
des chefs d'orchestre comme Carrier et comme ses 
suppôts du comité, on peut être sûr que les exécutants 
sont des hommes de choix. 

Pour plus de sûreté, quelques membres du comité de 
Nantes vaquent eux-mêmes à l'exécution et collaborent 
de leurs mains aux massacres. — L'un d'eux, Goullin, 
créole de Saint-Domingue*, sensuel et nerveux, accou- 

1. Cf. passim Alfred Lallié, le Sans-Culotte Goullin. — Wal- 
lon, Histoire du Tribunal révolutionnaire de Paris ^ V, 568 (Dé- 
position de Lacaille). — Au reste, des monstres non moins extra- 
ordinaires se rencontrent aussi dans les autres administrations 
de Nantes, par exemple Jean d'Héron, tailleur, devenu inspec- 



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LES GOUVERNANTb i07 

tumé à traiter un nègre comme un animal, et un Fran- 
çais comme un nègre blanc, septembriseur par prin- 
cipes, principal instigateur et directeur des noyades, va, 
de sa personne, vider la prison du Bouffay, et, vérifiant 
que la mort, l'hôpital ou l'élargissement lui ont sous- 
trait des détenus, il ajoute, de sa seule autorité, quinze 
noms, pris au hasard, pour atteindre son chiffre. — Un 
autre, Jolly, commissaire du comité, très expert dans 
l'art de garrotter, liait lui-même les détenus, deux à 
deux, pour les conduire à la rivière*. — Grandmaison, 
membre du comité, ancien maître d'armes, condamné 
et gracié, avant la Révolution, pour deux meurtres, 
abattait à coups de sabre les mains suppliantes qui se 
tendaient vers lui à travers les planches de la gabare'. 
— Pinard, autre commissaire du comité, rançonnait, 
volait dans la campagne, et tuait lui-même les femmes 
et les enfants, de préférence*. — Naturellement, les 
trois troupes qui opèrent avec eux, ou sous leurs ordres, 
ne comprennent que des hommes de leur espèce. — 
Dans la première, appelée Compagnie Marat, chacun 

leur des vivres militaires. « Après la déroute de Cliison, dit la 
femme Laillet, il se présenta à la Société populaire avec l'oreille 
c d'un brigand qu'il avait attachée à son chapeau, en guise de 
« cocarde. Il avait les poches pleines de ces oreilles, qu'il se fai- 
« sait un plaisir de faire baiser aux femmes. » — Il montrait 
et faisait baiser encore autre chose, et la femme Laillet ajoute un 
détail que je n'ose pas transcrire. (Le Patriote d'Héron^ par L. de 
la Sicotière, 9 et 10, Déposition de la femme Laillet, poisson- 
nière, et témoignage de Mellinet, tome VIII, 256.) 

1. Wallon, V, 368 (Déposition de Lacaille'. 

2. 76., V, 371 (Déposition de Tabouret). 

3. 76., V, 373 (Déposition de Mariette). 

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108 LA RÉVOLUTION 

des soixante membres jure, en s'enrôlant, d'adopter les 
principes de Marat, de pratiquer la doctrine de Marat, 
et GoullinS Tun des fondateurs, demande à propos de 
chaque récipiendaire : « N'y en a-t»il pas encore un 
« plus scélérat? Car il nous faut des hommes de cette 
« espèce pour mettre les aristocrates à la raison". » Dès 
le 5 frimaire, « les Marats » se vantent d'avoir les bras 
« fatigués » à force de donner des coups de plat de sabre 
aux détenus, pour les faire marcher jusqu'à la Loire ', 
et l'on voit que, malgré la fatigue, l'emploi leur 
agrée ; leurs officiers briguent auprès de Carrier pour 
être chargés de la noyade ; c'est qu'elle est lucrative. 
Au préalable, les hommes et les femmes qui vont 
mourir sont dépouillés, parfois jusqu'à la chemise et y 
compris la chemise ; ce serait dommage si des objets de 
valeur allaient au fond de l'eau, avec leur propriétaire; 



1. Moniteur, XXII, 321 (Déposition de Phélippes-TronjoUy). — 
Berryat-Saint-Prix, la Justice révolutionnaire, 59. ' 

2. Campardon, Histoire du Tribunal révolutionnaire, II, 30. Ils 
ont 10 francs par jour, et de pleins pouvoirs leur sont conférés. 
— (Arrêté de Carrier et Francastel, 28 octobre 1793.) — « Les 
a représentants... confèrent collectivement et individuellement à 
« chaque membre de la compagnie révolutionnaire le droit de 
d surveillance sur tous les autres citoyens suspects de Nantes, 
« sur les étrangers qui y entrent ou y résident, sur les accapa- 

a reurs de toute espèce le droit de faire des visites domici- 

a liaires partout où ils le jugeront convenable.... La force armée 
« obéira partout aux réquisitions qui lui seront adressées, soit au 
a nom de la compagnie, soit au nom individuel des membres qui 
« la composent. » 

3. Berryat-Saint-Prix, 42. — Alfred Lallié, les Noyades de 
Nmtes, 20 (Déposition de Gauthier). — 76., 22. a F..., dit Car- 
« rier, c'est à Lambertye que je réservais cette exécution ; je suis 
c fâché qu'elle ait été faite par d'autres. > 



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LES GOUVERNANTS 109 

en conséquence, les noyeurs se les partagent; on trou- 
vera chez l'adjudant Richard une armoire pleine de 
bijoux et de montres*; sur les quatre ou cinq mille 
noyés, la compagnie des Soixante a dû faire de beaux 
profits. — La seconde troupe, dite des Hmsards amé- 
ricainsy et qui travaille dans la banlieue, se compose 
de noirs et de mulâtres*, assez nombreux dans cette 
ville d'armateurs. On leur donne les femmes à fusiller, 
et ils en usent auparavant. « Ce sont nos esclaves, 
disent-ils ; nous les avons gagnées à la sueur de notre 
« corps. » Celles qui ont le malheur d'être épargnées par 
eux deviennent idiotes, entre leurs mains, au bout de 



1. Alfred Lallié, les Noyades de Nantes, 21 et 90. — Cf. Moni- 
teur, XXII, 551 (Déposition de Victoire Abraham). — a Les noyeurs 
« se rendaient très familiers avec les femmes, les faisaient même 
€ servir à leurs plaisirs, lorsqu'elles leur plaisaient, et ces femmes, 
« pour récompense de leur complaisance, obtenaient l'avantage 
« précieux d'être exceptées de la noyade. » 

2. Campardon, II, 8 (Déposition de Commeret). — Berryat- 
Saint-Prix, 42. — /6., 28. D'autres agents de Carrier, Fouquet et 
Lambertye, furent condamnés, notamment a pour avoir soustrait 
« à la vengeance nationale Mme de Marsilly et sa femme de 
« chambre.... Ils s'étaient partagé la femme Marsilly et sa femme 
« de chambre. » — A propos de ces Jacobins, « friands de robes 
« de soie, d M. Berryat-Saint-Prix cite la réponse d'un Jacobin de 
1851 au juge d'instruction de Reims : on lui objectait que la Ré- 
publique, telle qu'il l'entendait, ne pouvait guère durer, a Pos- 
a sible, dit-il ; mettons trois mois ; n'est-ce rien que trois mois 
« employés à se remplir le gousset et le ventre, et à chiffonner 
« les robes de soie ?» — Un autre, de la même espèce, disait en 
1871 : a Nous aurons toujours bien huit jours de noce. » — Les 
observateurs de la nature humaine trouveront des détails ana- 
logues dans la révolte des Cipayes contre les Anglais en 1865, et 
dans l'histoire des Peaux-Rouges aux États-Unis. — Déjà les mas- 
sacres de septembre à Paris et l'histoire du Comtat en 1791 et 
1792 nous ont fourni les mêmes documents caractéristiques. 



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110 LA RÉVOLUTION 

deux jours; au reste, un peu après, elles sont reprises 
et on les fusille. — La dernière troupe, que l'on nomme 
la Légion germaniquey est formée de déserteurs ou mer- 
cenaires allemands, qui parlent à peine ou ne parlent 
pas le français, et la commission militaire les emploie 
aussi à expédier les Vendéennes ramassées sur les che- 
mins; ordinairement, ils les fusillent par vingt-cinq. 
« J'arrivai, dit un témoin oculaire*, dans une espèce 
» de gorge où était une carrière en forme de demi- 
ce cercle; là, j'aperçus les cadavres de soixante-quinze 
« femmes... nues et couchées sur le dos. » Celles qu'on 
amenait ce jour-là avaient de seize à dix-huit ans; une 
d'elles dit à ses conducteurs : « Je vois bien que vous 
« me conduisez à la mort », et l'Allemand, en son jar- 
gon estropié, lui répond, probablement avec un gros 
rire : « Non, cela est pour vous changer d'air ». On les 
range en haie devant les cadavres des journées précé- 
dentes, et on les fusille ; celles qui ne sont pas tombées 
voient recharger les fusils ; on les fusille de nouveau, et 
les blessées sont achevées à coup de crosse. Ensuite les 
Allemands viennent fouiller les mortes; d'autres les 
mettent nues, et les « retournent sur le dos ». — Il a 
fallu, pour trouver les ouvriers de l'œuvre, descendre, 
non seulement jusqu'aux derniers scélérats de la France, 
mais encore jusqu'à des brutes de race et de langue 
étrangères, plus bas encore, jusqu'à des brutes de race 



1. Alfred Lallié, les Fusillades de Nantes, 23 (Déposition de 
Picard, commandant des gardes nationaux de l'escorte. — Cf. les 
dépositions de Henri Ferdinand, menuisier). 



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LES GOUVERNANTS iii 

inférieure, dégradées par l'esclavage et perverties par 
la licence. — Tel est, du haut en bas de l'échelle, à tous 
les degrés de l'autorité et de l'obéissance, le personnel 
du gouvernement révolutionnaire*. Par son recrutement 
et son emploi, par ses mœurs et ses actes, il évoque 
devant la mémoire l'image presque oubliée de ses pré- 
décesseurs; car il en a eu, au quatorzième, au seizième, 
au dix-septième siècle. En ce temps-là aussi, la société 
était parfois conquise et saccagée par ses barbares ; les 
nomades dangereux, les déclassés malfaisants, les ban- 
dits devenus soldats s'abattaient tout d'un coup sur une 
population industrieuse et paisible. Ainsi faisaient, en 
France, les Routiers et les Tard-venus ; à Rome, l'armée 
du connétable de Bourbon ; en Flandre, les bandes du 
duc d'Albe et [du duc de Parme ; en Westphalie et en 
Alsace, les soudards de Wallenstein et de Bernard de 
Saxe-Weimar. Ils vivaient sur une ville ou sur une pro- 

1. Sauzay, Histoire de la persécution révolutionnaire dans le 
départe?nent du Doubs, VII, 687 (Lettre de Grégoire le conven- 
tionnel, 24 décembre 4790) : a Un calcul approximatif élève au 
« nombre de 500000 les auteurs de tant de forfaits ; car chaque 
« commune avait à peu près cinq ou six botes féroces qui, sous 
« le nom de Brutus, ont perfectionné l'art de lever les scellés, 
c de noyer, d'égorger. Ils ont dévoré des sommes immenses, pour 
« bâtir des Montagnes, payer des orgies, et célébrer trois fois 
c par mois des fêtes, qui, après une première représentation, 
a étaient devenues des parodies où figuraient deux ou trois ac- 
« teurs, sans spectateurs. Elles n'étaient plus composées à la fin 
« que du tambour et de l'ofticier municipal ; encore celui-ci, tout 
« honteux, cachait-il souvent son écharpe dans sa poche, en allant 
« au temple de la Raison.... Mais ces 300000 brigands avaient 
« pour directeurs deux ou trois cents membres de la Convention 
€ nationale, qu'il faut bien n'appeler que scélérats, puisque la 
« langue n'offre aucune épithète plus énergique, d 



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112 LA RÉVOLUTION 

vince, pendant dix mois, quinze mois, deux ans, jus- 
qu'à ce que la ville ou la province fût mangée, seuls 
armés, maîtres de l'habitant, usant et abusant à leur 
fantaisie des choses et des personnes. Mais ils étaient 
de francs bandits ; ils s'appelaient eux-mêmes écor- 
cheurs, reîtres, aventuriers : ils ne se donnaient pas 
pour des philosophes humanitaires. D'ailleurs, au delà 
de la jouissance immédiate et personnelle, ils ne deman- 
daient rien ; ils n'employaient la force brutale que pour 
assouvir leur avidité, leur cruauté, leur luxure. — Aux 
ravages de leurs convoitises privées, ceux-ci ajoutent 
un dégât plus vaste, la dévastation systématique et 
gratuite que leur commande la théorie antisociale dont 
ils sont imbus. 



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LIVRE IV 

LES GOUVERNÉS 



LA RÉVOLUTION, ▼!. T. YIII. — 8 

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LIVRE QUATRIÈME 

LES GOUVERNÉS 



CHAPITRE I 

Les opprimés. — I. Grandeur de l'abatis révolutionnaire. — Les 
quatre procédés d'abatage. — L'expulsion par émigration for- 
cée et par bannissement légal. — Nombre des expulsés. — La 
privation de la liberté physique. — Les ajournés, les internés, 
les reclus chez eux, les incarcérés. — Leur nombre et leur si- 
tuation. — Le meurtre après jugement ou sans jugement. — 
Nombre des guillotinés ou fusillés après jugement. — Indices 
sur le nombre des autres vies détruites. — Nécessité et projet 
d'une destruction plus ample. -^ La spoliation. — Son étendue. 

— Le gaspillage. — La perte sèche. — Ruine des particuliers et 
de l'État. — Les plus opprimés sont les notables. — II. Valeur 
des notables dans une société. — Les divers degrés et les dif- 
férentes espèces de notables en 1789. — L'état-major social. — 
Les gens du monde. — Leur savoir-vivre. — Leur culture in- 
tellectuelle. — Leur humanité et leur philanthropie. — Leur 
trempe morale. — Les hommes pratiques. — Leur recrutement. 

— Leur compétence. — Leur bonté active. — Leur rareté et 
leur prix. — III. Les trois classes de notables. — La noblesse. 
— • Sa préparation physique et morale au métier des armes. -— 
Esprit militaire. — Conduite des officiers de 1789 à 1792. — 

— A quel emploi cette noblesse était propre. — IV. Le clergé 

— Son recrutement. — Attraits de la profession. — Indépen- 
dance des ecclésiastiques. — Solidité de leur mérite. — Leur 
instruction théorique et leui' intorraation pratique. — Leur dis- 
tribution sur le territoire. — Utilité de leur office. — Leur 
conduite de 1789 à 1800. — îiCur courage. — Leur capacité de 



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416 LA RÉVOLUTION 

sacrifice. — V. La bourgeoisie. — Son recrutement. — Diffé- 
rence du fonctionnaire sous l'ancien régime et du fonctionnaire 
moderne. — Propriété des offices. — Corporations. — Indépen- 
dance et sécurité du fonctionnaire. — Les ambitions sont limi- 
tées et satisfaites. — Mœurs sédentaires, honnêtes et sobres. 

— Recherche de la considération. — Culture intellectuelle. — 
Idées libérales. — Honorabilité et zèle public. — Conduite de 
la bourgeoisie de 4789 à 4800. — VI. Les demi-notables. — 
Leur recrutement. — Syndics de village et syndics de métier. 

— Compétence de leurs électeurs. — Leurs électeurs ont inté 
rêt à les bien choisir. — Leur capacité et leur honorabilité. — 
Triage des hommes sous l'ancien régime. — Conditions de 
maintien et de progrès pour une famille. — Droit héréditaire 
et personnel du notable à son bien et à son rang. — VII. Prin- 
cipe du socialisme égalitaire. — Toute supériorité de condi- 
tion est illégitime. — Portée de ce principe. — Les avantages 
et les jouissances inciviques. — Comment les lois révolution- 
naires atteignent aussi la classe inférieure. — Populations frap- 
pées en masse. — Proportion des gens du peuple sur les listes 
de proscrits. — Comment les lois révolutionnaires atteignent 
plus rigoureusement les notables du peuple. — VIII. La ri- 
gueur croît avec l'élévation de la classe. — Les notables pro- 
prement dits sont frappés en leur qualité de notables. — Ar- 
rêtés de Taillefer, Milhaud et Lefiot. — La pénitence publique à 
Montargis. — IX. Deux caractères de la classe supérieure, la for- 
tune et l'éducation. — Chacun de ces caractères est un délit. 

— Mesures contre les gens riches ou aisés. — Ils sont frappes 
en masse et par catégories. — Mesures contre les gens instruits 
et polis. — Danger de la culture et de la distinction. — Pros- 
cription générale des a honnêtes gens ». — X. Gouvernés et 
gouvernants. — Les détenus de la rue de Sèvres et le Comité 
révolutionnaire de la Croix-Rouge. — Le petit Dauphin et son 
précepteur Simon. — Juges et justiciables. — Trinchard et Cof 
finhal, Lavoisier et André Chénier. 



I 

Avant tout, pour le Jacobin, il s'agit d'anéantir ses 
adversaires constatés ou présumés, probables ou possi- 
bles. Quatre opérations violentes concourent, ensemble 



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LES GOUVERNÉS 417 

OU tour à tour, à la destruction physique ou à la des- 
truction sociale des Français qui ne sont pas ou qui ne 
sont plus de la secte et du parti. 

La première opération consiste à les expulser du ter- 
ritoire. — Dès 1789, par l'émigration forcée, on les a 
jetés dehors; livrés, sans défense et sans la permission 
de se défendre, aux jacqueries de la campagne et aux 
émeutes de la ville*, les trois quarts n'ont quitté la 
France que pour échapper aux brutalités populaires, 
contre lesquelles la loi et Tadministration ne les proté- 
geaient plus. A mesure que la loi et l'administration, en 
devenant plus jacobines, leur sont devenues plus hos- 
tiles, ils sont partis par plus grosses troupes. Après le 
10 août et le 2 septembre, ils ont dû fuir en masse; car 
désormais, si quelqu'un d'entre eux s'obstinait à rester, 
c'était avec la chance presque certaine d'aller en prison, 
pour y vivre dans l'attente du massacre ou de la guillo- 
tine. Vers le même temps, aux fugitifs la loi a joint les 
bannis, tous les ecclésiastiques insermentés, une classe 
entière, près de 40 000 hommes *. On calcule qu'au sor- 
tir de la Terreur la liste totale des fugitifs et des bannis 
contenait plus de 150000 noms'. Il y en aurait eu 

1. Cf. la Révoluiiony III, livre I, ch. i, et IV, livre III, ch. ii et m. 

2. Grégoire, Mémoires ^ Il ^il2. <l Parmi les émigrés, on compte 
a environ 18000 ecclésiastiques partis à la première époque. Én- 
« viron 18000 autres se sont déportés eux-mêmes, ou ont été dé- 
« portés après le 2 septembre. » 

3. Ib. a Le chef du bureau des émigrés au ministère de la po- 
« lice compte (9 mai 1805) environ 200 000 individus atteints ou 
« froissés par les lois sur l'émigration. » — Lally-Tollendal, Dé- 
fense des émigrés (2* partie, 62 et passim). Plusieurs milliers 
d'individus, inscrits comme émigrés, n'étaient pas sortis de 

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il8 LA RÉVOLUTION 

davantage, si la frontière n'avait pas été gardée par des 
patrouilles, si, pour la franchir, il n'avait pas fallu ris- 
quer sa vie; et cependant, pour la franchir, beaucoup 
risquent leur vie, déguisés, errants, la nuit, en plein 
hiver, à travers les coups de fusil, décidés à se sauver 
coûte que coûte, pour aller, en Suisse, en Italie, en Alle- 
magne et jusqu'en Hongrie, chercher la sécurité et le 
droit de prier Dieu à leur façon*. — Si quelqu'un des 
exilés ou déportés se hasarde à rentrer, on le traque 
comme une bête fauve : sitôt pris, sitôt guillotiné*. M. de 

France ; l'administration locale les portait sur sa liste, soit parce 
qu'ils résidaient dans un autre département et n'avaient pu obte- 
nir les certificats très nombreux exigés par la loi pour constater la 
résidence, soit parce que les faiseurs de listes se moquaient des 
certificats produits ; ils trouvaient agréable de fabriquer un émi- 
gré, aûn de confisquer légalement son bien, et de le guillotiner 
lui-même, non moins légalement, comme émigré rentré. — Mes- 
sage du Directoire aux Cinq-Cents, 5 ventôse an V. « D'après 
« l'aperçu qui a été fait dans les bureaux du ministre des 
c finances, le nombre des inscrits sur la liste générale des émi- 
« grés s'élève à plus de 120000; encore est-il quelques départe- 
« ments dont les listes ne nous sont point encore parvenues. » 
— La Fayette, Mémoires, II, 181 (Lettre à M. de Latour-Maubourg, 
17 octobre 1799. note), a Le 19 octobre 1800, d'après le rapport 
« du ministre de la police, la liste, en neuf volumes, des émi- 
« grés contenait encore 145000 individus, malgré les 15000 ra- 
a diations du Directoire et les 1200 du gouvernement consu- 
< laire. i 

1. Cf. les Mémoires de Louvet, de Dulaure et de Vaublanc. — 
Mallet du Pan, Mémoires. II, 7. a Plusieurs, à qui j'ai parlé, ont 
a fait, à la lettre, le tour de la France, sous plusieurs déguise- 
« ments, sans avoir pu trouver une issue ; ce n'est qu'à la suite 
<L d'aventures romanesques qu'ils sont enfin parvenus, à vol d'oi- 
« seau, à gagner enfm la Suisse, seule frontière encore un peu 
a accessible. » — Sauzay, V, 210, 220, 226, 270 (Émigration de 
54 habitants de Gharquemont, qui vont s'établir en Hongrie). 

2. /6., tomes IV, V, VI et VII (Sur les prêtres bannis qui sont 
restés pour continuer leur ministère, et sur les prêtres expulsés 



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LES GOUVERNÉS 119 

Choiseul et d'autres malheureux ayant été jetés par un 
naufrage sur la côte de Normandie, le droit des gens ne 
suffit pas pour les protéger ; ils sont traduits devant une 
commission militaire ; sauvés provisoirement par le cri 
de la pitié publique, ils restent en prison jusqu'à ce que 
le premier Consul intervienne entre eux et la loi homi- 
cide, et consente, par grâce, à les déporter sur la fron- 
tière de Hollande. — S'ils se sont armés contre la Répu- 
blique, ils sont retranchés de l'humanité : un pandour, 
fait prisonnier, est traité en homme; un émigré, fait 
prisonnier, est traité en loup; séance tenante, on le 
fusille. Parfois même, à son endroit, on se dispense des 
courtes formalités légales. « Quand j'ai le bonheur d'en 
« attraper, écrit le général Vandamme*, je ne donne pas 
« à la commission militaire la peine de les juger : leurs 
« procès sont faits sur-le-champ. Mon sabre et mes pis- 
« tolets font leur affaire. » 

La seconde opération consiste à priver les suspects de 
leur liberté, et dans cette privation il y a plusieurs 
degrés, car il y a plusieurs moyens de mettre la main 
sur les personnes. — Tantôt le suspect est « ajourné », 
c'est-à-dire que l'ordre d'arrestation reste suspendu sur 

qui rentrent pour y vaquer). — Pour se rendre compte de la 
situation des émigrés et de leurs parents ou amis, il faut lire 
la loi du 25 brumaire an I (15 novembre 1794), qui renouvelle 
et généralise les lois antérieures : des enfants de 14 ans, de 10 
ans sont atteints ; rien de plus difficile, même si l'on est resté en 
France, que de prouver qu'on n'a pas émigré. 

1. Moniteur, XYIII, 215 (Lettre de Vandamme, général de bri- 
gade, à la Convention, Fumes, 1" brumaire an II). — La lecture 
de cette lettre est accueillie par « des applaudissements réi- 
t térés »« 



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120 A RÉVOLUTION 

sa tête, qu'il vit sous une menace perpétuelle et ordi- 
nairement suivie d'effet, que chaque matin il peut s'at- 
tendre à coucher le soir dans une maison d'arrêt. — 
Tantôt il est consigné dans l'enceinte de sa commune. 
— Tantôt il est reclus chez lui, avec ou sans gardes, 
et, dans le premier cas, toujours avec l'obligation de 
payer ses gardes. — Tantôt enfin, et c'est le cas le plus 
fréquent, il est enfermé dans une maison d'arrêt ou de 
détention. — Dans le seul département du Doubs* on 
compte 1200 hommes et femmes ajournés, 300 consi- 
gnés dans leur commune, 1500 reclus chez eux et 2200 
en prison. Dans Paris, 56 vastes prisons et 96 « violons» 
ou geôles provisoires, que remplissent incessamment 
les comités révolutionnaires, ne suffisent pas au ser- 
vice*, et l'on calcule qu'en France, sans compter plus 
de 40 000 geôles provisoires, 1200 prisons, pleines et 
bondées, contiennent chacune plus de 200 reclus'. A 
Paris *, malgré les vides quotidiens opérés par la guil- 
lotine, le chiffre des détenus monte, le 9 floréal an II, à 
7840; et, le 25 messidor suivant, malgré les grandes 
fournées de cinquante et soixante personnes conduites en 
un seul jour et tous les jours à l'échafaud, le chiffra est 



1. Sauzay, V, 196 (Le total est de 5200; probablement, il fau- 
drait y ajouter quelques centaines de noms, parce que les listes 
manquent pour plusieurs villages). 

2. Bûchez et Roux, XXXIY, 434 (Procès de Fouquier-Tinville, 
déposition de Thirriet-Grandpré, chef de division à la commis- 
sion des administrations civiles, police et tribunaux, 51« té- 
moin). 

5. Rapport de Saladin, 4 mars 1795. 
4. WaUon,to Terreur, II, 202. 



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tes GOUVERNÉS 421 

encore de 7502. Il y a 975 détenus dans les prisons de 
Brest; il y en a plus de 1000 dans les prisons d'Arras, 
plus de 1500 dans celles de Toulouse, plus de 5000 
dans celles de Strasbourg, plus de 15 000 dans celles de 
Nantes*. Dans les deux départements de Vaucluse et des 
Bouches-du-Rhône, le représentant Maignet, qui est sur 
place, annonce de 12 000 à 15 000 arrestations*. « Quel- 
« que temps avant Thermidor, dit le représentant Beau- 
« lieu, le nombre des détenus s'élevait à près de 
« 400 000 ; c'est ce qui résulte des listes et des regis- 
« très qui étaient alors au Comité de Sûreté générale'. » 

1. Duchalelier, Brest pendant la Terreur ^ 105. — Paris, His- 
toire de Joseph Lebon, II, 370. — Pescayre, Tableau des prisons 
de Toulouse, 409. — Recueil de pièces authentiques sur la Révo- 
lution à Strasbourg^ I, 65 (Liste d'arrestations à partir du 7 prai- 
rial an II). a Lors des arrestations ci-après mentionnées, il y avait 
« déjà plus de 3000 personnes enfermées à Strasbourg. » — Al- 
fred Lallié, les fsoyades de Nantes, 90. 

2. Berryat-Saint-Prix, 436 (Lettre de Maignet à Couthon, Avi- 
gnon, 4 floréal an II). 

3. Beaulieu, Essais, V,283. — Déjà, à la fin de décembre 1795, 
Camille Desmoulins écrivait : a Ouvrez les portes des prisons à 
« ces 200 000 citoyens que vous appelez des suspects. » (Le Vieux 
Cordelier, n» 4, 30 frimaire an II.) Or le nombre des détenus s'est 
beaucoup accru pendant les sept mois suivants. — Beaulieu ne 
dit pas avec précision ce qu'on entendait, au Comité de Sûreté 
générale, par détenus : s'agit-il seulement des gens détenus dans 
la prison publique, ou doit- on aussi comprendre sous ce nom les 
gens reclus chez eux? — On peut contrôler son assertion et déter- 
miner des chiffres problables, en considérant un département où 
la rigueur du régime révolutionnaire a été moyenne, et où le 
relevé des listes est presque complet. D'après le recensement de 
1791, le Doubs contenait 221 000 habitants, la France avait 26 mil- 
lions d'habitants, et l'on vient de voir, pour le Doubs, le 
chiffre des détenus de chaque catégorie ; la proportion donne, 
pour la France, 258000 personnes en prison, 175 000 personnes 
recluses chez elles, 175000 autres personnes consignées dans 



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122 LA RÉVOLUTION 

— Parmi ces malheureux, il y a des enfants, et non pas 
seulement dans les prisons de Nantes, où les battues révo- 
lutionnaires ont ramassé toute la population des campa- 
gnes; dans les prisons d'Arras S entre vingt cas sembla- 
bles, je trouve un marchand de charbon et sa femme, 
avec leurs sept fils et filles âgés de dix-sept à six ans ; 
une veuve, avec ses quatre enfants âgés de dix-sept à 
douze ans ; une autre veuve noble, avec ses neut enfants 
âgés de dix-sept à trois ans ; six enfants de la même 
famille, sans père ni mère, âgés de vingt-trois à neuf 
ans. — Presque partout, ces prisonniers d'État sont 
traités comme on ne traitait pas les voleurs et les assas- 
sins sous l'ancien régime. Pour commencer, on les sou- 
met « au rapiotage », je veux dire qu'on les met nus, ou 
que du moins on les fouille jusque sous la chemise et 
par tout le corps; des femmes, des filles s'évanouissent 
sous cette perquisition qu'on réservait jadis aux galériens 
pour leur entrée au bagne*. — Souvent, avant de les 

leur commune ou ajournées, en tout, 608 000 personnes 
atteintes dans leur liberté. Les deux premières catégories 
forment un total de 453000 personnes, chiffre assez voisin de 
celui de Beaulieu. 

1. Paris, Histoire de Joseph Lebon, II, 371, 372, 375, 377,379, 
380. — Les Angoisses de la mort, par Poirier et Montgey de 
Dunkerque (2« édition, an III). « Il restait encore, dans les mai- 
a sons des détenus, leurs enfants et leurs personnes de con- 
« iiance ; ils ne furent pas plus épargnés que nous.... Nous 
a vîmes , arriver de toutes parts des enfants depuis Tâge de 
< 5 ans, et pour les soustraire à l'autorité paternelle, on leur 
c envoyait, de temps en temps, des commissaires qui leur te- 
« naient un langage immoral. » 

2. Mémoires sur les prisons (collection Barrière et Berville), II, 
354, et appendice F. — Ib., II, 261, 262. « Les femmes lurent les 



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LES GOUVERNES 125 

confiner dans leur cachot ou dans leur chambrée, on les 
laisse deux ou trois nuits, pêle-mêle, dans une salle 
basse sur des bancs, ou dans la cour sur le pavé, a sans 
(( lits ni paille ».... — « On les tourmente dans toutes 
({ leurs affections et, pour ainsi dire, dans tous les points 
« de leur sensibilité. On leur enlève successivement 
« leurs biens, leurs assignats, leurs meubles, leurs ali- 
« ments, la lumière du jour et celle des lampes, les 
« secours réclamés par leurs besoins et leurs infirmités, 
« la connaissance des événements publics, les commu- 
(( nications, soit immédiates, soit même par écrit, avec 
« leurs pères, leurs fils, leurs épouses*. » On les oblige 
à payer leur logement, leurs gardiens, leur nourriture ; 
on leur vole à la porte les vivres qu'ils font venir du 
dehors ; on les fait manger à la gamelle ; on ne leur four- 
nit que des aliments insuffisants et dégoûtants, « morue 
« pourrie, harengs infects, viande en putréfaction, légu- 
« mes absolument gâtés, le tout accompagné d'une 
« demi-chopine d'eau de la Seine, teinte en rouge au 
« moyen de quelques drogues ». On les affame*, on les 

a premières à passer au rapiotage. 9 (Prisons d'Arras et prison 
du Plessis à Paris.) 

1. Documents mr Daunou, par Taillandier (Récit de Daunou, qui 
a été détenu tour à tour à la Force, aux Madelonnettes, aux Béné- 
dictins anglais, à l'Hôtel des Fermes et à Port-Libre). — Sur le ré- 
gime des prisons, cf., pom* Toulouse, Tableau des prisons de 
Toulouse^ par Pescayre; pour Arras et Amiens, Un séjour en 
France de 4792 à 1795 et les Horreurs des prisons d^ Arras \ pour 
Lyon, Une famille sous la Terreur^ par Alexandrine des Eche- 
roUes; pour Nantes, le Procès de Carrier; pour Paris, Histoire 
des prisons j par Nougaret, 4 vol., et Mémoires sur les prisons^ 
2 vol. 

2. Témoignages du représentant Blanqui, détenu à la Force; du 



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124 LA RÉVOLUTION 

rudoie et on les vexe exprès, comme si Ton avait résolu 
de lasser leur patience et de les pousser à une révolte, 
dont on a besoin pour les expédier tous en masse, ou, 
du moins, pour justifier l'accélération croissante de la 
guillotine. On les accumule par dix, vingt, trente, dans 
une même pièce, à la Force, « huit dans une chambre 
« de quatorze pieds en carré », où tous les lits se tou- 
chent, où plusieurs lits chevauchent les uns sur les 
autres, où, sur les huits détenus, deux sont obligés de 
coucher à terre, où la vermine foisonne, où la ferme- 
ture des lucarnes, la permanence du baquet et Tencom- 

représentant Beaulieu, détenu au Luxembourg et aux Madelon- 
nettes. — Beaulieu, Essais^y, 290. « La Conciergerie était encore 
a remplie de malheureux prévenus de vol et d'assassinat, rongés 
« et dégoûtants de misère.... C'était avec eux qu'étaient enfermés, 
a pêle-mêle, dans les plus infects cachots, des comtes, des mar- 
<L quis, de voluptueux financiers, d'élégants petits-maîtres et plus 
a d'un malheureux philosophe, en attendant que la guillotine eût 
<L fait des places vides dans les chambres à lits de camp. Presque 
« toujours, en arrivant, on était mis avec les pailleux ; parfois on 
« y restait plus de quinze jours.... Il fallait boire de l'eau-de-vie 
« avec eux; le soir, après avoir déposé leurs excréments à côté de 

< leur paille, ils s'endormaient dans leur fumier.... Je passai ces 

< trois nuits d'horreur, moitié assis, une jambe étendue sur un 
« banc, l'autre posée à terre, et le dos appuyé contre la muraille. » 
— Wallon, la Terreur , II, 87 (Rapport de Grandpré sur la Con- 
ciergerie, 17 mars 1793). «26 hommes rassemblés dans une seule 
a pièce, couchant sur 21 paillasses, respirant l'air le plus infect, 
« et couverts de lambeaux à demi pourris ; » dans une autre pièce, 
45 hommes et 10 grabats ; dans une troisième, 39 moribonds sur 
9 couchettes; dans trois autres pièces, 80 malheureux sur 16 pail- 
lasses remplies de vermine; ailleurs, 54 femmes ayant 9 paillasses 
et se tenant alternativement debout. — Les pires prisons de Paris 
étaient la Conciergerie, la Force, le Plessis et Bicêtre. — Tableau 
des prisons de Toulouse, par Pescayre, 316. « Mourant de faim, 

< nous disputions aux chiens les os destinés à leur subsistance, 
« et nous les pulvérisions pour en faire du bouillon. » 



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LES GOUVERNÉS 125 

brement des corps empoisonnent Tair. — En plusieurs 
endroits, la proportion des malades et des morts est plus 
grande que dans la cale d'un négrier. « De quatre-vingt- 
« dix individus avec lesquels j'étais reclus, il y a deux 
« mois, écrit* un détenu de Strasbourg, soixante-six 
« ont été conduits à l'hôpital dans l'espace de huit jours. » 
En deux mois, dans les prisons de Nantes, sur 15 000 
prisonniers, il en meurt 3000 du typhus et de la pour- 
riture*. Quatre cents prêtres', reclus dans l'entrepont 
d'un vaisseau en rade d'Aix, encaqués les uns sur les 
autres, exténués de faim, rongés de vermine, suffoqués 
par le manque d'air, demi-gelés, battus, bafoués, et 
perpétuellement menacés de mort, souffrent plus que 
des nègres dans une cale; car, par intérêt, le capitaine 
négrier tient à maintenir en bonne santé sa pacotille 
humaine, tandis que, par fanatisme révolutionnaire, 
l'équipage d'Aix déteste sa cargaison de soutanes et 
voudrait la voir au fond de l'eau. — A ce régime qui, 
jusqu'au 9 Thermidor, va s'aggravant tous les jours, la 
détention devient un supplice, souvent mortel, plus lent 

1. Recueil de pièces authentiques^ etc., I, 3 (Lettre de Fré- 
déric Burger, 2 prairial an II). 

2. Alfred Lallié, les Noyades de Nantes, 90. — Campardon, His- 
toire du Tribunal révolutionnaire de Paris (Procès de Carrier), 
II, 55. Déposition de l'officier de santé Thomas : « J'ai vu périr 
« dans l'hospice révolutionnaire (à Nantes) 75 détenus en 2 jours ; 
c on n'y trouvait que des matelas pourris et sur chacun desquels 
« l'épidémie avait dévoré plus de 50 individus.... A l'Entrepôt, je 
« trouvai une quantité de cadavres épars çà et là ; je vis des en- 
€ fants palpitants et noyés dans des baquets pleins d'excréments 
c humains. t> 

3. Relation de ce qu*ont souffert les préires insermentés dé- 
portés en 1794 dans la rade d'Aix, passim. 



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426 LA REVOLUTION 

et plus douloureuM que la guillotine*, tellement que, 
pour s'y soustraire, Chamfort s'ouvre les veines et 
Condorcet avale du poison. 

Troisième expédient, le meurtre après jugement ou 
sans jugement. — Cent soixante- dix-huit tribunaux, dont 
quarante sont ambulants', prononcent, dans toutes les 
parties du territoire, des condamnations à mort, qui 
sont exécutées sur place et à l'instant. Du 16 avril 1795 
au 9 Thermidor an II, celui de Paris fait guillotiner 2625 
personnes', et les juges de province travaillent aussi 
bien que les juges de Paris. Dans la seule petite ville 
d'Orange, ils font guillotiner 351 personnes. Dans la seule 
ville d'Arras, ils font guillotiner 299 hommes et 95 
femmes. Dans la seule ville de Nantes, les tribunaux 
révolutionnaires et les commissions militaires font guil- 
lotiner ou fusiller en moyenne 100 personnes par jour, 
en tout 1971. Dans la seule ville de Lyon, la commis- 
sion révolutionnaire avoue 1684 exécutions, et un cor- 
respondant de Robespierre, Cadillot, lui en annonce 
6000*. Le relevé de ces meurtres n'est pas complet, 

1. Histoire des prisons^ I, 10 : a Allez visiter, dit un contem- 
« porain, les cachots qu'on appelle le Grand-César^ Bel-Air, Botn- 
« bée, Saint- Vincent (à la Conciergerie), etc., et dites si la mort 
a n'est pas préférable à un pareil séjour. » — Elfectivement, cer- 
tains prisonniers, pour en finir plus vite, écrivent à l'accusateur 
public, s'accusent eux-mêmes, demandent un roi et des prêtres; 
selon leur désir, ils sont guillotinés sur-le-champ. — Sur les souf- 
frances des détenus en route pour leur prison finale, ci. Riouffe, 
Mémoires, et le récit de la Translation des cent trente-deux 
Nantais à Paris. 

2. BeiTyat-Saint-Prix, 9 et passim, 
5. Campardon, 2, 224. 

4. Berryat-Saint-Prix, 445. — Paris, Histoire de Joseph Lcbon^ 



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LES GOUVERNÉS 137 

mais on en a compté 17 000*, « la plupart accomplis sans 
« formalités, ni preuves », ni délit, entre autres le 
meurtre « de plus de 1200 femmes, dont plusieurs octo- 
« génaires et infirmes* », notamment le meurtre de 
60 femmes condamnées à mort, disent les arrêts, pour 
avoir « fréquenté » les offices d*un prêtre insermenté, 
ou pour avoir « négligé » les offices d'un prêtre asser- 
menté. « Des accusés, mis en coupe réglée, furent con- 
« damnés à vue. Des centaines de jugements prirent 
« environ une minute par tête. On jugea des enfants de 
« sept ans, de cinq ans, de quatre ans. On condamna le 
« père pour le fils, et le fils pour le père. On condamna 
« à mort un chien. Un perroquet fut produit comme 
« témoin. De nombreux accusés, dont la condamnation 
« ne put être écrite, furent exécutés. » A Angers, la sen- 
tence de plus de 400 Ifommes et de 560 femmes, exé- 
cutés pour désencombrer les prisons, fut mentionnée 
sur les registres par la seule lettre F ou G (fusillé ou 
guillotiné) 5. — A Paris comme en province, le plus léger 

II, 352. — Alfred Lallié, 90. — Bûchez et Roux, XXXII, 394. 
i. Berryat-Saint-Prix, 23, 24. 

2. Berryat-Saint-Prix, 458 : a A Orange, Mme Vidaud de la Tour, 
a âgée de quatre-vingts ans et en démence depuis plusieurs an- 
« nées, fut exécutée avec son fils. On rapporte que, conduite à 
« l'échafaud, elle croyait être mise en carrosse pour faire des 
« visites, et qu'elle le dit à son fils. » — Ib., 471. Après Ther- 
midor, les juges de la commission d'Orange ayant été mis en 
jugement, le jury déclara « qu'ils avaient refusé d'entendre les 
a témoins à décharge et de donner aux accusés des défenseurs 
a officieux ». 

3. Camille Boursier, la Terreur en Anjou, 228 (Déposition de 
la veuve Édin) : « La Persac, religieuse, malade, infirme, était 
€ prête à faire le serment. Nicolas, coureur de Vacheron, aidé de 



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128 LA RÉVOLUTION 

prétexte * suffisait pour constituer un crime et pour jus- 
tifier un meurtre. La fille du célèbre peintre Joseph 
Vernet' fut guillotinée, comme « receleuse », pour 
avoir gardé chez elle cinquante livres de bougie, distri- 
buées aux employés de la Muette par les liquidateurs de 
la hste civile. Le jeune de Maillé, âgé de seize ans', fut 
guillotiné comme « conspirateur », pour avoir « jeté à 
a la tète de son geôlier un hareng pourri qu*on lui ser- 
« vit ». Mme Puy de Verine fut guillotinée, comme 
(( coupable » de n'avoir pas ôté à son vieux mari aveu- 
gle, sourd et en enfance une bourse de jetons à jouer 
marqués à l'effigie royale. — A défaut de prétexte*, on 
supposait une conspiration ; on donnait à des émissaires 
payés des listes en blanc : ils se chargeaient d'aller dans 

c plusieurs autres personnes, la tira du lit et la mit sur une char- 
« rette; quatre-vingt-dix à quatre-vingt-quato^e autres furent 
« fusillées avec elle. » 

1. Berryat-Saint-Prix, 161. Exemple de ces arrêts : a F (fusillée), 
a 13 germinal, veuve Ménard, soixante-douze ans, vieille aristo- 
a crate, n'aimant personne, étant accoutumée à vivre seule. » 
— Arrêt de la commission de Marseille, 28 germinal, condamnant 
à mort Cousinéry, a pour avoir continuellement erré, comme 
a fuyant la vengeance populaire qu'il s'était attirée par sa con- 
a duite incivique, et pour avoir détesté la Révolution. » — Ca- 
mille Boursier, 72. 15 floréal an II, exécution de « Gérard, cou- 
a pable d'avoir dédaigné d'assister à la plantation de l'arbre de la 
a Liberté en la commune de Vouillé, en septembre 1792, et engagé 
a plusieurs officiers municipaux à partager son mépris insolent 
a et liberticide. » 

2. "^aUloUt Histoire du Tribunal révolutionnaire de Pam,V, 145. 

3. 76., V, 105 (Déposition de Mme de Maillé) ; — V, 189 (Dépo- 
sition de Lhuillier). — Cf., pour les mêmes affaires, l'ouvrage 
de Campardon. 

4. Campardon, II, 189, 190, 193, 197 (Dépositions de Beaulieu, 
de Duclos, deTirard et Ducray, etc.). 



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LES GOUVERNÉS i29 

les diverses prisons et d'y choisir le nombre requis de 
têtes ; ils inscrivaient les noms à leur fantaisie, et cela 
faisait une fournée pour la guillotine. — « Quant à moi, 
« disait le juré Vilate, je ne suis jamais embarrassé, je 
« suis toujours convaincu. En révolution, tous ceux qui 
« paraissent devant le tribunal doivent être condamnés. )> 

— A Marseille, la commission Brutus*, « siégeant sans 
(( accusateur public ni jurés, faisait monter de la prison 
<( ceux qu'elle voulait envoyer à la mort. Après leur avoir 
« demandé leur nom, leur profession, et quelle devait 
« être leur fortune, on les faisait descendre pour être 
« placés sur une charrette qui se trouvait devant la porte 
(( du palais de justice ; les juges paraissaient ensuite sur 
« le balcon, et prononçaient la sentence de mort ». — 
Même procédé à Cambrai, Arras, Nantes, le Mans, Bor- 
deaux, Nîmes, Lyon, Strasbourg et ailleurs. — Évidem- 
ment, le simulacre du jugement n'est qu'une parade ; 
on l'emploie comme un moyen décent, parmi d'autres 
moins décents, pour exterminer les gens qui n'ont 
pas les opinions requises ou qui appartiennent à des 
classes proscrites*; Samson à Paris et ses collègues en 

1. Berryat-Saint-Prix, 395 (Lettre du représentant Moyse Bayle). 

— /6., 216 (Paroles du représentant Le Carpentier à Saint-Malo) : 
a A quoi bon toutes ces lenteurs ? Où vous mènent ces éternels 
« interrogatoires? Qu'avez-vous besoin d'en savoir si long? Le nom, 
« la profession, la culbute, et voilà le procès terminé. » — Il 
disait publiquement aux délateurs : « Vous ne savez pour quel fait 
« dénoncer les modérés ? Eh bien, sachez qu'un geste, un seul 
« geste me suffit. » 

2. Berryat-Saint-Prix, 466. Lettre de Payan à Roman-Formosa, 
juge à Orange : « Dans les commissions chargées de punir les 
« conspirateurs, il ne doit exister aucunes formes ; la conscience 

Là névoLUTiON, VI. T. YIII, — 9 

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130 LA RÉYOLUTIOÎ^ 

province, les pelotons d'exécution à Lyon et à Nantes, 
ne sont que les collaborateurs des égorgeurs proprement 
dits, et les massacres légaux ont été imaginés pour com- 
pléter les massacres purs et simples. 

De ce dernier genre sont d'abord des fusillades de 
Toulon, où le nombre des fusillés dépasse de beaucoup 
1000* ; les grandes noyades de Nantes, où 4800 hommes, 
femmes et enfants ont péri'; les autres noyades', pour 
lesquelles on ne peut fixer le chiffre des morts; ensuite, 
les innombrables meurtres populaires commis en France 
depuis le 14 juillet 1789 jusqu'au 10 août 1792 ; le mas- 
sacre de 1300 détenus à Paris en septembre 1792; la 
traînée d'assassinats qui, en juillet, août et septembre 

« du jugfe est là, et les remplace.... Les commissions doivent être 
aussi des tribunaux politiques; elles doivent se rappeler que 
« tous les hommes qui n'ont pas été pour la Révolution ont été, 
« par cela même, contre elle, puisqu'ils n'ont rien fait pour la 
a patrie.... Je dis aux juges, au nom de la patrie : Tremblez de 
« sauver un coupable. » — Robespierre disait de même aux Jaco- 
bins, le 19 frimaire an II : <t On juge, en politique, avec des soup- 
« çons d'im patriotisme éclairé. » 

4. Mémoires de Fréron (Collection Barrière et Berville), 364. — 
Lettre de Fréron, Toulon, 16 nivôse : « Il y a déjà 800 Toulonnais 
« de fusillés. » 

2. Lallié, les Noyades de Nantes^ 90 (Les onze noyades distinctes, 
constatées par M. Lallié, vont jusqu'au 12 pluviôse an II). 

3. Moniteur, XXII, 227 (Pièces officielles lues à la Convention, 
le 21 vendémiaire an III). Ces pièces constatent une noyade ulté- 
rieure, exécutée le 9 ventôse an II, par ordre de Lefebvre, adju- 
dant général : 41 personnes ont été noyées, dont 2 hommes, l'un 
de 78 ans et aveugle, 12 femmes, 12 lilles et 15 enfants, dont 10 
de 6 à 10 ans et 5 enfants à la mamelle ; l'opération a eu lieu dans 
la baie de Bourgneuf. /&., XXII, 578 (Paroles de Carrier à la Con- 
vention, à propos des noyades de femmes enceintes) : « A Laval, 
« Angers, Saumur, Château-Gontier, partout, on a fait les mêmes 
a choses qu'à Nantes. » 



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LES GOUVERNES 131 

1792, s'étend sur tout le territoire; enfin, regorgement 
des prisonniers fusillés ou sabrés sans jugement à Lyon 
et dans l'Ouest. Même en exceptant ceux qui sont morts 
en combattant et ceux qui, pris les armes à la main, 
ont été fusillés ou sabrés tout de suite et sur place, on 
compte environ 10 000 personnes tuées sans jugement 
dans la seule province d'Anjou*; aussi bien les instruc- 
tion du Comité de Salut public, les ordres écrits de 
Francastel et Carrier, prescrivaient aux généraux de 
« saigner à blanc » le pays insurgé', et de n'y épargner 
aucune vie : on peut estimer que, dans les onze dépar- 
tements de l'Ouest, le chiffre des morts de tout âge et 
des deux sexes approche d'un demi-million'. — A consi- 
dérer le programme et les principes de la secte jacobine, 
c'est peu : ils auraient dû tuer bien davantage. Malheu- 
reusement, le temps leur a manqué; pendant la courte 
durée de leur règne, avec l'instrument qu'ils avaient en 
main, ils ont fait ce qu'ils ont pu. Considérez cette 
machine, sa construction graduelle et lente, les étapes 
successives de sa mise enjeu, depuis ses débuts jusqu'au 



1. Camille Boursier, 159. 

2. Ib.f 203. Le représentant Francastel annonce « l'intention 
a immuable de purger, de saigner à blanc la génération vcn- 
<ï décnne ». — Ce même Francastel écrivait au général Grignou : 
« Tu feras trembler les brigands, auxquels il ne faut faire aucun 
a quartier; nos prisons regorgent; des prisonniers en Vendée!..: 
« Il faut achever la transformation de ce pays en désert. Point de 
« mollesse ni de grâce.... Ce sont les vues de la Convention.... Je 
d le jure : la Vendée sera dépeuplée. » 

3. Granier de Cassagne, Histoire du Directoire^ II, 241. — Let- 
tre du général Hoche au ministre de l'intérieur, 2 février 1796) ; 
c II ne reste qu'un homme sur cinq de la population de 1789. » 



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132 LA RÉVOLUTION 

9 Thermidor, et voyez pendant quelle brève période il 
lui a été donné de fonctionner. Institués le 30 mars et le 
6 avril 1795, les comités révolutionnaires et le tribunal 
révolutionnaire n'ont guère travaillé que dix-sept mois. 
Ils n'ont travaillé de toute leur force qu'après la chute 
des Girondins, et surtout à partir de septembre 1793, 
c'est-à-dire pendant onze mois. La machine n'a coor- 
donné ses organes incohérents et n'a opéré avec ensem- 
ble, sous l'impulsion du ressort central, qu'à partir de 
décembre 1795, c'est-à-dire pendant huit mois. Perfec- 
tionnée par la loi du 22 prairial, elle opère, pendant les 
deux derniers mois, bien plus et bien mieux qu'aupa- 
ravant, avec une rapidité et une énergie qui croissent 
de semaine en semaine. — Â cette date et même avant 
cette date, les théoriciens du parti ont mesuré la portée 
de leur doctrine et les conditions de leur entreprise. 
Étant des sectaires, ils ont une foi ; or l'orthodoxie ne 
peut tolérer l'hérésie, et, comme la conversion des héré- 
tiques n'est jamais sincère ni durable, il faut supprimer 
les hérétiques, afin de supprimer l'hérésie. «11 n'y a que 
a les morts qui ne reviennent pas », disait Barère, le 16 
messidor. Le 2 et le 5 thermidor *, le Comité de Salut pu- 
blic envoie à Fouquier-Tinville une liste de 478 accusés, 
avec ordre « de mettre à l'instant les dénommés en 
« jugement » . Déjà Baudot et Jeanbon Saint-André, Car- 
rier, Antonelle et Guffroy avaient évalué à plusieurs 

i. Campardon, II, 247, 249, 2M, 261, 321 (Interrogatoire et 
plaidoyer de Fouquier-Tinville, et paroles du substitut Cam- 
bon). 

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LES GOUVERNÉS 135 

millions le nombre des vies qu'il fallait trancherS et, 
selon CoUot d'Herbois, qui avait parfois l'imagination 
pittoresque, « la transpiration politique devait être assez 
a abondante pour ne s'arrêter qu'après la destruction 
a de douze à quinze millions de Français )>. 

En revanche, dans la quatrième et dernière partie 
de leur œuvre, ils sont allés presque jusqu'au bout ; 
tout ce qu'on pouvait faire pour ruiner les individus, 
les familles et même l'État, ils l'ont fait; tout ce qu'on 
pouvait prendre, ils l'ont pris. — De ce côté, la Consti- 
tuante et la Législative avaient commencé la besogne par 
l'abolition, sans indemnité, de la dîme et de tous les 
droits féodaux, par la confiscation de toute la propriété 
ecclésiastique; cette besogne, les opérateurs jacobins la 

1. AiHicle de Guffroy, dans son journal le Rougiff : a A bas tous 
a les nobles, et tant pis pour les bons, s'il y en a ! Que la ^uillo- 
« tine soit en permanence dans toute la République; la France 
« aura assez de cinq millions d'habitants. » — Beri7at-Saint-Prix, 
445 (Lettre de Fauvety, Orange, 24 prairial an II) : « Nous n'avons 
<L que huit mille détenus dans notre arrondissement; quelle baga- 
« telle! » — 76., 447 (Lettre de la commission d'Orange au Comité 
de Salut public, 3 messidor) : « Lorsque la commission sera dans 
« sa pleine activité, elle mettra en jugement tous les prêtres, gi^os 

< négociants, ex-nobles. » — (Lettre de Juge, 2 messidor) : « Sui- 
« vant les apparences, il tombera dans le département plus de 
c trois mille têtes....» — Ih., 311. Détails sur la construction à 
Bordeaux d'un vaste échafaud, avec sept portes, dont deux grandes 
en forme de portes de grange, dit guillotine à quatre couteaux, 
pour opérer plus vite et plus largement. Les autorisations et ordres 
de construction sont du 3 et du 8 thermidor an II. — /t., 285 
(Lettre du représentant Blutel en mission à Rochefort, après 
Thermidor) : « Une poignée d'hommes, perdus de débauches et de 

< crimes, osait proscrire (ici) le patriotisme vertueux, parce qu'il 
c ne partageait pas leurs transports sanguinaires ; on y disait 
c que l'arbre de la Liberté ne pouvait prendre racine que dans 
c dix pieds de sang humain. » 



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134 LA RÉVOLUTION 

continuent et l'achèvent : on a vu par quels décrets, avec 
quelle hostilité contre la propriété collective et indivi- 
duelle, soit qu'ils attribuent à TÉtat les biens de tous 
les corps quelconques, même laïques, collèges, écoles, 
sociétés scientifiques ou littéraires, hôpitaux et com- 
munes, soit qu'ils dépouillent les particuliers, indirec- 
tement, par les assignats et le maximum, directement 
par l'emprunt forcé, par les taxes révolutionnaires*, 
par la saisie de l'or et de l'argent monnayé et de l'ar- 
genterie, par la réquisition de toutes les choses utiles à 
la vie, par la séquestration des biens des détenus, par 
la confiscation des biens des émigrés, des bannis, des 

i. Recueil de pièces authentiques concernant la Révolution à 
Strasbourg , I, 174, 178. Exemple des taxes révolutionnaires. — 
Arrêté des représentants Milhaud, Ruamps, Guyardin, approuvant 
les contributions suivantes, 20 brumaire an II : 

Sur 3 particuliers de Stûtzheim ... 150 000 livres. 

— 3 — d'Ofifenheim . . 30000 — 

— 21 — deMolsheim. . 367 000 — 

— 17 — d'Oberehnheim. 402000 — 

— 84 — deRosheim . . 507 000 — 

— 10 — deMutzig. . 114 000 — 

Autre arrêté, de Daum et Tisserand, membres de la commission 
qui, provisoirement, remplace l'administration du district: «Con- 
< sidérant que c'est aussi grâce aux aristocrates des campagnes 
« que la République supporte le fardeau de la guerre », ils approu- 
vent les taxes suivantes : 

Sur les aristocrates de Gcispolzheim 400 000 livres. 

— d'Oberschœffolsheim . 200000 — 

— de Duttlenheim ... 150000 — 

— de Duppigheim ... 100000 — 

— d'Achenheim 100 000 — 

« État des contributions levées dans les communes de la cam- 
« pagne du district de Strasbourg, selon la répartition faite par 
« Stamm, procureur provisoire du district, 3196100 livres, p 



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LES GOUVERNÉS 135 

déportés et des condamnés à mort. — Pas un capital 
immobilier ni mobilier, pas un revenu en argent ou en 
nature, quelle qu'en soit la source, bail, hypothèque ou 
créance privée, pension ou titre sur les fonds publics, 
profits de l'industrie, de l'agriculture ou du commerce, 
fruits de l'épargne ou du travail, depuis l'approvision- 
nement du fermier, du négociant et du fabricant jus- 
qu'aux manteaux, habits, chemises et souhers, jusqu'au 
lit et à la chambre des particuliers*, rien n'échappe à 
leurs mains rapaces : dans la campagne, ils enlèvent 
jusqu'aux grains réservés pour la semence; à Strasbourg 
et dans le Haut-Rhin, toutes les batteries de cuisine; en 
Auvergne et ailleurs, jusqu'aux marmites des pâtres. 
Tout objet de valeur, même s'il n'a pas d'emploi public, 
tombe sous le coup de la réquisition : par exemple, le 
comité révolutionnaire de Bayonne' s'empare d'ur.e 

1. Recueil de pièces authentiques concernant la Révolution à 
Strasbourg ^ I, 23 : « Par ordre des représentants en date du 25bru- 
« maire an II, la municipalité déchaussa, dans les vingt-quatre 
« heures, toute la commune de Strasbourg, et envoya, de maison 
a en maison, prendre les souliers des citoyens, d — Arrêté des 
représentants Lémane et Baudot,'!" frimaire an II, déclarant que 
« les batteries de cuisine, chaudrons, poêlons, casseroles, baquets 
a et autres objets en cuivre et en plomb, de même que les cui- 
<t vres et plombs non travaillés qui se trouvent à Strasbourg et 
a dans le département, sont en réquisition. :» — Archives natio- 
nales, AF, II, 92 (Arrêté de Taillefer, 3 brumaire an II, YilleÇran- 
che-rAveyron). Création d'un comité de dix personnes diargées de 
faire les visites domiciliaires, et autorisées « à s'emparer de tous 
a fers, plombs, aciers, cuivres trouvés dans les maisons -des sus- 
a pects, pour toutes les batteries de cuisine être métamorphosées 
a eh bouches à feu. » — Mallet du Pan, Mémoires, II, 15. 

2. Moniteur, XXY, 189 (Discours du représentant Blutel, 9 juil- 
let 1795), 



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136 LA RÉVOLUTION 

quantité de basins et de mousselines, « sous prè- 
<( texte d*en faire des culottes pour les défenseurs de la 
(( patrie ». — Notez que souvent les objets requis, même 
quand ils sont utiles, ne sont pas utilisés : entre leur 
saisie et leur emploi, le gaspillage, le vol, la déprécia- 
tion et Tanéantissement interviennent. Â Strasbourg S 
sur rinvitation menaçante des représentants en mission, 
les habitants se sont déshabillés et, en quelques jours, 
ont apporté à la municipalité « 6879 habits, culottes et 
« vestes, 4767 paires de bas, 16921 paires de souliers, 
(( 863 paires de bottes, 1551 manteaux, 20518 chemises, 
« 4524 chapeaux, 523 paires de guêtres, 143 sacs de peau, 
({ 2673 draps de lit, 900 couvertures, outre 29 quintaux 
a de charpie, 21 quintaux de vieux linge et un grand 
a nombre d'autres objets » . Mais « la plupart de ces objets 
(( sont restés entassés dans les magasins : une partie y a 
<( pourri, ou a été mangée par les rats; on a abandonné 



i. Recueil de pièces^ etc., I, 24. — Grégoire, Rapports sur le 
vandalisme, 14 fructidor an II, et 24 brumaire an III (Moniteui^ 
XXII, 86 et 751). — Ib., Lettre du 24 décembre 1796 : « On a dé- 
« truit, je ne dis pas pour des millions, mais pour des milliards. t> 
— Ib., Mémoires, 1,334 : « Elle est incalculable, la perte d'objets 
« religieux, scientifiques et littéraires. L'administration du dis- 
c trict de Blanc (Indre) me marquait que, pour assurer la conser- 
« valion d'une bibliothèque, elle avait fait mettre tous les li\Tes 

< dans des tonneaux. » — « Quinze cent mille francs furent dé- 

< pensés pour abattre les statues » des Pères de l'Église, qui fai- 
saient cercle autour du dôme des Invalides. — Quantité d'objets 
devinrent sans valeur par la suppression de leur emploi ; par 
exemple, la cathédrale de Meaux fut mise en adjudicscion à 
600 francs et ne trouva pas d'acheteur. On estimait les matériaux 
45000 francs; mais les frais de la main-d'œuvre étaient trop grands 
(Récit d'un habitant de Meaux). 



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mS GOUVERNÉS 137 

« le reste au premier venu. Le but de spoliation était 
« rempli d. — Perte sèche pour les particuliers, profit nul, 
ou minime pour TËtat, tel est, en fin de compte, le bilan 
net du gouvernement révolutionnaire. Après avoir mis la 
main sur les trois cinquièmes des biens fonciers de 
France, après avoir arraché aux communautés et aux 
particuliers dix à douze milliards de valeurs mobilières 
et immobilières, après avoir porté, par les assignats et les 
mandats territoriaux*, la dette publique, qui n*était pas 
de 4 milliards en 1789, à plus de 50 milliards, ne pou- 
vant plus payer ses employés, réduit, pour faire subsister 
ses armées et pour vivre lui-même, aux contributions for- 
cées qu'il lève sur les peuples conquis, il aboutit à la 
banqueroute, il répudie les deux tiers de sa dette, et son 
crédit est si bas que ce dernier tiers consolidé, garanti à 
nouveau par lui, perd le lendemain 85 pour 100 : entre 
ses mains, TÉtat a souffert autant que les particuliers. — 
De ceux-ci plus de 1 200 000 ont pâti dans leurs per- 
sonnes : plusieurs millions, tous ceux qui possédaient 
quelque chose, grands ou petits, ont pâti dans leurs 
biens*. Mais, dans cette multitude d'opprimés, ce sont 
les notables qui ont été frappés de préférence, et qui, 
dans leurs biens comme dans leurs personnes, ont le 
plus pâti. 

i . Eugène Stourm, les Origines dusystème financier actuely 53, 79. 

2. Meissner, Voyage à Paris (fin de 1795), 65 : « La classe de 
« ceux qui peuvent avoir gagné réellement à la Révolution... n'est 
« composée que des agioteurs, des entrepreneurs, des fo^rnis- 
< seurs de l'armée et de leurs sous-ordres, de quelques agents du 
t gouvernement, des fermiers qu'enrichirent leurs nouvelles acqui- 



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138 LA RÉYOLUTIOIf 



II 

Quand on évalue une forêt, on commence par y 
répartir les plantes en deux classes : d'un côté la futaie, 
les chênes, hêtres, trembles, gros et moyens, de Tautre 
le taillis et les broussailles. Pareillement, quand on veut 
évaluer une société, il faut y répartir les individus en 
deux groupes : d'un côté les notables de toute espèce et 
de tout degré, de l'autre le commun des hommes. Si la 
forêt est ancienne et n*a pas été trop mal administrée, 
presque tout Facquis de la végétation séculaire se 
trouve ramassé dans la futaie : les quelques milliers 
de beaux arbres, les trois ou quatre cent mille baliveaux, 
anciens et nouveaux, de la réserve, contiennent plus de 
bois utile ou précieux que les vingt ou trente millions 
d'arbrisseaux, buissons et bruyères. De même, si la 
société a vécu longtemps sous une justice et une police 
à peu près exactes, presque tout l'acquis de la civilisa» 
tien séculaire se trouve concentré dans ses notables, et, 
à tout prendre, tel était l'état de la société française en 
1789». 

a sitions et qui furent assez durs, assez prévoyants, pour cacher 
« leur blé, enfouir leur or, et repousser constamment l'assignat. » 
— Ib., 68, 70. Sur la route, il demande à qui appartient un très 
beau château, et on lui répond d'un air significatif : a C'est à un 
« ci-devant pouilleux. » — A Yesoul, la maîtresse d'hôtel lui 
disait : a Ahl monsieur, pour un que la Révolution enrichit, 
t croyez qu'elle en appauvrit mille. » 

1. Les descriptions et appréciations qui suivent sont le fruit 
d'une enquête très étendue; je cite à peine le dixième des faits 
et des textes qui m'ont servi ; je dois donc renvoyer le lecteur à 



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LES GOUVERNÉS 139 

Considérons d'abord les premiers personnages. — A 
la vérité, dans Taristocratie, nombre de familles, les 
plus opulentes et les plus en vue, avaient cessé de rendre 
des services proportionnés aux frais de leur entretien. 
Seigneurs et dames de la cour, évêques et abbés mon- 
dains, parlementaires de salon, la plupart ne savaient 
guère que solliciter avec art, représenter avec grâce et 
dépenser avec excès. Une culture mal entendue les avait 
détournés de leur emploi naturel, pour en faire des 
arbres de luxe et d'agrément, souvent creux, étiolés, 
faibles de sève, trop émondés, très coûteux d'ailleurs, 
alimentés par une profusion de terreau, à grand renfort 
d'arrosage; et le jardinage savant, qui les contournait, 
les groupait, les alignait en formes et en bosquets 
factices, faisait avorter leurs fruits, pour multiplier 
leurs fleurs. — Mais les fleurs étaient exquises, et, 
môme aux yeux du moraliste, c'est quelque chose qu'une 
telle floraison. Du côté de la politesse, du bon ton et du 
savoir-vivre, les mœurs et les manières avaient alors 
atteint dans le grand monde un degré de perfection que 
jamais, en France ni ailleurs, elles n'ont eu auparavant 
ou n'ont regagné depuis*, et, de tous les arts par 
lesquels les hommes se sont dégagés de la brutalité 
primitive, celui qui leur enseigne les égards mutuels est 
peut-être le plus précieux. Quand on le pratique, non 
seulement dans le salon, mais aussi dans la famille, 

toute la série des documents imprimés ou manuscrits, notam- 
ment à ceux que j'ai mentionnés, soit dans ce volume, soit dans 
les trois volumes précédents. 
i. L'Ancien Régime^ tome ï, livre II, ch. ii, § 4. 



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140 LA RÉVOLUTION 

dans les affaires et dans la rue, à l'endroit des amis, des 
parents, des inférieurs, des domestiques et du premier 
venu, il introduit autant de dignité que de douceur dans 
la vie humaine; l'observation délicate de toutes les 
bienséances devient une habitude, un instinct, une 
seconde nature, et cette nature surajoutée est plus belle, 
plus aimable que la première, car le code intérieur, qui 
gouverne alors chaque détail de l'action et de la parole, 
prescrit la tenue correcte et le respect de soi-même, 
aussi bien que les prévenances fines et le respect 
d'autrui. — A ce mérite, ajoutez la culture de l'esprit. 
Aucune aristocratie n'a été si curieuse d'idées générales 
et de beau langage; même celle-ci l'était trop; chez 
elle, les préoccupations littéraires et philosophiques 
excluaient les autres, positives et pratiques ; elle causait, 
au lieu d'agir. Mais, dans le cercle borné du raisonne- 
ment spéculatif et des pures lettres, elle excellait; les 
écrits et la façon d'écrire faisaient l'entretien ordinaire 
de la bonne compagnie ; toutes les idées des penseurs 
étaient agitées dans les salons ; c'est d'après le goût des 
salons que les écrivains formaient leur talent et leur 
style*; c'est dans les salons que Montesquieu, Voltaire, 
Rousseau, d'Alembert, les encyclopédistes grands et 
petits, Beaumarchais, Bernardin de Saint-Kerre, Cham- 
fort, Rivarol cherchaient involontairement leur auditoire, 
et ils y trouvaient, non seulement des admirateurs et 
des hôtes, mais des amis, des protecteurs, des patrons, 



t. V Ancien Régimey tome II, livre lY, ch. i, n, m. 



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LES GOUVERNÉS 141 

des bienfaiteurs et des fidèles. — Sous renseignement 
des maîtres, les disciples étaient devenus philanthropes ; 
d'ailleurs Taménité des mœurs conduisait les âmes à la 
compassion et à la bienveillance. « Ce que craignaient 
« le plus les hommes opulents, c*était de passer pour 
fi insensibles*. » On s'occupait des petits, des pauvres, 
des paysans; on s'ingéniait pour les soulager; on se 
prenait de zèle contre toute oppression, et de pitié pour 
toute infortune. Ceux-là mômes, qui, par office, étaient 
tenus d'être durs, tempéraient, par des interprétations 
ou par du relâchement, la dureté de leur office. « Dix 
« ans avant la Révolution, dit Rœderer', les tribunaux 
« criminels en France ne se ressemblaient plus.... Leur 
« ancien esprit était changé.... Tous les jeunes magis- 
a trats, et je puis l'attester, puisque j'en étais un moi- 
a même, jugeaient plus d'après les principes de Beccaria 
« que d'après les lois. » — Quant aux hommes en auto- 
rité, administrateurs et commandants militaires, impos- 
sible d'être plus patients, plus ménagers du sang 
humain ; de ce côté aussi, leurs qualités se tournaient 
en défauts, puisque, par excès d'humanité, ils étaient 
incapables de maintenir l'ordre public : on a vu leur 
altitude en face des émeutes, de 1789 à 1792. Même 
quand ils avaient la force en main, parmi les pires 
insultes et les dangers mortels, ils répugnaient à se 
servir de la force ; ils ne pouvaient se résoudre à répri- 

1. Lacretelle, Histoire de France au dix-huitième siècle^ V, 2. 
— L Ancien Régime, tome 1, 254, tome II, 15*. 

2. Morcllet, Mémoires, I, 166 [Lettre de Rœderer k la fille do 
Ccccaria, 20 mai 1707). 

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442 LA RÉVOLUTION 

mer les brutes, les coquins et les fous; à l'exemple de 
Louis XVI, ils se considéraient comme les pasteurs du 
peuple, et se laissaient fouler aux pieds plutôt que de 
étirer sur leur troupeau. — Au fond, le cœur était noble, 
même généreux et grand. Dans les assemblées de bail- 
liage, en mars 1789, bien avant la nuit du 4 août, ils ont 
spontanément renoncé à tous leurs privilèges pécuniaires, 
et, sous les plus dures épreuves, leur courage, embelli 
par le savoir-vivre, introduit Télégance, le tact, la 
gaieté jusque dans leur héroïsme. Les plus gâtés, un 
duc d*Orléans, les plus légers et les plus blasés, un duc 
de Biron, meurent avec des dédains et un sang-froid de 
stoïques^ Des femmes délicates, qui se plaignaient d'un 



1. Mallet du Pan. Mémoires, II, 493 : < Le duc d'Orléans lisait 
« un journal pendant qu'on l'interrogeait. » — /6., 497 : « Per- 

< sonne n'est mort avec plus de fermeté, de grandeur d'âme et 
« de fierté que le duc d'Orléans ; il redevint prince du sang. Lors- 
a qu'on lui demanda au Tribunal révolutionnaire s'il n'avait rien 
« à dire pour sa défense, il répondit : a Mourir aujourd'hui plu- 
<t tôt que demain : délibérez là-dessus. » — « Cela lui fut 
« accordé. > — Le duc de Biron refusa de s'évader, trouvant que, 
dans une pareille bagarre, ce n'était pas la peine, a II passait sa 
« vie au lit, à boire du vin de Bordeaux.... Lorsqu'il fut devant 
<t le Tribunal révolutionnaire, on lui demanda son nom, et il ré- 
« pondit : Chou, navet, Biron comme vous voudrez, tout cela est 
« fort égal. » — « Comment ! dirent les juges, vous êtes un inso- 

< lent! » — Et vous, des verbiageurs. Allez au fait : guillotiné, 
« voilà tout ce que vous avez à dire, et moi, je n'ai rien à ré- 
« pondre. » — Cependant ils se mirent à l'interroger sur 'ses 
« prétendues trahisons dans la Vendée, etc. — « Vous ne savez 
« ce que vous dites, vous êtes des ignorants, qui n'entendez rien 
« à la guerre ; finissez vos questions. J'ai remis le compte de ma 
t conduite au Comité de Salut public, qui l'approuva dans le 
« temps; aujourd'hui, il a changé, et vous a ordonné de me faire 

< périr : obéissez et ne perdons pas de temps. » — « Biron de- 



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LES GOUVERNÉS 143 

courant d*air dans leur salon, ne se plaignent point 
d'être sur un grabat ou sur la paille, dans le cachot 
noir, humide, où elles couchent tout habillées pour ne 
pas se réveiller percluses, et chaque matin, dans la 
cour de la Conciergerie, on les voit descendre avec leur 
sourire accoutumé. Hommes et femmes, en prison, 
s'habillent avec le même soin qu'autrefois, pour venir 
causer avec la même grâce et le même . esprit, dans un 
corridor grillé, à deux pas du Tribunal révolutionnaire 
et à la veille de Téchafaud*. — Manifestement, la trempe 
morale est des plus rares ; si elle pèche, c'est surtout 
parce qu'elle est trop fine, mauvaise pour l'usage, bonne 
pour l'ornement. 

Mais, dans la classe supérieure, à côté des deux ou 
trois mille oisifs de l'aristocratie frivole, il y avait à peu 
près autant d'hommes sérieux, qui, avec l'expérience 

c manda pardon à Dieu et au roi : jamais il ne fut plus beau 
c que sur la cliarrette. » 

1. Morellet, II, 31. — Mémoires de la duchesse de Tourzel, de 
Mlle des Écherolles, etc. — Beugnot, Mémoire»^ I, 200-203 : « Les 
c propos délicats, les allusions fines, les reparties saillantes 
t étaient échangés d'un côté de la grille à l'autre. On y parlait 
t agréablement de tout, sans s'appesantir sur rien. Là, le mal- 
« heur était traité comme un enfant méchant dont il ne fallait 
« que rire, et, dans le fait, on y riait très franchement de la di- 
« vinité de Marat, du sacerdoce de Robespierre, de la magistra- 
tt ture de Fouquier, et l'on semblait dire à toute cette valetaille 
c ensanglantée : a Vous nous tuerez quand il vous plaira, mais 
« vous ne nous empocherez pas d'être aimables. » — Archives 
nationales, F', 3116^ (Rapport de l'observateur Charment, 29 ni- 
vôse an II) : o: Le peuple, qui assiste aux exécutions, s'étonne 
« singulièrement de la fermeté et du courage qu'il montre [sic^ 
« en allant à l'échafaud. Il semblerait, disent-ils, que est (sic"^ à 
c la noce qu'ils vont. » — « Le peuple ne peut se faire à cela et 
c quelque-uns [sic] disent qu'il y a du surnaturel. » 

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144 LA RÉVOLUTION 

des salons, avaient Texpérience des affaires. De ce 
nombre étaient presque tous ceux qui étaient en place 
ou qui avaient agi, ambassadeurs, officiers généraux, 
anciens ministres, depuis le maréchal de Broglie jusqu'à 
Hachault et Malesherbes, les évêques résidents, comme 
M. de Durfort à Besançon*, les vicaires généraux et les 
chanoines qui, en fait et sur place, administraient les 
diocèses, les prélats qui, en Provence, en Languedoc, 
en Bretagne, siégeaient de droit dans les états provin- 
ciaux, les agents et représentants du clergé à Paris, les 
chefs d'ordres et de congrégations, les commandants en 
premier et en second des dix-sept gouvernements mili- 
taires, les intendants de chaque généralité, les premiers 
commis de chaque ministère, les magistrats de chaque 
parlement, les fermiers généraux, les receveiu*s géné- 
raux, et plus particulièrement, dans xîhaque province, 
les dignitaires ou propriétaires locaux des deux premiers 

1. Sauzay, I, introduction. — Tocqueville, V ancien Régime et la 
Révolution, 166 : « J'ai eu la patience de lire la plupart des rap- 
« ports et débats que nous ont laissés les anciens états provin- 
c ciaux, et particulièrement ceux du Languedoc, où le clergé 
« était encore plus mêlé qu'ailleurs aux détails de l'administra- 
a tion publique, ainsi que les procès-verbaux des assemblées pro- 
M. vinc^les qui furent réunies en 1779 et 1787 ; et, apportant dans 
t cette lecture les idées de mon temps, je m'étonnais de voir des 
a évoques et des abbés, parmi lesquels plusieurs ont été aussi 
a éminents par leur sainteté que par leur savoir, faire des rap- 
« ports sur l'établissement d'un chemin ou d'un canal, y traiter 
Q la matière en profonde connaissance de cause, discuter, avec 
a infiniment de science et d'art, quels étaient les meilleurs 
« moyens d'accroître les produits de l'agriculture, d'assurer le 
tt bien-être des habitants, et de faire prospérer l'industrie, tou- 
tt jours égaux et souvent supérieurs à tous les laïques qui s'oo- 
c cupaient avec eux des mêmes affaires. » 



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LES GOUVERNÉS 145 

ordres, les grands industriels, négociants, armateurs, 
banquiers, bourgeois considérables, bref cette élite de 
la noblesse, du clergé et du tiers état, qui, de d778'à 
1789, avait recruté les vingt et une assemblées provin- 
ciales et, certainement, formait en France Tétat-major 
social. — Non pas qu'ils fussent des politiques supé- 
rieurs : il n*y en avait pas un en ce temps-là, à peine 
quelques centaines d*hommes compétents, presque tous 
spéciaux. Mais dans ces quelques hommes résidait 
presque toute la capacité, l'information, le bon sens 
politique de la France; hors de leurs tètes, dans les 
vingt-six millions d'autres cerveaux, on ne trouvait 
guère que des formules dangereuses ou vides; ayant 
seuls commandé, négocié, délibéré, administré, ils 
étaient les seuls qui connussent à peu près les hommes 
et les choses, partant les seuls qui ne fussent pas tout 
à fait impropres à les manier. Dans les assemblées pro- 
vinciales, on les avait vus prendre l'initiative et la 
conduite des meilleures réformes ; ils avaient travaillé . 
efficacement, en conscience, avec autant d'équité et de 
patriotisme que d'intelligence et d'application ; depuis 
vingt ans, guidés par la philosophie et soutenus par 
l'opinion, la plupart des chefs et sous-chefs des grands 
services publics ou privés faisaient aussi preuve de 
b)nté active*. — Rien de plus précieux que de pareils 

i. U Ancien Bégime, tome II, 154. — La Révolution^ tome III, 
132. — Bûchez et Roux, I, 481. — La liste des notables convo- 
qués par le roi en 1787 donne à peu près l'idée de ce que pouvait 
être cet état-major social. Cuire les principaux princes et sei- 
gneurs, on y compte, sur 134 membres, 12 maréchaux de France, 

LA RÉVOLUTION, VI. J. YIH. — 10 

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446 U RÉVOLUTION 

hommes, car ils sont l'âme de leurs services, et l'on ne 
peut point les remplacer en masse, au pied levé, par 
des gens de mérite égal. Dans la diplomatie, les finances^ 
la judicature et l'administration , dans le grand négoce 
et la grande industrie, on ne fabrique pas, du jour au 
lendemain, la capacité dirigeante et pratique ; les'affaires 
y sont trop vastes et trop compliquées ; il y a trop d'inté- 
rêts divers à ménager, trop de contre-coups prochains 
et lointains à prévoir; faute de posséder les détails 
techniques, on saisit mal l'ensemble; on brusque, on 
casse, on finit par sabrer, et l'on est obligé d'employer 
la brutalité systématique pour achever l'œuvre de 
l'impéritie présomptueuse. Sauf dans la guerre, où 
l'apprentissage est plus rapide qu'ailleurs, il faut, pour 
être un bon gouverneur d'hommes et de capitaux, dix 
ans de pratique, outre dix ans d'éducation préalable; 
ajoutez-y, contre les tentations du pouvoir qui sont 
fortes, la solidité du caractère affermi par l'honneur 
professionnel et, s'il se peut, par les traditions de 
famille. — Après avoir gouverné les finances pendant 
deux ansS Cambon ne sait pas encore que les fermiers 



5 conseillers d'Élat, 5 maîtres des requêtes, 14 évoques et ar- 
chevêques, 20 présidents et 17 procureurs généraux des parle- 
ments et des conseils souverains, 25 maires, prévôts des mar- 
chands, capitouls, échevins des grandes villes, les députés des 
États de Bourgogne, d'Artois, de Bretagne et de Languedoc, trois 
ministres et deux premiers commis. — Les capacités étaient là, 
sous la main, pour faire une grande réforme ; mais il n'y avait 
point de main ferme, forte et dirigeante, la main d'un Richelieu 
ou d'un Frédéric II. 
1. Mémoires de Gaudin, duc de Gaëte, I, 17, 



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LES GOUVERNÉS 147 

généraux des impôts indirects et les receveurs généraux 
des impôts directs ont des fonctions différentes; partant 
il enveloppe ou laisse envelopper les quarante-huit rece- 
veurs dans le décret qui envoie les soixante fermiers au 
Tribunal révolutionnaire, c'est-à-dire à la guillotine; et, 
de fait, ils y allaient tous ensemble, si un homme du 
métier, Gaudin, commissaire de la Trésorerie, ayant 
entendu crier le décret dans la rue, n'avait couru au 
comité des finances pour expliquer « qu'il n'y avait rien 
« de commun » entre les deux groupes de proscrits, 
que les fermiers étaient des concessionnaires à bail et à 
bénéfice aléatoire, que les receveurs étaient des fonc- 
tionnaires payés par une remise fixe, et que le délit des 
premiers, prouvé ou non prouvé, n'était pas imputable 
aux seconds. Grand étonnement des financiers impro- 
visés. « On se récrie, dit Gaudin, on veut que je sois 
« dans l'erreur. J'insiste, je répète ce que j'ai dit au 
« président Cambon, j'en atteste la vérité sur mon hon- 
« neur, et j'offre d'en donner la preuve; enfin on reste 
« convaincu, et le président dit à l'un des membres : 
(( Puisqu'il en est ainsi, va au bureau des procès-ver- 
« baux, et efface le nom des receveurs généraux du 
« décret rendu ce matin. » — Voilà les bévues mons- 
trueuses où tombe un intrus, même appliqué, lorsqu'il 
n'est pas averti et retenu par les vétérans de son service. 
Aussi bien Cambon, malgré les Jacobins, garde dans ses 
bureaux tout ce qu'il peut de l'ancien personnel. Si 
Carnot conduit habilement la guerre, c'est qu'il est lui- 
même un officier instruit et qu'il maintient en place 

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148 LA RÉVOLUTION 

MM. d'Arçon, d'Obenheim, de Montalembert, de Marescot, 
les hommes éminents que lui a légués l'ancien régime*. 
Réduit, avant le 9 Thermidor, à la nullité parfaite, le mi- 
nistère des affaires étrangères ne redeviendra utile et actif 
que lorsque les diplomates de profession, Miot, Colchen, 
Otto, Reinhard S y reprendront l'ascendant ou l'influence. 
C'est un diplomate de profession, Barthélémy, qui, 
après le 9 Thermidor, dirigera en fait la politique exté- 
rieure de la Convention, et conclura la paix de Bâle. 

III 

Trois classes, la noblesse, le clergé, la bourgeoisie, 
fournissaient cette élite supérieure, et, comparées au 

1. Mallet du Pan, Mémoires , II, 23, 44 : t Le comité de la 
« ^erre est formé d'officiers du génie et de l'état-major, dont 
a les principaux sont Meusnier, Favart, Saint-Fief, d'Arçon, La- 
a lilte-Clavé et quelques autres. D'Arçon a dirigé la levée du 
a siège de Dunkerque et celle du siège de Blaubeuge.... Ces ofli- 
<L ciers ont été choisis avec discernement ; ils rédigent et prépa- 
a rent les opérations ; aidés de secours immenses, des cartes, 
a plans et reconnaissances recueillis au Dépôt de la Guerre, ils 
« opèrent réellement d'après l'expérience et les lumières des 
<L grands généraux de la monarchie. » 

2. Miot de Melito, Mémoires, I, 47. — Correspondance de Mallet 
du Pan avec la cour de Vienne, publiée par André Michel, I, 26 
(3 janvier 1795) : « La Convention sent tellement le besoin deser- 
c viteurs propres à soutenir le fardeau de ses embarras, qu'elle 
« en cherche, aujourd'hui même, parmi les royalistes prononcés. 
« Par exemple, elle vient d'offrir la direction du trésor royal à 
a M. Dufresne, ancien premier chef du département sous le 
a règne du feu roi, et retiré depuis 1790. C'est dans le même 
a esprit, et par un choix encore plus extraordinaire, qu'elle 
a pense à confier le commissariat des affaires étrangères à 
c M. Gérard de Rayneval, premier chef de correspondance depuis 
<L le ministère du duc de Choiseul jusqu'à celui de M. le comte de 
a Montmorin inclusivement ; c'est un homme d'opinions et de 



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LES GOUVERNÉS 149 

reste de la nation, formaient elles-mêmes une élite. — 
Trente mille gentilshommes, dispersés dans les provin- 
ces, étaient élevés dès Tenfance pour le métier des 
armes ; pauvres le plus souvent, ils vivaient dans leur 
manoir rural sans luxe, ni commodités, ni curiosités, 
en compagnie de forestiers et de gardes-chasse, frugale- 
ment, rustiquement, en plein air, de façon à se faire un 
corps robuste. A Tâge de six ans, on mettait Tenfant sur 
un cheval; il suivait lâchasse, s'endurcissait aux intem- 
péries*; ensuite, aux académies, il assouplissait ses 
membres à tous les exercices, et acquérait la santé 
résistante qu'il faut avoir pour vivre sous la tente et faire 
campagne. Dès sa première enfance, il était imbu de 
l'esprit militaire ; son père et ses oncles ne s'entrete- 
naient à table que de leurs risques de guerre et de leurs 
faits d'armes; son imagination prenait feu; il s'accou- 
tumait à considérer leur état comme le seul digne d'un 
homme de cœur et de race, et il s'y précipitait avec une 
précocité que nous ne comprenons plus. J'ai lu quantité 
d'états de service de gentilshommes assassinés, guillo- 
tinés ou émigrés'; presque toujours, ils sont entrés dans 

a caractère également raides, et que j*ai vu, en 1790, abandonner 
« le département, par aversion pour les maximes que la Uévolu- 
, a tion y avait forcément introduites. t> 

1. Le maréchal Marmont, Mémoires. — Dès Fâge de neuf ans, 
il montait à cheval, et chassait tous les jours avec son père. 

2. Entre autres documents manuscrits, lettre de M. G. Symon 
de Carneville, 11 mars 1881 (sur les familles de Garneville et de 
Montmorin-Saint-IIerem, en 1789). La seconde de ces familles 
resta en France : deux de ses membres furent massacrés, deux 
exécutés, un cinquième a échappa à l'échafaud en prévenant la 
c justice du pôuple > ; le sixième, engagé dans les armées de la 



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150 U RÉVOLUTION 

la carrière avant seize ans, souvent à quatorze ans, à 
treize ans, à onze ans. M. des ÉcheroUesS capitaine au 
régiment de Poitou, avait eramené à l'armée son fils 
unique, âgé de neuf ans, et une douzaine de petits cou- 
sins du même âge : ces enfants se battaient comme de 
vieux soldats ; l'un d'eux eut la jambe cassée par unt 
balle; à douze ans, le petit des ÉcheroUes reçut un coup 
de sabre qui lui trancha la joue depuis l'oreille jusqu'à 

Révolution, reçut à dix-neuf ans un coup de feu qui le rendit 
aveugle. — L'autre famille émigra, et ses chefs, le comte et le 
vicomte de Carneville, commandèrent, l'un un corps franc dans 
l'armée autrichienne, l'autre un régiment de hussards dans l'ar- 
mée de Condé. Douze officiers de ces deux troupes étaient beaux- 
frères, neveux, cousins-germains et cousins des deux comman- 
dants. Le premier était entré au service à quinze ans, et le se- 
cond à onze ans. — Cf. les Mémoires du prince de Ligne : « A 
« sept ou huit ans, j'avais déjà entendu une bataille, j'avais été 
« dans une ville assiégée, et, de ma fenêtre, j'avai3 vu trois 
« sièges. Un peu plus âgé, j'étais entouré de militaires ; d'anciens 
« officiers, retirés de plusieurs services, dans des terres voisines 
« de celles de mon père, entretenaient ma passion. Turenne, di- 
a sais-je, dormait à dix ans sur l'aiTût d'un canon.... Mon goût 
« pour la guerre était si violent, que je m'étais arrangé avec un 
« capitaine de Royal-Vaisseaux, de garnison à deux lieues de là : 
« si la guerre s'était déclarée, je me sauvais, ignoré du monde 
a entier, excepté de lui, je m'engageais dans sa compagnie et ne 
a voulais devoir ma fortune qu'à des actions de valeur. x> — Cf. 
aussi les Mémoires du maréchal de Saxe. Soldat à douze ans dans 
la légion saxonne, le mousquet sur l'épaule et marchant avec les 
autres, il fit les étapes à pied, depuis la Saxe "^jusqu'à la Flandre, 
et assista, avant treize ans, à la bataille de Malplaquet. 

\. Alexandrine des ÉcheroUes, Une famille noble sous la Ter- 
reur, 2, 5. — Cf. Correspondance de Mlle de Fernig, par Honoré 
Bonhomme. Les deux sœurs, l'une de seize ans, l'autre de treize 
ans, déguisées en hommes, combattaient avec leur père dans 
l'armée de Dumouriez. — On voit ces sentiments de la jeune no- 
blesse jusque dans Berquin et dans Marmontel [Les Rivaux 
d'eux-mêmes]. 



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LES GOUVERNÉS 151 

la lèvre supérieure, et il avait déjà sept blessures lors- 
que, tout jeune encore, il reçut la croix de Saint-Louis. 
— Servir TÉtat, aller aux coups, exposer sa vie, cela 
leur pariaissait une obligation de leur rang, une dette 
héréditaire; sur neuf ou dix mille officiers qui la 
payaient, la plupart ne songeaient qu'à s'acquitter, et 
n'aspiraient à rien au delà. Dénués de fortune et 
dépourvus de protection, ils avaient renoncé à l'avance- 
ment; ils savaient que les hauts grades étaient pour les 
héritiers des grandes familles, pour les courtisans de 
Versailles. Après quinze ou vingt ans de services, ils 
rentraient au logis avec un brevet de capitaine et la croix 
de Saint-Louis, parfois avec une petite pension, contents 
d'avoir fait leur devoir et d'être honorables à leurs 
propres yeux. Aux approches de la Révolution, leur 
vieil honneur, éclairé par les idées nouvelles, était 
devenu presque de la vertu civique* : on a vu leur con- 
duite de 1789 à 1792, leur modération, leur longani- 
mité, leurs sacrifices d'amour-propre, leur abnégation 
et leur impassibilité stoïques, leur répugnance à 
frapper, la force d'âme avec laquelle ils persistent à 
recevoir les coups sans les rendre, afin de maintenir, 
sinon l'ordre public, du moins le dernier simulacre de 
l'ordre public. Patriotes autant que militaires, par nais- 
sance, éducation et condition, ils formaient une pépi- 

1. La Révolution, tome III, 246, tome IV, 214. — /6., Affaire 
de M. de Bussy, 183 et suivantes ; affaire des quatre-vingt-deux 
gentilhommes de Caen, 199. — Voir dans Rivarol (Journal poli- 
tique national) les détails sur Tadmirable conduite des gardes du 
corps à Versailles le 5 et le 6 octobre 1789. 



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152 LA RÉVOLUTION 

nière naturelle et spéciale, celle qu il importe le plus de 
préserver, puisqu'elle fournit à la société des instru- 
ments tout fabriqués de défense, à l'intérieur contre les 
scélérats et les brutes, à Textéricur contre l'ennemi. 
Avec moins de sérieux et plus de désœuvrement que la 
noblesse rurale de Prusse, sous une discipline plus 
relâchée et parmi des mœurs plus mondaines, mais 
avec plus de douceur, une urbanité plus fine et des 
idées plus libérales, les vingt-six mille familles nobles 
de France entretenaient dans leurs fils les traditions et 
les préjugés, les habitudes et les aptitudes, les énergies 
de corps, de cœur et d'esprit*, par lesquels les hobe- 
reaux prussiens ont constitué l'armée prussienne, 
organisé l'armée allemande et fait de l'Allemagne la 
première puissance de l'Europe. 



IV 

Pareillement dans l'Église, presque tout le personnel, 
tout le bas et moyen clergé, curés, vicaires, chanoines 
et chapelains des collégiales, professeurs ou directeurs 
d'école, de collège et de séminaire, plus de 65 000 ecclé- 
siastiques, faisaient un corps sain, bien constitué et qui 
remplissait dignement son emploi. — « Je ne sais, dit 
« M. de Tocqueville*, si, à tout prendre et malgré les 

1. On peut définir les familles nobles, sous l'ancien régime, rfc« 
familles d'enfants de troupe, 

2. V Ancien Régime et la Révolution^ par M. deTocqueville,169. 
— r Mon jugement, fondé sur l'étude des textes, coïncide ici, 
comme ailleurs, avec celui de M. de Tocqueville. Les documents, 



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LES GOUVERNÉS 153 

« vices de quelques-uns de ses membres, il y eut 
« jamais dans le monde un clergé plus remarquable 
« que le clergé catholique de France au moment où la 
« Révolution Fa surpris, plus éclairé, plus national, 
« moins retranché dans les seules vertus privées, 
« mieux pourvu de vertus publiques et, en môme 
a temps, de plus de foi.... J'ai commencé Fétude de 
« Tancienne société plein de préjugés contre lui; j'en 
« suis sorti plein de respect. » — D'abord, ce qui est 
un grand point, dans les cures des villes, dans les trois 
cents collégiales, dans les petits canon icats des chapitres 
cathédraux, la plupart des titulaires appartenaient à de 
meilleures familles qu'aujourd'hui*. Les enfants étaient 
nombreux alors, non seulement chez les paysans, mais 
encore dans la petite noblesse et dans la bonne bour- 
geoisie; partant chaque famille mettait volontiers un 
de ses fils dans les ordres, et, pour cela, elle n'avait 
pas besoin de le contraindre. La profession ecclésias- 
tique avait alors des attraits qu'elle n'a plus, et ne pré- 
sentait pas les désagréments qu'elle comporte aujour- 

Irop nombreux pour être cités, se trouvent surtout dans les bio- 
grnpliics et histoires locales. 

1. Sauzay, I, Introduction, et Ludovic Sciout, Histoire de la 
Constitution civile du clergé, I, Introduction. — (Voir, dans 
Sauzay, la biographie et les grades des principaux dignitaires 
ecclésiastiques du diocèse de Besançon.) On n'entrait dans le 
chapitre cathédral et dans le chapitre de Sainte-Madeleine que 
par la noblesse ou par les grades; les titulaires devaient avoir un 
père noble ou docteur, et être eux-mêmes docteurs en théologie 
ou en droit canon. Des titres analogues, quoique moindres, étaient 
demandés aux chanoines des collégiales et aux chapelains ou 
familiers. 



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154 U RÉVOLUTION 

d'hui. On n'y était point en butte à la méfiance et à 
l'hostilité démocratiques ; on était sûr d*étre salué dans 
la rue par Touvrier, comme à la campagne par le paysan. 
Avec la bourgeoisie du lieu, on se trouvait parmi les 
siens, presque en famille, et Tun des premiers ; on 
pouvait compter que Ton passerait sa vie à poste fixe, 
honorablement, doucement, au sein de la déférence po- 
pulaire et du bon vouloir public. — D'autre part, on 
était moins bridé que de nos jours. Un prêtre n'était 
point un fonctionnaire salarié par FÉtat ; pareils à un 
revenu privé, ses appointements, mis à part et d'avance, 
fournis par des biens réservés, par la dîme locale, par 
une caisse distincte, ne pouvaient jamais lui être reti- 
rés sur le rapport d'un préfet, par le caprice d'un 
ministre, ni menacés incessamment par les embarras 
du budget et par la mauvaise volonté des pouvoirs 
civils. Vis-à-vis de ses supérieiu^ ecclésiastiques, il 
était respectueux, mais indépendant. L'évêque n'était 
point dans son diocèse ce qu'il est devenu depuis le 
Concordat, un souverain absolu, libre de nommer et 
maître de destituer à son gré neuf curés sur dix. Dans 
trois vacances sur quatre, parfois dans quatorze vacan- 
ces sur quinze S ce n'était pas lui qui choisissait ; le 
nouveau titulaire était désigné, tantôt par le chapitre 
cathédral en corps, tantôt par une collégiale en corps, 
tantôt par le seigneur dont les ancêtres avaient fondé 
ou doté l'église, en certains cas par le pape, quel- 

1. La Révolution, tome III, 278. — Cf. Emile OUivier, VÉglie 
et l'État au concile du Vatican, 1, 134; II, 516. 



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LES GOUVERNÉS 155 

quefois par le roi ou la commune. Par cette multipli- 
cité et cet entre-croisement, les pouvoirs se limitaient. 
D'ailleurs, une fois nommé, le chanoine ou curé avait 
des garanties ; on ne pouvait pas le révoquer arbitrai- 
rement ; dans presque tous les cas, pour le destituer 
ou même le suspendre, il fallait au préalable lui 
faire un procès, selon des formes prescrites, avec inter- 
rogatoire, plaidoirie et débats, par-devant Tofficialité 
ou tribunal ecclésiastique. De fait, il était inamovible, 
et, le plus souvent, son mérite personnel eût suffi pour 
Tabriter. — Car, si les très hautes places étaient don- 
nées à la naissance et à la faveur, les moyennes étaient 
réservées à la régularité et au savoir. Nombre de cha- 
noines et vicaires généraux, presque tous les curés 
des villes, étaient docteurs en théologie ou en droit 
canon, et les études ecclésiastiques, très fortes, avaient 
occupé huit ou neuf ans de leur jeunesse*. Quoique la 
méthode fût surannée, on apprenait beaucoup à la Sor- 
bonne et à Saînt-Sulpice; à tout le moins, par une 

1. Morellet, Mémoires^ T, 8, 31. — La Sorbonne, fondée par 
Robert Sorbon^ confesseur de saint Louis, était une société ana- 
logue à l'un des collèges d'Oxford ou de Cambridge, c'est-à-dire 
un corps propriétaire, ayant une maison, des revenus, des sta- 
tuts, des pensionnaires; son objet était l'enseignement des 
sciences théoiogiques ; ses membres titulaires, au nombre de 
cent environ, étaient pour la plupart des évoques, des vicaires 
généraux, des chanoines, des curés de Paris et des principales 
villes. Elle préparait les sujets distingués aux grandes charges de 
l'Église. — Les examens qui précédaient le doctorat étaient la ten- 
tative, la mineure, la sorbonique et la majeure. Le talent del a 
discussion et de l'argumentation y était particulièrement déve- 
loppé. — Cf. Ernest Renan, Souvenirs d'enfance et de jeunesse, 
279 [sur Saint-Sulpice et Tétude de la théologie). 



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1&6 LA RÉVOLUTION 

gymnastique savante et prolongée de rintclligence, on 
devenait bon logicien, a Mon cher abbé, disait en 
« souriant Turgot à Morellet, il n*y a que nous, qui 
« avons fait notre licence, qui sachions raisonner exac- 
« tement. » A vrai dire, leur préparation théologique 
valait à peu près notre préparation philosophique ; si 
elle ouvrait moins largement Tesprit, elle le fournissait 
mieux de notions applicables; moins excitante, elle 
était plus fructueuse. Dans la Sorbonne du dix-neuvième 
siècle, on étudie les constructions spéculatives de 
quelques cerveaux isolés, divergents, qui n*ont pas eu 
d'autorité sur la multitude humaine; dans la Sorbonne 
du dix-huitième siècle, on étudiait le dogme, la morale, 
la discipline, l'histoire, les canons d'une Église qui 
avait déjà vécu dix-sept cents années et qui, compre- 
nant cent cinquante millions d'âmes, règne encore 
aujourd'hui sur la moitié du monde civilisé. — A l'édu- 
cation théorique, joignez l'éducation pratique. Un curé, 
à plus forte raison un chanoine, un archidiacre, un 
évêque, n'était point un étranger de passage, rente par 
l'État, en soutane, aussi séparé du siècle par son minis- 
tère que par sa robe, confiné dans ses fonctions spiri- 
tuelles : il gérait les biens de sa dotation, passait des 
baux, réparait, bâtissait, s'intéressait aux chances de la 
récolte, à la construction d'une route ou d'un canal ; en 
tout cela, il avait autant d'expérience qu'un propriétaire 
laïque. De plus, étant membre d'un petit corps pro- 
priétaire, je veux dire le chapitre ou la fabrique, et 
d'un grand corps propriétaire, c'est-à-dire du diocèse et 



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tES GOUVERNÉS 157 

de l'Église de Fiance, il avait part, directement ou indi- 
rectement, à de grosses affaires temporelles, à des 
assemblées, à des délibérations, à des dépenses collec- 
tives, à rétablissement d'un budget local et d'un bud- 
get général; par suite, en fait de choses publiques 
et d'administration, sa compétence était analogue et 
presque égale à celle d'un maire, ou d'un subdélégué, 
d'un fermier général ou d'un intendant. — Libéral 
de plus : jamais le clergé français ne l'a été si pro- 
fondément, depuis les derniers curés jusqu'aux pre- 
miers archevêques*. — Notez enfin sa distribution sur 
le territoire. Dans la moindre des quarante mille pa- 
roisses, il y avait un curé ou un vicaire ; en des mil- 
liers de petits villages écartés et pauvres, celui-ci 
était le seul homme qui sût couramment écrire et lire ; 
dans nombre de communes plus grosses, mais rurales*, 
sauf le seigneur résident et quelque homme de loi ou 
praticien d'éducation bâtarde, nul autre que lui n'était 
lettré'. Effectivement, pour qu'un homme, ayant fait 

1. Cf. les Cahiers du clergé aux États généraux, et les Rapports 
des ecclésiastiques dans les assemblées provinciales. 

2. V Ancien Régime, II, 154 et suivantes. 

3. Dans quelques diocèses, notamment dans celui de Besançon, 
les cures rurales étaient souvent occupées par des hommes dis- 
tingués (Sauzay, I, 16). a On n'y était pas surpris de voir un 
a homme d'une renommée euiopéenne, comme Bergier, si long- 
« temps curé de Flangebouclie, ou un astronome de grand mé- 
<L rite, comme M. Mongin, curé de la Grand'Combe des Bois, dont 
& les travaux occupent une place si honorable dans la biblio- 
« graphie de Lalande, passer leur vie au milieu des paysans. — ■ 
« A Rochejean, un prêtre d'un grand esprit et d'un grand cœur, 
« M. Boillon, naturaliste distingué, avait fait de son presbytère 
« un musée d'histoire n:iturelle en même temps qu'un excellent 



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158 U RÉVOLUTION 

des études et sachant le latin, consentît, moyennant 
600 francs ou même 300 francs par an, à vivre isolé, 
célibataire, presque dans l'indigence, parmi des indi- 
gents et des rustres, il fallait qu'il fût prêtre : la 
qualité de son office le résignait aux misères de sa 
place. Prédicateur de dogme, professeur de morale, 
ministre de charité, guide et dispensateur de la vie spi- 
rituelle, il enseignait une théorie du monde, à la fois 
consolante et répressive, qu'il rendait sensible par un 
culte, et ce culte était le seul qui fût approprié à son 
troupeau. Manifestement, les Français, surtout dans les 
métiers manuels et rudes, ne pouvaient penser le monde 
idéal que par ses formules; là-dessus Thistoire, juge 
suprême, avait prononcé en dernier ressort; aucune 
hérésie, aucun schisme, ni la Réforme, ni le jansénisme, 
n'avait prévalu contre la foi héréditaire. Par des racines 
infiniment multipliées et profondes, elle tenait aux 
mœurs de la nation, au tempérament, au genre d'ima- 
gination et de sensibilité de la race. Implantée dans le 
cœur, dans l'esprit et jusque dans les sens par la tra- 
dition et la pratique immémoriales, l'habitude fixe était 
devenue un besoin instinctif, presque corporel, et le 
curé catholique, orthodoxe, en communion avec le pape, 

ol collège... n n'était pas rare de voir des prêtres appartenant aux 
k plus hautes classes de la société, comme M. de Trévillers à Tré- 
<i villers, Balard de Bonneraux à Bonnétage, de Mesmay à Mesmay, 
a du Bouvot à Osselle, s'ensevelir volontairement au fond des cam- 
K pagnes, quelques-uns au milieu des domaines de leur famille, 
fe et, non contents de partager leurs revenus avec leurs pauvres 
4 paroissiens, laisser encore à ceux-ci en mourant une grande 
< partie de leur fortune, i 



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LES GOUVERNÉS 450 

était à peu près aussi indispensable au village que la 
fontaine publique ; lui aussi, il étanchait une soif, la 
soif de l'âme; hors de lui, il n'y avait point d'eau po- 
table pour les habitants. — Et, si l'on tient compte de 
la faiblesse humaine, on peut dire que dans ce clergé la 
noblesse du caractère répondait à la noblesse de la pro- 
fession : à tout le moins, personne ne pouvait lui con- 
tester la capacité du sacrifice; car il souffrait volontai- 
rement pour ce qu'il croyait la vérité. Si nombre de 
prêtres, en 1790, avaient prêté serment à la constitu- 
tion civile du clergé, c'était avec des réserves, ou parce- 
qu'ils jugeaient le serment licite ; mais, après la desti- 
tution des évêques et la désapprobation du pape, beau- 
coup s'étaient rétractés, au péril de leur vie, pour ne 
pas tomber dans le schisme ; ils étaient rentrés dans les 
rangs, ils étaient venus, d'eux-mêmes, se livrer aux 
brutalités de la foule et à la rigueur des lois. En outre, 
et dès l'origine, malgré tant de menaces et de tenta- 
tions, les deux tiers du clergé n'avaient pas voulu jurer; 
dans les très hauts rangs, parmi les ecclésiastiques 
mondains dont le scepticisme et le relâchement étaient 
notoires, l'honneur, à défaut de la foi, avait maintenu 
le même courage; presque tous, grands et petits, avaient 
subordonné leurs intérêts, leur sécurité, leur salut au 
soin de leur dignité ou aux scrupules de leur conscience. 
Ils s'étaient laissé dépouiller; ils se laissaient exiler, 
emprisonner, supplicier, martyriser, comme les chré- 
tiens de l'Église primitive ; par leur invincible douceur, 
ils allaient, comme les chrétiens de l'Église primitive, 

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t60 U RÉVOLUTION 

lasser Tacharnement de leurs bourreaux, user la persé- 
cution, transformer Topinion et faire avouer, même aux 
survivants du dix-huiliènie siècle, qu'ils étaient des 
hommes de ioi, de mérite et de cœur. 



Au-dessous de la noblesse et du clergé, une troisième 
classe de notables, presque tout entière concentrée dans 
les villes*, la bourgeoisie, confinait, par ses rangs supé- 
rieurs, aux deux premières, et ses divers groupes, 
étages depuis le parlementaire jusqu*au marchand et 
au fabricant aisés, comprenaient le reste des hommes à 
peu près cultivés, environ 100000 familles, recrutées 
dans les mêmes conditions que notre bourgeoisie con- 
temporaine : c'étaient les « bourgeois vivant noble- 
ment », je veux dire de leurs rentes, les gros industriels 
ou négociants, les hommes engagés dans les carrières 
libérales, procureurs, avocats, notaires, médecins, 
archilccles, ingénieurs, artistes, professeurs, et notam- 
ment les fonctionnaires; mais ceux-ci, très nombreux, 
différaient des nôtres par deux traits essentiels. D'une 
part, leur office, comme aujourd'hui une étude de 
notaire ou un titre d'agent de change, était une pro- 
priété privée. Emplois de justice et de finance au bail- 
liage, au présidial, à l'élection, au grenier à sel, aux 
traites, aux monnaies, aux eaux et forêts, places de 
président, de conseiller, de procureur du roi aux divers 

4. Tocqueville, 134, 137. 



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LES GOUVERNES 161 

tribunaux civils, administratifs et criminels, places do 
trésorier, de contrôleur, de receveur dans les diverses 
branches de l'impôt, toutes ces charges et beaucoup 
d'autres encore avaient été, depuis un siècle et davan- 
tage, aliénées par l'État contre deniers comptants; dès 
lors, elles étaient tombées aux mains des particuliers 
acquéreurs; chaque titulaire possédait la sienne au 
même titre qu'un bien-fonds, et pouvait légalement la 
vendre comme il l'avait achetée, à prix débattu et sur 
affiches*. — D'autre part, dans chaque ville, les diffé- 
rents groupes de fonctionnaires locaux étaient formés 
en corporations, pareilles à nos chambres de notaires 
et à nos syndicats d'agents de change : la petite société 
avait ses statuts, ses assemblées, sa caisse, souvent la 
capacité civile et le droit de plaider, parfois la capacité 
politique et le droit d'élire au conseil municipal*; par- 

1. All>ert Babeau, la Ville sous l'ancien régime^ 26. — (An- , 
nonces dans le Journal de Troyes^ 1784, 1789) : « Vente d'un 
*L office et charge de conseiller au grenier à sel à Sézannes ; rap- 
« port annuel, 8 à 900 livres; on désirerait en trouver 10000 li- 

« vres. i> — « Une personne désirerait acheter dans cette ville 
a (Troyes) une charge de magistrature ou de finance ; elle y met- 
« trait depuis 25000 jusqu'à 60000 livres et plus; cette personne 
«i payera comptant, si on l'exige. » 

2. Tocqueville, 356. L'assemblée municipale d'Angers comprend, 
entre autres membres, deux députés du présidial, deux des eaux 
et forêts, deux de l'élection, deux du grenier à sel, deux des 
traites, deux des monnaies, deux des juges consuls. — Le sys- 
tème universel, dans l'ancien régime, est le groupement de tous 
les individus en corps et la représentation de tous les corps, sur- 
tout de tous les corps de notables. L'assemblée municipale d'An- 
gers comprend, en conséquence, deux députés du corps des avo- 
cats et procureurs, deux du corps des notaires, un de l'université, 
un du chapitre, le syndic des clercs, etc. — A Troyes (Albert 

LA RÉVOLUTION, VI. T YlII. — 11 



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162 LA RÉVOLUTION 

tant, outre ses intérêts personnels, chaque membre 
avait des intérêts de corps. — Ainsi sa situation était 
autre qu'aujourd'hui, et, par un contre-coup naturel, 
son caractère, ses mœurs, ses goûts étaient autres. 
D'abord il était bien plus indépendant : il ne craignait 
point d'être révoqué ni transféré ailleurs, brusquement, 
à l'improviste, sur un rapport de l'intendant, pour une 
raison politique, afin de faire place, comme aujour- 
d'hui, au candidat d'un député ou à la créature d'un 
ministre. Cela eût coûté trop cher; au préalable, il 
aurait fallu lui rembourser le prix de son office et au 
taux d'achat, c'est-à-dire au taux de dix fois au moins le 
revenu de l'office*. D'ailleurs, pour se défendre, récla- 
mer, prévenir sa disgrâce, il aurait eu derrière lui son 
corps entier, souvent les autres corps apparentés, par- 
fois toute la ville, remplie de ses proches, clients et 
camarades. Contre les caprices de la faveur et les bru- 
talités de l'arbitraire, l'essaim défendait l'abeille, et 
l'on avait vu tel procureur de Paris, soutenu par ses 

Babeau, Histoire de Troyes pendant la Révolution^ I, 23), parmi 
les notables de la municipalité, il doit se trouver un membi^ du 
clergé, deux nobles, un officier du bailliage, un officier des au- 
tres juridictions, un médecin, un ou deux bourgeois, un avocat, 
un notaire ou un procureur, quatre négociants ou marchands, et 
deux membres des corps de métiers. 

1. Albert Babeau, la Ville, 26. (Cf. la note précédente.) — La 
recette de Retliel est vendue, en 1746, 150000 livres; elle rap- 
porte de 11000 à 14000 livres. — L'acquéreur doit en outre 
payer à FÉtat le droit du marc d'or; en 1762, ce droit est de 
940 livres pour une charge de conseiller au bailliage de Troyes 
— D'Esprémenil, conseiller au Parlement de Paris, avait payé sa 
charge 50000 livres, plus 10000 livres pour le droit du marc 
d'or. 



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LES GOUVERNÉS 103 

collègues, imposer au grand seigneur qui Tavait insulté 
les plus humiliantes réparations*. De fait, sous l'ancien 
régime, un fonctionnaire était presque inamovible ; c'est 
pourquoi il pouvait exercer sa charge avec sécurité et 
dignité, sans être obligé de regarder tous les jours du 
côté de la capitale, de venir à Paris prendre l'air des 
bureaux, d'entretenir ses protections, de prendre garde 
à ses relations, de vivre en oiseau sur la branche. — 
En second lieu, son ambition était limitée; il ne son- 
geait pas incessamment à monter d'un degré dans la 
hiérarchie, à passer avec le même titre, d'une ville 
moyenne, dans une grande ville : l'opération eût été 
trop onéreuse et trop compliquée ; il eût fallu d'abord 
trouver acheteur et vendre la charge, puis trouver 
vendeur et acheter une autre charge plus chère : un 
agent de change de Bordeaux, un notaire de Lyon n'as- 

i. Emile Bos, les Avocats au conseil du Roty 540. — Maître 
Pernot, procureur, était assis au balcon de la Comédie Française, 
lorsque le comte de Chabrillan survient et veut lui prendre sa 
place. Le procureur résiste, le comte appelle la garde et le fait 
mener en prison. — Plainte de maître Pernot, procès, interven- 
tion des amis de M. de Chabrillan auprès du garde des sceaux, 
sollicitations de la noblesse, résistance de tout le corps des avo- 
cats ou procureurs. M. de Chabrillan père offre à Pernot 
40000 livres pour qu'il se désiste; Pernot refuse. Enfin, le comte 
de Chabrillan est condamné à 6000 livres de dommages et inté- 
rêts, applicables aux pauvres et aux prisonniers, et à la publica- 
tion de l'arrêt imprimé à 200 exemplaires. — Dufort de Che- 
verny. Mémoires (inédits) communiqués par M. Robert de Crève- 
cœur : « Autrefois, un homme payait l'achat d'une charge 40 ou 
« 50000 livres, pour n'avoir que 300 livres de revenu; mais la 

< considération qui y était attachée et l'assurance qu'il y reste- 

< rait toute sa vie le dédommageaient de ce sacrifice, et plus il la 
ft gardait, plus il prenait de poids pour lui et pour ses enfants. > 

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164 LA RÉVOLUTION 

pire point à devenir agent de change ou notaire à Paris. 
— Rien de semblable alors à cette colonie ambulante 
qui vient, par ordre d'en haut, administrer chacune de 
nos villes, à ces étrangers de passage, sans consistance, 
sans biens-fonds, intérêts ni liens locaux, campés dans 
un logement loué, souvent dans un logement garni, 
quelquefois à l'hôtel, éternels nomades, à la disposi- 
tion du télégraphe, toujours prêts à déménager pour 
s'en aller à cent lieues, moyennant cent écus d'augmen- 
tation, faire la même besogne abstraite. Leur prédé- 
cesseur était du pays, stable et satisfait; il n'était pas 
obsédé par le désir de l'avancement; dans l'enceinte de 
sa corporation et de sa ville, il avait une carrière. 
N'ayant point l'envie ni l'idée d'en sortir, il s'y accom- 
modait; il contractait l'esprit de corps, il s'élevait au- 
dessus de l'égoïsme individuel, il mettait son amour- 
propre à soutenir, envers et contre tous, les préroga- 
tives et les intérêts de sa compagnie. Établi pour toute 
sa vie dans sa ville natale, parmi des collègues anciens, 
de nombreux parents et des compagnons d'enfance, il 
tenait à leur opinion. Exempt des impôts vexatoires ou 
trop lourds, ayant quelque ■ aisance, propriétaire au 
moins de sa charge, il était au-dessus des préoccupa- 
tions sordides et des besoins grossiers. Accoutumé par 
les vieilles mœurs à la simplicité, à la sobriété, à 
l'épargne, il n'était pas tourmenté par la disproportion 
de son revenu et de sa dépense, par les exigences de la 
représentation et du luxe, par la nécessité de gagner 
chaque année davantage. — Ainsi dirigés et dégagés, 

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LES GOUVERNÉS 165 

les instincts de vanité et de générosité, qui sont Tcs- 
sence du Français, prenaient l'ascendant: le conseiller 
ou contrôleur, homme du roi, se regardait comme un 
homme au-dessus du commun, comme un noble du 
tiers état. Il songeait moins à faire fortune qu'à s'ac- 
quérir de l'estime; sa principale passion était d'être 
honoré et honorable ; « il passait une vie facile et con- 
« sidérée... dans l'exercice de sa charge,... sans autre 
« ambition que de la transmettre à ses enfants... avec 
fl l'héritage d'une réputation intacte* ». — Dans les 

1. Albert Babeau, la Ville, 27. — Histoire de Troyes, I, 21. 
. — Plusieurs traits de cette description sont empruntés à des sou- 
venirs d'enfance et à des récits de famille. J'ai eu l'occasion de 
connaître ainsi en détail deux ou trois petites villes de province, 
l'une de 6000 5mes, où, avant 1800, presque tous les notables, 
quarante familles, étaient parents; aujourd'hui, toutes sont disper- 
sées. — Plus on étudie les documents, plus on trouve juste et 
profonde la définition que donne Montesquieu du ressort principal 
de la société en France sous l'ancien régime : ce ressort était 
Vhonneur. — Dans la portion de la bourgeoisie qui se confondait 
avec la noblesse, je veux dire chez les parlementaires, les fonc- 
tions étaient gratuites; le magistrat était payé en considération. 
— (Moniteur, V, 520, séance du 30 août 1790, discours de d'Es- 
prémenil.) « Voici ce ^ue coûtait un conseiller ; je me prends 
a pour exemjple. Il payait sa charge 50000 livres, et, en outre, 
4 10000 livres pour les droits du marc d'or. Il recevait 389 li- 
< vres 10 sous de gages, sur lesquels il fallait ôler 367 livres de 
« capitation. Pour le service extraordinaire de la Tournelle, le roi 
a nous allouait 45 livres. — On me dit : Et les épices? — La 
«i Grande Chambre, qiii était le plus accusée d'en recevoir, étail 
« composée décent quatre-vingts membres; les épices montaient à 
« 250000 livres, et ceci ne pesait pas sur la nation, mais sur les 
a plaideurs. — Je prends M. Thouret à témoin, il a plaidé au 
« parlement de Rouen. Je lui demande, en son âme et conscience, 
« ce qu'un conseiller retirait de son office; pas 500 livres.... 
<L Quand un arrêté coûtait 900 livres au plaideur, le roi en reti- 
rait 600 livres.... Je me résume ; j'avais, pour mon office, 
t 7 livres 10 sous. » 



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166 LA RÉVOLUTION 

autres groupes de la bourgeoisie, les mônics habitude» 
sédentaires, la même sécurité, la même frugalité, les 
mômes institutions et les mêmes mœurs* nourrissaient 
des sentiments à peu près semblables, et la culture de 
Tesprit n'y était pas médiocre. Comme on avait du loisir, 
on lisait; comme on n'était pas assailli par les journaux, 
on lisait des livres dignes d'être lus : dans de vieilles 
bibliothèques de province, chez les descendants d'un 
fabricant ou d'un procuremr de petite ville, j'ai trouvé 
des éditions complètes de Voltaire, Rousseau, Montes- 
quieu, BulTon, Condillac; des marques, laissées dans 
chaque volume, prouvent qu'avant la fin du dix-huitième 
siècle le volume avait été lu par quelqu'un de la mai- 
son. — Nulle part ailleurs ce qu'il y avait de raisonnable 
et de libéral dans la philosophie du dix-huitième siècle 
n'avait trouvé tant d'accueil ; c'est dans cette classe que 
s'étaient recrutés les patriotes de 1789; elle avait fourni, 
non seulement la majorité de l'Assemblée Constituante, 

1. Albert Babeau, la Ville, ch. ii, et Histoire de Troyeê, I, 
ch. I. — A Troyes, cinquante marchands notables élisent le juge 
consul et deux consuls; la communauté des marchands a sa halle 
et ses assemblées. — A Paris, les drapiers, merciers, épiciers, 
pelletiers, bonnetiers, orfèvres, forment les six corps de mar- 
ctiands. La corporation des marchands est partout placée au-dessus 
des autres communautés industrielles, et possède des privilèges 
particuliers. Les marchands, dit I^oyseau, ont a qualité d'honneur 
« étant qualifiés honorables hommes, honnêtes personnes, et 
<L bourgeois des villes, qualités qui ne sont attribuées ni aux 
< laboureurs, ni aux sergents, ni aux artisans et moins encore 
« aux gens de bras ». — Sur l'autorité paternelle et la discipline 
domestique dans ces vieilles familles bourgeoises, voir l'histoire 
de Beaumarchais et de son père {Beaumarchais^ par M. de Lo- 
mcnie, tome !••■). 



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LES GOUVERNÉS 167 

mais encore tous ces honnêtes gens qui, depuis juillet 
1789 jusqu'à la fin de 1791, avaient administré avec 
désintéressement, application et zèle, parmi tant de 
difficultés, de périls et de dégoûts. Composée de Feuil- 
lants ou monarchistes, ayant pour types des hommes 
comme Huez de Troyes ou comme Dietrich de Stras- 
bourg, et, pour représentants, des chefs comme 
La Fayette et Bailly, elle comprenait les meilleures 
lumières, les plus solides probités du tiers état. Mani- 
festement, c'est elle qui, avec la noblesse et le clergé, 
avait recueilli presque tout le produit net de l'histoire, 
la plus grosse part du capital mental et moral accu- 
mulé, non seulement par le siècle, mais encore par les 
siècles précédents. 



VI 



Comme un foyer allumé sur une hauteur, dans un 
lieu obscur et froid, la civilisation, entretenue sur les 
cimes et à grands frais au milieu de la barbarie hu- 
maine, ne rayonne qu'en s'aflaiblissant. A mesure 
qu'elle atteint des couches plus écartées et plus pro- 
fondes, sa.lumière et sa chaleur diminuent. Néanmoins 
l'une et l'autre pénètrent encore assez loin et assez bas 
avant de s'amortir tout à fait, et si Ton veut évaluer 
leur force en France à la fin du dix-huitième siècle, il 
faut ajouter aux notables les demi-notables, je veux 
dire les hommes adonnés, comme le peuple, au travail 
manuel, mais qui dans le peuple tenaient la tête, peut- 



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168 Là RÉVOLUTION 

être 150000 familles, fermiers aisés, petits propriétaires 
ruraux, boutiquiers, détaillants, artisans-maîtres et 
ouvriers-patrons, syndics de village et syndics de 
métier*, gens établis et possesseurs d*un capital quel- 
conque, ayant leur champ et leur toit, ou leur fonds 



i. Albert Babeau, le Village sous V ancien régime, 56, ch. m et 
IV (sur les syndics de village). i6., 357, 359 : « I^s paysans 
c avaient le droit de délibérer directement sur leurs affaires com- 
a munes et d'élire librement leurs principaux agents.... Ils con- 
a naissaient leurs besoins communs, ils savaient s'imposer des 
c sacrilices, pour l'école, pour l'église.... (pour les réparations de) 
« l'horloge et de la cloche. Ils nommaient leurs agents, et d'ordi- 
a naire ils choisissaient les plus capables. » — Id., la Ville sous 
Vancien régime, 29. Les corporations d'artisans étaient au 
nombre de 124 à Paris, de 64 à Amiens, de 50 à Troyes et à Chà- 
lons-sur-Marne, de 27 à Angers. Elles lurent réduites, par les 
édiis de 1776, à 44 pour Paris et à 20 au maximum pour les prin- 
cipales villes du ressort du Parlement de Paris. — « Chaque cor- 
« poration était une cité dans la cité.... Comme la commune, elle 
a avait ses lois particulières, ses chefs électifs, ses assemblées, sa 
<L maison ou au moins sa chambre commune, sa bannière, son 
c blason, ses jetons, ses couleurs. » — Id., Histoire de Troyes 
pendant la Révolution, I, 23, 529. — Les corps et communautés 
de métiers, dont les noms suivent, rédigent, en 1789, des cahiei-s 
de doléances : Apothicaires, Orfèvres et horlogers. Libraires et 
imprimeurs, Maîtres perruquiers. Épiciers, ciriers et chandchers. 
Boulangers, Tailleurs, Maîtres cordonniers, Traiteurs et rôtisseurs. 
Aubergistes, Chapeliers, Maîtres maçons, Couvreurs et ouvriers à 
chaux, plâtre et ciment, Maîtres charpentiers. Maîtres menuisiers, 
tonneliers et ébénistes. Maîtres couteliers, armuriers et fourbisseurs. 
Fondeurs, chaudronniers et épingliere. Maîtres serruriers, taillan- 
diers, ferblantiers et autres ouvriers en fer, Vinaigriei*s, Maîtres 
tondeurs à grandes forces, Maitres cordiers, Maîtres tanneurs. 
Marchands maitres teinturiers et appréteurs, Selliei's et bourre- 
liers, Maîtres encordeurs et charbonniers, Carticrs, papetiers et 
cartonniers. Compagnons bonnetiers. Compagnons des arts et 
métiers. — En quelques villes, un ou deux de ces corps naturels 
se sont maintenus à travers la Révolution et subsistent, par 
exemple celui des bouchers à Limoges. 



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LES GOUVERNÉS 1G9 

de commerce, leur outillage et leur clientèle, c'est- 
à-dire des avances et du crédit, n'étant pas réduits à 
vivre au jour le jour, partant ayant un commencement 
d'indépendance et même d'autorité, bref les contre- 
maîtres de l'atelier social, les sergents et caporaux de 
l'armée sociale. — Eux non plus, ils n'étaient pas 
indignes de leur grade. Dans la communauté de village 
ou de métier, le syndic, élu par ses pareils et ses voi- 
sins, n'était point nommé à l'aveugle; à son endroit 
tous ses électeurs étaient compétents : paysans, ils 
l'avaient vu travailler à sa terre ; forgerons ou menui- 
siers, ils l'avaient vu travailler à sa forge ou 5 son 
établi. Et, comme il s'agissait pour eux de leurs inté- 
rêts directs, présents et palpables, ils le choisissaient 
au mieux de leurs intérêts, non pas sur une recom- 
mandation de journal, sur une profession de foi em- 
phatique et vague, sur de grandes phrases creuses, 
mais d'après leur expérience personnelle et la connais- 
sance approfondie qu'ils avaient de lui. L'homme que 
le village députait chez l'intendant, ou que la corpora- 
tion déléguait à l'hôtel de ville était à l'ordinaire le plus 
capable et le plus autorisé de la corporation ou du vil- 
lage, probablement l'un de ceux qui, par leur travail, 
leur intelligence, leur probité et leur économie, avaient 
le mieux prospéré, quelque maître artisan ou labou- 
reur, instruit par de longues années de pratique, au 
fait des détails et des précédents, de bon jugement et 
de bonne réputation, ayant plus d'intérêt qu'un autre 
à soutenir les intérêts de la communauté et plus de 



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170 LA RÉVOLUTION 

loisir qu'un autre pour vaquer aux affaires communes*. 
Par la force même des choses, cet homme s'imposait 
à Tattention, à la confiance, à la déférence de ses pairs, 
et, parce qu*il était leur représentant naturel, il deve- 
nait leur représentant légal. 

En somme, dans cette vieille société, si les pressions 
étaient mal réparties, si l'équilibre total était instable, 
si les pièces d'en haut pesaient trop lourdement sur les 
pièces d'en bas, du moins le triage, qui, dans tout État 
policé, sépare incessamment le grain de la paille, s'opé- 
rait presque bien; sauf au centre et à la Cour, où, depuis 
un siècle, la machine à vanner fonctionnait au hasard 
et parfois à contresens, le départ se faisait régulière- 
ment, avec plus de lenteur, mais peut-être avec plus de 
justesse que dans notre démocratie contemporaine. 11 y 
avait plus de chances alors pour que le notable de droit 
devînt un notable défait; la difficulté était moindre et 
l'inclination plus forte, pour fonder, maintenir, perpé- 
tuer une famille ou une œuvre ; on regardait plus sou- 
vent au delà de soi ; les yeux se portaient naturellement 
hors du cercle étroit de la personne, en arrière et en 
avant de la vie présente. L'institution du partage égal, 
le régime du partage forcé, la règle du partage en 
nature et les autres prescriptions de notre Code civil 
n'émiettaient pas les héritages et ne démolissaient pas 
les foyers*. Le laisser-aller des parents et le sans-gêne 

1. F. Le Play, les Ouvriers européens^ V, 456, (2" édition) (sur la 
corporation des ouvriers charpentiere de Paris). 

2. i6., lY, 577. — Lire les monographies de quatre familles 



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LES GOUVERNÉS 171 

des enfants n'avaient pas encore énervé l'autorité et 
aboli le respect dans la famille. On ne voyait point les 
associations utiles et naturelles écrasées dans leur 
germe ou arrêtées dans leur développement par l'hos- 
tilité systématique de la loi. La facilité et le bon mar- 
ché des transports, la promiscuité des écoles, réchauf- 
fement des concours, l'appel de tous à toutes les places, 
l'exaltation croissante des ambitions et des convoitises, 
ne multipliaient pas au delà de toute mesure les déclas- 
sés mécontents et les nomades malfaisants. Dans l'ordre 
politique, l'ineptie, l'envie et la brutalité n'étaient point 
souveraines; le suffrage universel n'excluait pas du 
pouvoir les hommes nés, élevés et qualifiés pour l'exer- 
cer; les innombrables emplois publics n'étaient point 
offerts en proie au charlatanisme et à l'intrigue des 

(Bordier de la Basse-Bretagne, Brassier de TArmagnac, Savonnier 
de la Basse-Provence, Paysan de Lavedan, ch. vu, vnr et ix). — Id., 
V Organisation de la famille, 62, et tout le volume. — M. Le Play, 
par ses recherches méthodiques, exactes et profondes, a rendu un 
service de premier ordre à la politique, et, par contre-coup, à 
l'histoire. Il a observé et décrit minutieusement les débris épars 
de l'ancienne organisation sociale : l'analyse et la comparaison 
de ces débris montrent l'épaisseur et l'étendue de la couche 
presque détniite à laquelle ils ont appartenu. — Mes propres ob- 
servations sur place, en plusieurs provinces de la France, et mes 
souvenirs d'enfance concordent avec les découvertes de M. Le Play. 
— Sur les familles stables, honnêtes et prospères de petits pro- 
priétaires ruraux, cf. ib. 68 (Observations d'Arthur Young dans 
le Béarn) et 75. 11 y avait beaucoup de ces familles en 1789, 
beaucoup plus qu'aujourd'hui, notamment dans la Gascogne, le 
Languedoc, l'Auvergne, le Dauphiné, la Franche-Comté, l'Alsace 
et la Normandie. — 76., 499, 503. 508 (Effets du Code civil sur 
la transmission de la fabrique ou de la maison de commerce en 
France, et sur la culture en Savoie ; nombre des procès provoqués 
en France -par le régime du partage forcé). 



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172 LA RÉVOLUTION 

politiciens. La France n'était pas en train, comme 
aujourd'hui, de devenir un vaste hôtel garni, livré à des 
gérants de rencontre, condamné à des faillites pério- 
diques, peuplé d'habitants anonymes, indifférents les 
uns pour les autres, sans attache locale, sans intérêts 
ni affections de corps, simples locataires et consomma- 
teurs de passage, rangés par numéros autour d'une 
table d'hôte égalitaire et banale, où chacun ne songe 
qu'à soi, se sert au plus vite, accroche et mange tant 
qu'il peut, et finira par découvrir qu'en pareil endroit 
la meilleure condition, le parti le plus sage, est de 
vivre célibataire, après avoir mis tout son bien en 
viager. — Autrefois, dans toutes les classes et dans 
toutes les provinces, il y avait quantité de familles 
enracinées sur place, depuis cent ans, deux cents ans et 
davantage. Non seulement dans la noblesse, mais aussi 
dans la bourgeoisie et dans le tiers état, l'héritier d'une 
œuvre devait en être le continuateur; comme le châ- 
teau et le grand domaine, comme la maison bourgeoise 
et l'office patrimonial, l'humble domaine rural, ^a 
ferme, la boutique et l'atelier se transmettaient intacts 
de génération en génération*. Petit ou grand, l'individu 
ne s'intéressait pas uniquement à lui-même ; sa pensée 
s'allongeait vers l'avenir et vers le passé, du côté de 
ses ancêtres et du côté de ses descendants, sur la 
chaîne indéfinie dont sa propre vie n'était qu'un anneau ; 

1. F. Le Play, V Organisation de la famille, 212 (Histoire de la 
famille Mélouga, de 1856 à 1869, par M. Cheysson), et 269 (sur la 
difliculté des partages d'ascendants, par M. Claudio Jânnet). 



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LES GOUVERNÉS 473 

il possédait des traditions, il devait des exemples. A ces 
deux titres, son autorité domestique était incontestée* : 
tous les siens suivaient sa direction, sans écarts m 
résistance. Quand, par la vertu de cette discipline inté- 
rieure, une famille s'était maintenue droite et respectée 
dans le même lieu pendant un siècle, elle pouvait aisé- 
ment monter d'un degré, introduire quelqu'un des siens 
dans la classe supérieure, passer de la charrue ou des 
métiers aux petits offices, des petits offices aux grands 
et aux dignités parlementaires, des quatre mille charges 
qui anoblissaient à la noblesse légale, de la noblesse 
récente à la noblesse ancienne. Sauf les deux ou trois 
mille frelons dorés qui picoraient le miel public de 
Versailles, sauf les parasites de cour et leurs valets, 
c'est ainsi que les trois ou quatre cent mille notables et 
demi-notables de France avaient acquis ou gardé leur 
place, leur considération et leur fortune; partant ils 
en étaient les possesseurs légitimes. De père en fils, 
le paysan propriétaire, l'artisan maître s'était levé à 
quatre heures du matin, avait peiné de ses bras toute 
la journée, et n'avait pas bu. De père en fils, le fabri- 
cant, le négociant, le notaire, l'avocat, le proprié- 
taire d'un office avait été soigneux, économe, expert, 

i. Rétif de la Rretonne, Vie de mon père (Autorité du père dans 
une famille de paysans en Bourgog^ie). Sur cet article, je prie 
chaque lecteur d'interroger les souvenirs de ses grands parents. 
— Pour la bourgeoisie, j'ai cité plus haut la famille de Beau- 
marchais. — Pour la noblesse, lire l'admirabre lettre de Buffon 
du 22 juin 1787 (Correspondance de Buffon, 2 vol., publiée par 
BI. Nadaud de Buffon), prescrivant à son fils la conduite qu'il doit 
tenir après le scandale donné par sa femme* 

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174 LA RÉVOLUTION 

assidu à son bureau, régulier dans ses écritures, exact 
dans ses comptes. De père en fils, le gentilhomme 
avait servi bravement, le parlementaire avait jugé 
équitablement, par point d'honneur, avec un salaire 
moindre que l'intérêt de la somme qu'il avait versée 
pour acquérir son grade ou sa charge. Chacun de ces 
hommes n'avait que son dû ; son bien et son rang 
étaient l'épargne de sa race, le prix des services so- 
ciaux rendus par la longue file de ses morts méri- 
tants, ce que ses ancêtres, son père et lui-même 
avaient créé bu préservé de valeurs stables; dans la 
bourse héréditaire qu'il tenait en main, chaque pièce 
d'or représentait le reliquat d'une vie, l'œuvre subsis- 
tante de quelqu'un de sa lignée, et, de ces pièces d'or, 
il avait fourni lui-même une portion. — Car les 
services personnels comptaient même dans la haute 
noblesse, à plus forte raison dans la moyenne, dans le 
tiers état et dans le peuple. Parmi les notables de tout 
degré que Ton vient de décrire, à coup sûr, la plupart, 
en 1789, étaient des hommes faits, beaucoup des 
hommes mûrs, plusieurs des hommes âgés, quelques- 
uns des vieillards; par conséquent, pour justifier son 
rang et ses appointements ou ses bénéfices et sa for- 
tune, chacun d'eux pouvait alléguer quinze ans, vingt 
ans, trente ans, quarante ans de travail et d'honneur, 
dans Tordre privé ou dans l'ordre public, le grand 
vicaire du di(fcèse comme le premier commis du 
ministère, l'intendant de la généralité comme le prési- 
dent de la cour souveraine, le curé de ville, Tofficiér 

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LES GOUVERNÉS 175 

noble, le possesseur d'un office, Favocat, le procureur, 
le gros fabricant et le gros négociant comme le labou- 
reur aisé et l'artisan bien établi. — Ainsi, non seule- 
ment ils étaient une élite, la portion la plus précieuse 
de la nation, la futaie de la forêt, mais encore le bois 
de chaque tige appartenait à cette tige ; il était de son 
cru, Tœuvre de sa végétation ; la tige l'avait fait tout 
entier, par TeiTet incessant et spontané de sa propre 
pousse, par le travail ancien et récent de sa sève 
intérieure; à ce titre, elle devait être respectée. — Par 
un double attentat, par un méfait contre chaque tige 
humaine et par un méfait contre la forêt française, 
c'est toute cette futaie que les bûcherons jacobins 
viennent abattre. Leur principe aboutit à ce précepte, 
qu'il ne faut pas laisser debout un seul tronc de choix 
et de prix, pas un seul arbre notable, depuis le plus 
grand chêne jusqu'au plus mince baliveau. 



VU 



Non pas que le ravage s'arrête là ; la portée du prin- 
cipe est beaucoup plus longue. Règle fondamentale : 
selon les maximes jacobines, toute supériorité de con- 
dition, tout avantage public ou privé dont un citoyen 
jouit et dont d'autres citoyens ne jouissent pas, est 
illégitime. — Le 19 ventôse an II, Henriot, commandant 
général, ayant cerné le Palais-Royal et fait une rafle de 



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170 LA RÉVOLUTION 

suspects, rendait ainsi compte de son expédition* : 
î' Cent trente muscadins ont été arrêtés.... On a trans- 
^ féré ces Messieurs aux Petits-Pères. Ce ne sont pas 
« des sans-culottes ; ils sont gras et bien dodus, » Hen- 
riot avait raison . se bien nourrir est incivique. Qui- 
conque s'approvisionne est coupable, même quand il 
est allé très loin chercher ses provisions, quand il n'a 
pas surpayé le boucher de son quartier, quand il n'a 
pas ôté une once de viande à la ration de ses voisins; 
sitôt qu'on le découvre, on lui fait rendre gorge et on ' 
le châtie. — « Un citoyen avait fait venir un petit 
« cochon de lait de six lieues de Paris, et l'avait tué 
(( ensuite. Trois heures après, le cochon a été saisi par 
« des commissaires et distribué au peuple, sans que le 
« propriétaire ait pu en avoir un morceau » ; de plus, 
ledit propriétaire « a été mis en prison* ». — Accapa- 
reur : pour le Jacobin, pour des estomacs vides, il n'y a 
pas de plus grand crime ; leur imagination ne découvre 
que ce méfait pour s'expliquer l'arrestation d'Hébert, 
leur favori. « On dit à la Halle'* qu'il a accaparé un 
« compagnon de saint Antoine tout entier et un pot de 
(( vingt-cinq livres de beurre de Bretagne ; [» cela leur 
suffit; aussitôt, (c et à l'unanimité, ils vouent le Père 
« Duchesne à la guillotine ». — Aussi bien, de tous les 
privilèges, le plus blessant est la possession des vivres : 
{i 11 faut maintenant que celui qui a deux plats en 

1. Moniteur, XIX, 669. 

2. Dauban, Paris en 1794, 245 (Rapport de Bacon, 25 ventôse 
•.I II). 

5. Ib., 253 (Rapport de Perrière, 26 ventôse) 

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LES GOUVERNÉS 177 

« donne un à celui qui n*en a point* » ; tout homme 
qui s'arrange pour manger plus qu'un autre est un 
voleur; car, d'abord, il vole la communauté, seule pro- 
priétaire légitime des aliments; ensuite, il vole, et per- 
sonnellement, tous ceux qui ont moins à manger que 
lui. 

Même règle à Tégard des autres choses dont la pos- 
session est agréable et utile : dans le socialisme égali- 
taire, qui est le régime établi, toute commodité possédée 
par un individu à l'exclusion des autres est un plat 
qu'il dérobe à la table commune et qu'il s'arroge au 
détriment d'autrui. Là-dessus, les théoriciens qui gou- 
vernent sont d'accord avec les déguenillés qui régnent. 
Aristocrate, celui qui a deux bons habits, car beaucoup 
n'en ont qu'un mauvais*. Aristocrate, celui qui a de 

1. Dauban, ib., 245 (Rapport de Bacon, discours d'un orateur à 
l'assemblée générale de la section du Contrat Social, 25 ventôse). 

2. Un Séjour en France (septembre 1792). Lettre d'un Parisien : 
« U n'est pas encore sûr de se promener dans les rues avec des 
« habits décents ; j'ai été obligé de me procurer des pantalons, 
« une jaquette, une cravate de couleur et du linge grossier, que 
« j'ai soin d'endosser avant de m'aventurer dehors. » — Beau- 
lieu, Essais, V, 281 : « Nos petits-maîtres s'étaient laissé croître 
a de longues moustaches ; ils avaient hérissé leur chevelure, sali 
tt leurs mains, endossé des habits dégoûtants. Nos philosophes, 
a nos gens de lettres portaient de grands bonnets de poils, d'où 
a pendaient de longues queues de renard qui flottaient sur leurs 
« épaules; quelques-uns traînaient sur le pavé de grands sabres 
tt à roulettes; on les prenait pour des Tartares.... Dans les as- 
« semblées publiques, dans les loges de théâtre, on ne voyait 
« au premier rang que de monstrueux bonnets rouges : les galé- 
d riens de tous les bagnes de l'Europe semblaient avoir quitté 
« leurs bans, pour venir, à leur tour, donner le ton à cette su- 
« perbe ville qui l'avait donné à toute l'Europe. » — Un séjour 
en France, 43 (Amiens, septembre 1792) : « On insulte commu- 

LA RÉVOLUnON, VI. T. VIIL — 12 

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178 U RÉVOLUTION 

bons souliers; car beaucoup n'ont que aes sabots ou 
vont pieds nus. Aristocrate, le propriétaire qui touche 
ses loyers; car d'autres, ses locataires, au lieu de tou- 
cher, payent. Aristocrate, le locataire qui est dans ses 
meubles; car beaucoup logent en garni, et plusieurs à 
la belle étoile. Aristocrate, quiconque possède un capi- 
tal, même des plus minces, en argent ou en nature, un 
champ et un toit, une demi-douzaine de couverts d'ar- 
gent donnés par ses parents le jour de son mariage, un 
bas de laine où se sont entassés, un à un, vingt ou trente 
écus, toutes ses économies, quelque réserve ou quelques 
épargnes, un chétif assortiment de subsistances ou de 
marchandises, sa récolte de Tannée, son fonds d'épice- 
rie, surtout s'il répugne à s'en dessaisir et s'il laisse 
voir son mécontenteraient lorsque, par la taxe révolu- 
tionnaire, par la réquisition, par le maximum, par la 
confiscation des métaux précieux, il est contraint de 
livrer sa petite épargne gratis ou à moitié prix. — Au 
fond, ceux-là seuls sont réputés patriotes, qui n'ont 
rien en propre et vivent au jour le jour, a les gueux* », 



<L nément dans les rues les femmes qui s naûillent trop bien ou 
« avec des couleurs qu'il plaît au peuple d'appeler aristocrati- 
n ques. J'ai été moi-même presque renversée à terre, parce que je 
a portais un chapeau de paille avec des rubans verts. » — 
— Nolhac, Souvenirs de trois années de la Révolution à Lyon, 132 : 
« On publia que quiconque avait deux habits devait en porter un 
« à sa section, pour habiller un bon républicain et assurer le 
c règne de l'égalité. » 

1. Bûchez et Roux, XXVI, 455 (Discours de Robespierre aux 
Jacobins, 10 mai 1795) : a Tous les riches font des vœux pour la 
ft contre-révolution ; il n'y a que les hommes gueux, il n'y a que 
c le peuple qui puisse sauver la patrie. » — Id., XXX (Rapport 



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LES GOUVERNÉS 179 

les indigents, les vagabonds, les affamés ; car le travail- 
leur le plus humble, le moins lettré et le plus malaisé 
est traité en coupable, en ennemi, par cela seul qu'on 
lui soupçonne quelques ressources ; il aura beau mon- 
trer ses mains gercées ou calleuses, il n'échappera ni à 
la spoliation, ni à la prison, ni à la guillotine. — A 
Troyes, telle pauvre fille de boutique, qui a monté un 
petit commerce avec de Targent emprunté, demi-ruinée 
par une banqueroute, ruinée tout à fait par le maximum, 
infirme et mangeant pièce à pièce le demeurant de son 
fonds, est taxée à 500 Hvres*. Dans les villages d'Alsace, 
ordre d'arrêter les cinq, six ou sept plus riches de la 
commune, même s'il n'y a pas de riches; en consé- 
quence, on empoigne les moins pauvres, en leur quaUté 
de moins pauvres, par exemple, à Heiligenberg, six 
« laboureurs », dont un manœuvre ou « journalier, 
< comme suspect », dit le registre d'écrou, » parce qu'il 



de Hobespierre à la Convention, 25 décembre 1793) : a Les 
« vertus sont l'apanage du malheureux et le patrimoine du 
« peuple. » — Archives nationales, AF, II, 72 (Lettre de la mu- 
nicipalité de Montauban, 23 vendémiaire an IV). Beaucoup d'ou- 
vriers des manufactures ont été pervertis « par les démagogues 
4 furieux, par les orateurs des clubs, qui leur ont laissé entre- 
« voir l'égalité des fortunes, et leur ont présenté la Révolution 
« comme la proie de la classe qu'ils appelaient sans-culottes.... 
« La loi du maximum, d'abord assez bien exécutée, l'humiliation 
« des riches, la séquestration des biens immenses des riches, 
c semblaient devoir réaliser ces belles promesses. » 

1. Archives nationales, F', 4421. Pétition de Madeleine Patris. 
— Pétition de Quétrent-Cognier, fabricant-tisserand, « sans-cu- 
« lotte et un des premiers de la création de la garde nationale de 
« Troyes i. — (Le style et l'orthographe sont tout à fait bar- 
bares.) 



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180 LA REVOLUTION 

« est dans l'aisance* ». — A ce compte, nulle part il 
n'y a tant de suspects que dans le peuple ; la boutique, 
la ferme et l'atelier recèlent plus d'aristocrates que le 
presbytère et le château. Effectivement, selon les Jaco- 
« bins', les cultivateurs sont presque tous aristo- 
« crates»; tous les marchands sont essentiellement 
« contre-révolutionnaires')), et particulièrement les dé- 
bitants d'objets de première nécessité, marchands de 
vin, boulangers et bouchers, ceux-ci surtout, « conspi- 
m rateurs )> avérés, « ennemis de l'intérieur )), et « dont 
« l'aristocratie est insupportable )). Voilà déjà, parmi les 
petites gens, beaucoup de délinquants à punir 

Mais on en punit bien davantage : car, outre le crime 
qui consiste à n'être pas un indigent, à posséder quel- 



i. Archives nationales, ÂF, II, 135 (Extrait du registre des 
délibérations du comité révolutionnaire de la commune de Stras- 
bourg, liste des détenus et motifs de chaque arrestation). A 
Oberschœffolsheim, deux laboureurs ont été arrêtés « parce 
« qu'ils étaient deux des plus riches particuliers de la commune » 
— Recueil de pièces, etc., I, 225 (Déclaration de Welker, com- 
•aiissaire révolutionnaire) : « Je soussigné déclare que, sur les 
a ordres du citoyen Clauer, commissaire du canton, j*ai livi'é à 
« Strasbourg les sept plus riches d'Oberschœffolsheim, sans que 
« j'aie su pourquoi. » — Sur les sept, quatre furent guillotinés. 

% Bûchez et Roux, XXYI, 541 (Discours de Ghasles à la Conven- 
tion, 2 mai 1793). 

3. Moniteur, XYIII, 452 (Discours d'Hébert aux Jacobins, 26 bru- 
maire). — Schmidt, Tableaux de la Révolution française, II, 49 
(Rapport de Dutard, 11 juin). — Archives nationales,' Y"^, 5116' 
(Rapport de Pourvoyeur, 6 nivôse an II) : a Le peuple ce plain 
fl qu'il y a encore quelques conspirateurs dans l'intérieur, comme 
« les bouchers et les boulangers, mais notamment les premier 
« qui son d'une aristocratie insuporlable. Il ne veulent plus 
« vendre de viande, il est affreux de voir ce qu'il donnent aa 
c peuple. » 



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LES GOUVERNÉS 181 

que chose, à détenir des objets nécessaires à la vie, il y 
a le crime d'aristocratie proprement dite, je veux* dire 
la répugnance, le manque de zèle, ou même l'indiffé- 
rence pour le régime établi, le regret du régime détruit, 
une parenté, liaison, familiarité avec quelque émigré, 
condamné ou détenu de la classe supérieure, des ser- 
vices rendus à un proscrit, la fréquentation d'un prêtre. 
Or nombre de pauvres gens, fermiers, artisans, do- 
mestiques, servantes, ont commis ce crime*; et dans 

1. Recueil de pièces, etc., I, 69 et 91. A Sti*asbourg, nombre 
de femmes du peuple sont incarcérées « comme aristocrates et 
a fanatiques d, sans autre motif allégué, et voici leurs conditions: 
ouvrière en modes, tapissière, ménagère, sage-femme, boulan- 
gère, femmes de confiseurs, de cafetiers, de tailleurs, de potiers, 
de ramoneurs. — Ib.j II, 216 : c Ursule Roth, servante chez un 
« émigré, arrêtée pour savoir si son maître n'avait rien caché... 
« Marie Faber, arrêtée comme soupçonnée d'avoir servi chez un 
» prêtre. » — Archives nationales, AF, II, 135. (État nominatif 
des femmes suspectes et détenues dans les bâtiments du collège 
national) : La plupart sont détenues comme mères, sœurs, 
femmes ou filles d'émigrés ou de prêtres déportés, et beaucoup 
sont des femmes de boutiquiers ou d'artisans. L'une, garde- 
malade de son métier, est détenue^ c comme aristocrate et fana- 
a tique ». — (Autre état nominatif pour les hommes détenus) : 
Un tonnelier, comme « aristocrate » ; un tripier, comme « très 
« incivique et n'ayant jamais montré d'attachement pour la Ré- 
a volution » ; un maçon, comme « n'ayant jamais montré de pa- 
« triolisme m; un cordonnier, comme a aristocrate de tout temps 
« et ayant accepté une place de portier sous le tyran » ; quatre 
forestiers nationaux, comme « n'ayant pas des sentiments pa- 
« triotiques » ; etc. — Recueil de pièces, etc., II, 220 : « La citoyenne 
< Gunz, âgée de soixante-quinze ans, et sa fille, âgée de qua- 
« rante-quatre ans, accusées d'avoir envoyé, le 22 mai 1792, 
« 36 francs en argent au fils de la première, émigré, furent guil- 
« lotinécs ». — Cf. Sauzay, tomes III, IV et V (appendices), les 
listes d'émigrés et détenus dans le Doubs ; on y trouvera les qua- 
lités et professions, avec les motifs d'incarcération. — A Paris 
même . Archiver nationales, F', 3116'. Rapport de Latour-la- 



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182 Là Révolution 

plusieurs provinces, dans plusieurs grandes villes, 
presque toute la population qui travaille de ses mains 
le commet et s'y obstine; au rapport des agents jaco- 
bins, c'est le cas pour TAlsace, la Franche-Comté, la 
Provence, le Vaucluse, TAnjou, le Poitou, la Vendée, la 
Bretagne, la Picardie, la Flandre, à Marseille, à Bor- 
deaux et à Lyon ; dans Lyon seulement, écrit CoUot 
d'Herbois, « il y a soixante mille individus qui ne se- 
« ront jamais républicains; ce dont il faut s'occuper, 
« c'est de les licencier, de les répandre avec précaution 
(( sur la surface de la République' ». Enfin, aux gens 
du peuple poursuivis pour les motifs publics, ajoutez 
les gens du peuple poursuivis pour des motifs privés : 
entre les paysans du même village, entre les ouvriers 
du même métier, entre les boutiquiers du même quar- 
tier, il y a toujours de l'envie, des inimitiés, des ran- 
cunes; ceux d'entre eux qui, étant jacobins, sont deve- 
nus pachas chez eux et sur place, peuvent satisfaire 
impunément leurs jalousies locales ou leurs ressenti- 
ments personnels, et ils n'y manquent pas*. 

montagne, 20 septembre 1793) ; l'aversion pour le gouvernement 
descend très bas : « Ces femmes (de la Halle et des marchés) 
« s'accordent toutes sur un point, le besoin d'un nouvel ordre 
» de choses ; elles se plaignent de toutes les autorités consti- 
a tuées, sans en excepter une;.... elles n'ont pas encore le roi 
c dans la bouche, il est bien à craindre qu'elles ne l'aient déjà 
« dans le cœur. Une femme disait dans le faubourg Saint-Antoine : 
c Si nos maris ont fait la Révolution, nous saurons bien faire la 
c contre-révolution, si cela est nécessaire. » 

1. Voir tome VIT, livre III, ch. n, § vi. — Archives nationales,?'' y 
4435, n« 10 (Lettre de Collot d'Herbois à Couthon, il frimaire an II). 

2. Archives des affaires élrangèret^ tome 331 (Lettre de Ber- 



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LES GOUVERNÉS 185 

C'est pourquoi, sur les listes de guillotinés, de détenus 
et d'émigrés, les hommes et les femmes de condition 
inférieure sont en nombre immense, en plus grand 
nombre que leurs compagnons de la classe supérieure et 
de la classe moyenne mises ensemble. Sur 12 000 con- 
damnés à mort dont on a relevé la qualité et la profes- 
sion, on compte 7545* paysans, laboureurs, garçons de 
charrue, ouvriers des différents corps d'état, cabaretiers 
et marchands de vin, soldats et matelots, domestiques, 
filles et femmes d'artisans, servantes et couturières. Sur 
1900 émigrés du Doubs, plus de liOO appartiennent au 
peuple. Vers le mois d'avril 1794, toutes les prisons de 
France s'emplissent de cultivateurs'; dans les seules 
prisons de Paris, deux mois avant le 9 Thermidor, il y 
en avait 2000'. Sans parler des onze départements de 
l'Ouest, où quatre à cinq cents lieues carrées de territoire 
ont été dévastées, où vingt villes et dix-huit cents 
villages ont été détruits*, où le but avoué de la poli- 
tique jacobine est l'anéantissement systématique et 

Irand, Nismes, 5 frimaire) : « Nous voyons avec peine que les 
c palrioles en place ne sont point délicats sur les moyens de faire 
« arrêter, de trouver des coupables, et que la classe précieuse 
« des artisans n'est pas exceptée. » 

1. Bcrryat-Saint-Prix, la Justice révolutionnaire^ l** édit., 229. 

2. Un séjour en France, 186 : a Je m'aperçois que la plupart 
« des gens que l'on arrête à présent sont des fermiers. » (Par 
suite de la réquisition des grains et de l'application de la loi du 
maximum aux grains.) 

3. Bulletin du Tribunal révolutionnaire , n* 31 (Déposition de 
Toutin, secrétaire du parquet). — 1200 de ces malheureux furent 
élargis après le 9 Thermidor. 

4. Moniteur, séance du 29 janvier 1797 (Rapport de Luminais). 
— Danican, les Brigands démasaués. 194. 



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484 U RÉVOLUTION 

total du pays, bêtes et gens, bâtiments, moissons, cul- 
tures et jusqu'aux arbres, il y a des cantons et même 
des provinces où c'est toute la population rurale et ou- 
vrière que Ton arrête ou qui s'enfuit : dans les Pyrénées, 
les vieilles peuplades basques, « arrachées à leur sol 
« natal, entassées dans les églises, sans autres subsis- 
« tances que celles de la charité », au cœur de l'hiver, 
si bien que 1600 détenus meurent, « la plupart de froid 
(( et de faim* » ; à Bédouin, ville de 2000 âmes, où des 
inconnus ont abattu l'arbre de la Liberté, quatre cent 
trente-trois maisons démolies ou incendiées, seize guil- 
lotinés, quarante-sept fusillés, tous les autres habitants 
expulsés, réduits à vivre « en vagabonds dans la mon- 
« tagne et à s'abriter dans des cavernes qu'ils creusent 
« en terre* » ; en Alsace, 50000 cultivateurs qui, pen- 
dant l'hiver de 1793, se sauvent, avec femmes et en- 
fants, au delà du Rhin'. — Bref l'opération révolution- 

1. Mcillan, Mémoires, 166. 

2. Berryat-Saint-Prix, la Justice révolutionnaire, 419. — Ar- 
chives nalioualesj AF» II, 145 (Arrêtés du représentant Maignet, 
14, 15, 17 floréal an II). — Le tribunal criminel jugera et fera 
exécuter les principaux coupables ; les autres habitants évacue- 
ront, dans les vingt-quatre heures, leurs maisons en emportant 
leurs meubles. Puis toute la ville sera brûlée. Défense d'y recon- 
struire ou de cultiver le sol. Les habitants seront répartis dans 
les communes voisines; défense à chacun d'eux de quitter la 
commune qui lui est assignée, sous peine d'être traité en émi- 
gré ; ordre d'y comparaître une fois par décade, devant la muni- 
cipalité, sous peine d'être déclaré suspect et incarcéré, etc. 

3. Recueil de pièces, etc., I, 52 (Arrêté de Baudot et Lacoste, 
6 pluviôse an II) : a Considérant qu'on ne pourrait se procurer 
« de jurés dans une étendue de cent lieues, dont les deux tiers 
« des habitants ont émigré... x>. — Moniteur, 28 et 29 août 1797 
(Rapport rt'Harmand de la Meuse). — /^., XIX, 714 (séanoe du 



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LES GOUVERNÉS 485 

naire est une coupe sombre, conduite à travers le peuple 
comme à travers les autres classes, à travers le taillis 
comme à travers la futaie, souvent de manière à faire 
place nette et à raser jusqu'aux plus bas buissons. 

Mais, dans cette coupe à blanc étau, les notables du 
peuple, proportion gardée, ont plus à souffrir que les 
simples gens du peuple, et, manifestement, le bûche- 
ron jacobin s'acharne, avec insistance et choix, sur les 
vétérans du travail et de l'épargne, sur les gros fer- 
miers qui, de père en fils et depuis plusieurs généra- 
ions, tiennent la même ferme, sur les ouvriers-patrons 
qui ont un atelier bien monté et une bonne clientèle, 
sur les boutiquiers estimés et achalandés qui n'ont pas 
de dettes, sur les syndics* de village et de métier; car 
ils portent tous, plus profondément et plus visiblement 
que les autres gens de leur classe, les cinq ou six 
marques qui appellent la hache. — Ils sont plus à leur 
aise, mieux fournis des choses nécessaires ou commodes, 
et cela seul est un délit contre l'égalité. Ayant un 
pécule, quelques pièces d'argenterie, parfois un magot 
d'écusS une provision de linge et de vêtements, de 



26 ventôse an II, discours de Baudot) : c 40000 personnes, de 
« tout âge et de tout sexe, ont, dans les seuls districts d'Hague- 
« nau et de Wissembourg, fui le territoire français, à la reprise 
c des lignes. Les noms sont dans nos mains, les meubles dans le 
« dépôt de Saverne, et les propriétés au pouvoir de la Répu- 
« blique. x> 

1. Albert Babeau, Histoire de Troyes, II, 160 : « Un jardinier 
« conservait avec soin 8223 livres en or, qui étaient le fruit de 
« ses économies : menacé de la prison, il fut obligé de les 
« livrer, i 



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186 LA RÉVOLUTION 

denrées ou de marchandises, ils ne se laissent pas dé- 
pouiller volontiers : délit d'égoïsme. Étant égoïstes, on 
doit présumer qu'ils sont hostiles au régime de la fra- 
ternité, ou du moins indifférents, tièdes pour la Répu- 
blique, c'est-à-dire modérés, ce qui estun grief énorme*. 
Étant les premiers de leur classe, ils ont de l'orgueil, 
comme les nobles et comme les bourgeois, et ils 
s'estiment au-dessus d'un indigent, d'un vagabond, d'un 
pur sans-culotte : quatrième crime et le plus impardon- 
nable de tous. De plus, par le fait de leur condition 
plus haute, ils ont contracté des familiarités et des liai- 
sons avec la classe proscrite; souvent le fermier, le 
régisseur a de rattachement pour son propriétaire ou 
patron noble*; quantité de cultivateurs, boutiquiers, 
artisans, de famille ancienne et considérée, sont appa- 
rentés à la bourgeoisie ou au clergé', par un fils, un 

i. Archives nationales, AF, II, 116 (Arrêté du représentant 
Paganel, Toulouse, 2 brumaire an II) : « Le jour est arrivé où 
a l'apathie est une injure au patriotisme, et l'indifférence un 
a crime. Nous ne répondrons plus aux objections de l'avarice 
« nous forcerons les riches aux. devoirs de la fraternité qu'ils ont 
« abjurée. » — Ib. (Extrait du registre des séances du Comité 
central de Montauban, 41 avril 1793, avec approbation du repré- 
sentant Jeanbon-Saint-André) : a Le voici enfin venu le moment 
c où le modérantisme, le royalisme, la pusillanimité et toutes 
« autres sectes inutiles ou traîtres à la patrie doivent disparaître 
c du sol de la liberté. Toutes opinions contraires à celles de la 
« sans-culotterie sont condamnables et doivent être punies. » 

2. Archives nationales, F', 2471 (Registre du Comité révolu- 
tionnaire de la section des Tuileries, séance du 17 septembre 
1793). Liste de soixante-quatorze personnes à mettre en état d'ar- 
restation, entre autres M. de Noailles, avec cette mention : o Toute 
<L la famille à arrêter, y compris Guy leur secrétaire, et Hervet 
« leur ancien intendant, rue Saint-Honoré ». 

3. Archives des affaires étrangères, tome 322 (Lettres de La- 



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LES GOUVERNÉS 187 

frère qui s'est élevé d'un degré dans le commerce ou 
dans l'industrie, qui a étudié, qui est devenu curé ou 
homme de loi, par une fille, une sœur qui s'est bien 
mariée ou qui s'est faite religieuse; or le parent, l'allié, 
l'ami, le camarade d'un suspect est lui-même un sus- 
pect. Dernier signe contre-révolutionnaire et décisif: 
étant des hommes rangés et réguliers de mœurs, ayant 
prospéré ou s'étant maintenus sous l'ordre ancien, ils 
ont naturellement du respect pour les institutions de 
l'ancien régime; ils gardent involontairement un fond 
de vénération pour le roi et surtout pour la religion; 
ils sont catholiques pratiquants. Partant ils voient avec 
chagrin la fermeture des églises, l'interdiction du culte, 
la persécution des ecclésiastiques; ils voudraient bien 
aller encore à la messe, faire leurs Pâques, avoir un 
curé orthodoxe qui pût leur conférer des sacrements 
valables, un baptême, une absolution, un mariage, une 
extrême-onction de bon aloi*. A tous ces titres, ils ont 
pour ennemis personnels les chenapans en place, et, 
par tous ces motifs, on les abat; ce qui faisait leur mé- 
rite fait maintenant leur démérite. — Ainsi, c'est l'élite 
du peuple qui, dans le peuple, fournit la principale 
jonchée; c'est contre l'aristocratie subalterne, contre 



douay, Châlons, 17 et 20 septembre 1792) : « A Meaux, les bri- 
« gands ont égorgé 15 prisonniers, dont 7 prêtres, dont les pa- 
c rents sont de la ville ou des environs. De là un nombre im- 
« mense de mécontents. » — Sauzay, I, 17 : a Les curés de cam- 
a pagne se recrutaient généralement dans la bourgeoisie rurale 
< et parmi les plus honorables familles de cultivateurs. » 
1. Sauzay, passim, surtout les tomes III, lY, V, VI. 



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488 U RÉVOLUTION 

les hommes les plus capables de faire et de bien con- 
duire le labeur manuel, contre les travailleurs les plus 
recommandables par leur activité, leur frugalité, leurs 
bonnes mœurs, que la Révolution, dans ses rigueurs 
contre la classe inférieure, a le plus âprement sévi. 

VIII 

Par la même raison, quand il s*agit des notables pro- 
prement dits, elle sévit plus âprement encore, non pas 
seulement contre les nobles, à titre d'anciens privilé- 
giés, non pas seulement contre les ecclésiastiques, à 
titre de catholiques insoumis, mais contre les nobles, les 
ecclésiastiques et les bourgeois, en leur qualité com- 
mune de notables, c'est-à-dire d'hommes élevés au-des- 
sus des autres et distingués delà foule par la supériorité 
de leur condition. Aux yeux du vrai Jacobin, les no- 
tables du troisième ordre ne sont pas moins coupables 
que les membres des deux premiers ordres. — « Les 
« bourgeois*, les marchands, les gros propriétaires, 
écrit une Société populaire du Midi, ont toute la pré- 
« tention des ci-devant. » — Et la Société se plaint de 
ce que a la loi ne fournit aucun moyen de dessiller les 



1. Archives nationales ^ F', 4437 (Adresse de la Société popu- 
laire de Clavisson (Gard), 7 messidor an II). — Rodolphe Reuss, 
Seligman Alexandre, ou les tribulations d'un Israélite strasbour- 
geois pendant la Terreur, 37. (Ordre donné par le général 
Dièche à Coppin, commandant de la prison du séminaire) : 
<L Mets le plus grand zèle à abaisser le caquet des aristocrates. » 
Telle est, en abrégé, la consigne de tous les Jacobins en place. 



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LES GOUVERNÉS 189 

« yeux des gens du peuple sur le compte de ces nou- 
« veaux tyrans ». — Chose horrible : quoique leur 
condition soit un attentat contre Tégalité, ils en sont 
fiers ; bien pis, cette condition leur attire la considéra- 
tion publique. — En conséquence, « la Société dési- 
a rerait qu'on attribuât au Tribunal révolutionnaire le 
(( droit de condamner à une détention momentanée 
« cette classe d'individus orgueilleux; le peuple verrait 
a alors qu'ils ont commis un délit, et reviendrait de 
« l'espèce de respect qu'il a pour eux ». — Hérétiques 
incorrigibles et contempteurs du dogme nouveau, ils 
sont trop heureux d'ê'tre traités en mécréants, à peu 
près comme les juifs au moyen âge. Aussi bien, si on 
les tolère, c'est pour les piller à discrétion, pour les 
couvrir d'opprobres, pour les courber sous la crainte. 
— Tantôt, avec une ironie insultante, on les met en 
demeure de prouver leur civisme douteux par des dons 
forcés. « Considérants dit le représentant Milliaud, que 

1. Archives nationales, AF, II, 88 (Arrêté du représentant 
Milhaud, Narbonne, 9 ventôse an II). Article II : « Le don pa- 
« triotique sera doublé, si dans les trois jours toutes les barques 
a ne sont pas déchargées, et si toutes les charrettes ne sont pas 
« chargées à mesure de leur arrivée. » — Article IV : a La mu- 
« nicipalité est chargée, sous sa responsabilité personnelle, de 
c faire la répartition sur les citoyens les plus fortunés de Nar- 
€ bonne. » — Article VII : « Si l'arrêté n'est pas exécuté dans 
« les vingt-quatre heures, la municipalité indiquera au comman- 
a dant de la place les riches égoïstes qui auraient refusé de ver- 
« ser leur contingent », etc. — Article VIII ; « Le commandant 
« est spécialement chargé de rendre compte de l'arrestation des 
» riches réfractaires aux représentants du peuple, dans les vingt- 
« quatre heures, et répondra sur sa tête de l'exécution ponctuelle 
€ du présent arrêt. » — /6., AF, II, 135 (Arrêté de Saint-Just 



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190 LA RÉVOLUTION 

« tous Jes citoyens et citoyennes de Narbonne ont été 
« requis pour le déchargement et le transport des four- 
a rages ; que, ce matin, le représentant, de sa personne, 
« ayant inspecté l'opération, n'a vu sur le canal que des 
(( sans-culottes et quelques jeunes citoyennes; qu'il n'a 
« trouvé aucun muscadin et aucune muscadine ; que les 
m personnes dont les mains sont sans doute trop délicates 
« pour se livrer, même passagèrement, aux glorieux ou- 
« vrages des robustes sans-culottes, ont, d'un autre côté, 
« plus de ressources par leur fortune ; voulant donner 
« aux riches de Narbonne le précieux avantage dêtre 
« aussi utiles à la République, » arrête que <( les citoyens 
a les plus riches de Narbonne » payeront dans les vingt- 
quatre heures un don patriotique de 100 000 livres, 
dont une moitié sera versée aux hôpitaux militaires; 
l'autre moitié, sur la désignation d'un « Comité de 
« bienfaisance composé de trois sans-culottes bien 
« révolutionnaires » , sera distribuée aux pauvres de la 
commune ; « si quelque riche égoïste refuse de verser 
« son contingent, il sera, sur-le-champ, traduit dans la 
« maison d'arrêt de Perpignan ». — Ne pas travailler 
de ses mains, être impropre aux œuvres de la force 
physique, cela seul est une tache en démocratie, et 
attire sur l'homme qui en est souillé, non seulement un 
surcroît de taxes pécuniaires, mais souvent aussi un 



et Lebas, Strasbourg, 10 brumaire an II). Ironie analogue : les 
riches de Strasbourg sont représentés comme i sollicitant un 
€ emprunt sur les personnes opulentes et des mesui^es de sévé- 
c rite contre les égoïstes récalcitrants ». 



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LES GOUVERNÉS 191 

surcroît de corvées personnelles. A Villeneuve-rAvey- 
ron et dans tout le département du Cantal*, le repré- 
sentant Taillefer et son délégué Deltheil chargent les 
comités révolutionnaires de (t mettre en état de réquisi- 
« tion et conscription militaire tous les muscadins au- 
(( dessus de la première classe, c'est-à-dire de 25 à 
40 ans », lesquels ne sont point atteints par la loi. 
« Par muscadins sont entendus tous les citoyens de cet 
fl âge, non mariés et n'exerçant aucune profession 
(( utile », en d'autres termes, les gens qui virent de 
leur revenu. Et pour que, dans la classe moyenne ou 
supérieure, nul ne puisse échapper, l'arrêté soumet à 
des rigueurs spéciales, à des taxes supplémentaires, à 
l'arrestation arbitraire, non seulement les propriétaires 
et les rentiers, mais encore tous les individus désignés 
par les qualifications suivantes : « aristocrates, feuil- 
« lants, modérés, girondins, fédéralistes, muscadins, 
« superstitieux, fanatiques, fauteurs du royalisme, de 
a la superstition, du fédéralisme, accapareurs, mono- 
« poleurs, agioteurs, égoïstes, suspects d'incivisme, et, 
« généralement, tous les indifférents pour la Révolu- 
« tion » ; les comités locaux feront la liste nominative. 
Parfois, dans une ville, quelque démarche collective, 
un vote, une pétition, fournit cette liste toute faite*; il 



1. Archives nationales, AF, II, 92 (Arrêtés du représentant Tail- 
lefer, Villefranche-l'Aveyron, 3 brumaire an II, et de son délégué 
Deltheil, 11 brumaire an II). 

2. C'est le cas à Lyon, Marseille et Bordeaux, et à Paris, pour 
les signataires de la pétition de 8000 ou de la pétition de 20 000, 
pour les membres des clubs feuillants, etc 



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492 U RÉVOLUTION 

suffit d*avoir la pièce, pour connaître tous les notables 
et les plus honnêtes gens de Tendroit; dès lors, sous 
prétexte d'une répression politique, les niveleurs peuvent 
donner carrière à leur haine sociale. — A Montargis, 
neuf jours après Fattentat du 20 juin 1792*, 228 no- 
tables ont signé une adresse pour témoigner au roi leur 
sympathie respectueuse ; vingt et un mois plus tard, par 
un coup rétroactif, on les frappe, et avec d'autant plus 
de plaisir que visiblement on frappe en eux les personnes 
les plus considérées de la ville, tout ce que la fuite et le 
bannissement y ont laissé d'aristocratie noble, ecclésias- 
tique, bourgeoise ou populaire. Déjà, « lors de Tépura- 
« tion des autorités constituées de Montargis, le reprè- 
(( sentant avait retiré aux signataires la confiance pu- 
<[ blique et les avait repoussés de toutes les fonctions ». 
Mais cela ne suffit pas; le châtiment doit être exem- 
plaire. — Quatre d'entre eux, l'ex-maire, l'ex-receveur, 
un administrateur du district, un notable, sont envoyés 
au Tribunal révolutionnaire de Paris, pour y être guillo- 

1. Archives nationales^ AF, II, 116 (Procès-verbal de la séance 
publique du 20 ventôse an II, tenue à Montargis, au temple de la 
Raison, par Benou, « agent national de la commune et agent 
a particulier du représentant du peuple ». — Arrêtés antérieurs 
et ultérieurs du représentant Leliot). — Ont signé 86 personnes 
soumises à la pénitence publique, parmi elles 24 femmes ou 
veuves; ce qui, avec les quatre signataires envoyés au tribunal 
de Paris et les 32 reclus, fait 122. — Très probablement, les 106 
qui manquent pour parfaire le chiffre de 228, avaient émigré, ou 
avaient été bannis, comme prêtres insermentés, dans l'intervalle. 
— i6., DS, I, 10 (Arrêtés de Lacroix, Louchet et Legendre, 
Couches, 8 et 9 frimaire an II). Incarcération des ofllciers muni- 
cipaux de Couches, pour une pétition analogue et autres marques 
de feuillantisme. 



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LES GOUVERNES 193 

tinés selon les principes. Trente-deux autres, anciens 
officiers, chevaliers de Saint-Louis, mousquetaires, 
nobles, prêtres, juges, un ex-procureur du roi, un ex- 
trésorier de France, un ancien administrateur du dépar- 
tement, deux dames. Tune désignée comme « se disant 
<i ci-devant marquise », sont recluses, jusqu'à la paix, 
dans la maison d'arrêt de Montargis. Les quatre-vingt- 
six autres, anciens officiers municipaux, anciens officiers 
de la garde nationale, hommes de loi, notaires, avoués, 
médecins, chirurgiens, l'ancien receveur de l'enregistre- 
ment, l'ancien commissaire de police, l'ancien directeur 
de la poste aux lettres, des commerçants, des fabricants, 
tous, hommes et femmes, épouses ou veuves, feront 
amende honorable, et sont mandés au temple de la 
Raison, pour y subir, le 20 ventôse, à 5 heures de 
l'après-midi, l'humiliation d'une pénitence publique. — ■ 
Ils viennent; car l'arrêté porte que « quiconque ne se 
« présentera pas, au jour et à l'heure marqués, sera 
({ arrêté et détenu jusqu'à la paix ». Arrivés dans 
l'église purifiée par le culte jacobin, « en présence des 
« autorités constituées, de la Société populaire et des 
« citoyens convoqués en assemblée générale », ils 
montent un à un, et comparaissent « à une tribune 
« élevée de trois pieds de haut » , de façon à être bien 
en vue. Un à un, l'agent' national ou le maire les répri- 
mande en ces termes : « Vous avez eu la lâcheté do 
« signer une adresse de flagorneries à Louis XYT qui 
« fut le plus odieux et le plus vil des tyrans, un ogre 
« du genre humain, qui ne se repaissait que de dé- 
la révolution, ti. t. VIU- — f^ 

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194 LA REVOLUTION 

« bauches et de crimes. Vous êtes censuré par le peuple. 
« Vous êtes, de plus, averti qu'au premier acte d'inci- 
a visme et contre-révolutionnaire que vous vous per- 
« mettrez, la surveillance des autorités constituées s'at- 
« tachera sur vous d'une manière plus active, que les 
« tribunaux devront se montrer plus sévères, et que la 
« guillotine saura faire une prompte et éclatante jus- 
« tice. » Chacun d'eux, appelé par son nom, reçoit à 
son tour l'admonestation menaçante, descend de la tri- 
bune au milieu des huées, et signe au procès-verbal. — 
Mais souvent la componction leur manque, et quelques- 
uns n'ont pas eu l'air assez pénitents. En conséquence, 
la cérémonie terminée, l'agent national fait observer à 
l'assemblée a l'impudence manifestée par certains aris- 
(( tocrates, si encrassés que môme la justice nationale 
« ne peut les faire rougir », et aussitôt le Comité révo- 
lutionnaire, « attendu l'insouciance et les actes de déri- 
« sion que viennent de manifester, à cette séance, 
« quatre femmes et trois hommes en recevant la cen- 
« sure nationale, considérant qu'il est essentiel de 
« punir exemplairement une aristocratie aussi invélé- 
« rée, qui semble se jouer des actes de correction qui 
« n'attaque (sic) que le moral » , décide que les sept 
délinquants <( seront mis en état d'arrestation et détenus 
« à la maison d'arrêt de Sainte-Marie » : les trois qui 
ont donné des marques d'insouciance y seront enfermés 
pour trois mois ; les quatre qui ont donné des marques 
de dérision y seront enfermés jusqu'à la paix. — De 
plus, l'arrêté de l'agent national et le procès-verbal de 



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LES GOUVERNÉS 495 

la séance seront imprimés à 6000 exemplaires, aux frais 
des signataires « les plus riches et les plus suspects » , 
lesquels sont un ancien trésorier de France, un notaire, 
un épicier, la femme de l'ancien commandant de la 
gendarmerie, une veuve, une autre femme, « tous, dit 
(( ragent, très solides en richesse et en aristocratie ». 
— (( Bravo! » crie rassemblée à ce trait d'esprit : on 
applaudit et on chante « l'hymne national » ; il est neuf 
heures du soir; la pénitence publique a duré six heures, 
et les Jacobins de Montargis se retirent, fiers de leur 
œuvre, ayant châtié, comme un attentat public, un 
témoignage ancien et légal de respect pour le magistrat 
public, ayant envoyé à l'échafaud ou à la prison, mis à 
l'amende, ou noté d'infamie, la petite élite locale, ayant 
dégradé jusqu'au niveau des filles surveillées et des 
repris de justice les femmes respectées et les hommes 
honorables, qui, de droit, sont les premiers sous un 
régime normal, et qui, sous le régime révolutionnaire, 
sont, de droit, les derniers*. 



IX 

Deux avantages qui s'attirent l'un l'autre, la fortune 
et l'éducation, rangent un homme dans la classe supé- 

i. Le sentiment intime et Tobjet linal des Jacobins se montrent 
très bien à Strasbourg (Recueil de pièces authentiques, etc., I, 77 
Séance publique du corps municipal, discours de Bierlyn,25 prai- 
rial an II) : a Faudra-t-il vous représenter l'insipide arrogance 
<L de ces habitants (de Strasbourg), leur attachement insensé aux 
a familles patriciennes qu'ils ont dans leur sein, l'absurde feuil- 
a lantisme des uns et la vile flagornerie des autres ? Comment ! 



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196 LA REVOLUTION 

Tieure; c'est pourquoi, tantôt Fun ou l'autre, tantôt les 
deux ensemble, désignent un homme pour la spoliation, 
la prison et la mort. — Vainement il aura fait preuve 
de jacobinisme, et de jacobinisme extrême. Hérault de 
Séchelles, qui a voté le meurtre du Roi, qui siège au 
Comité de Salut public, qui, dans le Haut-Rhin, vient 
d'appliquer à outrance les pires lois révolutionnaires*, 
mais qui a le malheur d'être riche et homme du monde, 
est conduit à l'échafaud, et les habitués de la guillotine 
s'expliquent très bien sa condamnation : il n'était pas 
patriote; comment aurait-il pu l'être, ayant 200 000 
livres de rente et, de plus, ayant été avocat général'? 

< ont-ils toujours dit, des intrus sans fortune, à peine connus 
« autrefois, oseraient s'emparer de quelque crédit dans une ville 
4 composée d'habitants sensés et de familles honnêtes, exercées, 
« de père en fils, à l'administration publique et renommées de- 
a puis des siècles ! i> — 76., 115 (Discours du maire Monet, 21 flo- 
réal an II) : « L'épuration morale (à Strasbourg) est devenue 
« moins difficile par le nivellement qui s'y est opéré dans les 
« fortunes et par la terreur salutaire inspirée à ces hommes cu- 
« pides.... La civilisation a rencontré de puissants obstacles dans 
« ce grand nombre de familles aisées, qui nourrissaient le sou- 
a venir et le regret des privilèges dont elles avaient joui sous 
« les empereurs ; ces familles formaient une caste séparée dans 
a l'Etat ; conservant avec soin les tableaux gothiques de leurs an- 
« cêtres, elles ne s'unissaient qu'entre elles. On les a exclues des 
« fonctions publiques. Des artisans honnêtes, élevés aujourd'hui 
« à tous les emplois, poussent d'nne main vigoureuse le char de 
d la Révolution. » 

1. Archives des affaires étrangères, vol. 1411 (Instructions pour 
les commissaires civils, par Hérault, représentant du peuple, 
Colmar, 2 frimaire an II). 11 énumère les diverses catégories des 
gens qui doivent être arrêtés ; ces catégories sont si larges et si 
nombreuses, que neuf habitants sur dix doivent y être compris. 

2. Dauban, Paris en 1794, 264 (Rapport de Pourvoyeur, 29 ven- 
tôse) : a On observent (sic) que l'on est [sic] pas patriote avec 



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LES GOUVERNÉS 197 

De ces deux griefs, un seul suffisait. — Et d'abord, à 
elle seule et par elle-même, « Topulence, écrit Saint- 
Just, est une infamie » ; et, selon lui, on est opulent 
quand d on nourrit moins d'enfants qu'on n'a de mille 
« livres de rentes » : effectivement, parmi les gens 
enfermés comme « riches et égoïstes », on trouve des 
personnes qui, d'après la déclaration même du Comité 
révolutionnaire, n'ont que ^000, 3700, 1500 et même 
500 livres de revenu*. — D'ailleurs, la fortune ou l'ai- 
sance inspire à son possesseur des sentiments contre- 
révolutionnaires ; par suite, il est un embarras pour 
le moment : « Tu es riche, lui dit Cambon dans une 
prosopopée; tu as une opinion qui nous occasionne 
« des dépenses' » ; paye donc pour nous dédommager, 
et sache-nous gré de notre indulgence, si, par précau- 
tion, et jusqu'à la paix, nous te tenons sous des verrous. 

— « Riche, contre-révolutionnaire et vicieux », selon 
Robespierre', ces trois caractères se tiennent; partant 
la possession d'un superflu quelconque est une marque 
infaillible d'aristocratie, un signe visible d'incivisme, 

c 200000 livre [sic) de rente, et surtout un cy-devant avocat- 
« général i>. 

1. Comte de Martel, Fouché, 226-228. Par exemple, à Nevers, 
un homme de soixante-deux ans est détenu « comme riche, 
a égoiste, fanatique, ne faisant rien pour la Révolution, proprié- 
c taire, ayant 500 livres de i*evenu ». 

2. Bûchez et Roux, XXVI, 177 {Discours de Cambon, 27 avril 
4793). 

3. a Quels sont nos ennemis ?Les hommes vicieux et les riches.» 

— a Tous les riches font des vœux pour la contre-révolution. » 
(Notes écrites par Robespierre, en juin et juillet 1793, et discours 
de Robespierre aux Jacobins, 10 mai 1793.) 



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498 LA RÉVOLUTION 

et, comme dit Fouché, « un sceau de réprobation » ; 
« le superflu étant une violation évidente et gratuite 
« des droits du peuple, tout homme qui a au delà de 
« ses besoins ne peut plus user et ne peut plus qu'abu- 
(( ser*. Quiconque n'apporte pas à la masse l'excédent 
« de son strict nécessaire... se place de lui-même au 
« rang des hommes suspects.... » — « Riches égoïstes, 
(( c'est vous qui causez tous nos maux*. » — « Vous 
({ avez osé rire avec mépris à la dénomination de sans- 
« culottes'; vous avez eu du superflu à côté de vos 
(( frères qui mouraient de faim : vous n'êtes pas dignes 
« de faire société avec eux ; et, puisque vous avez dé- 
(( daigné de les faire siéger à votre table, ils vous 
il vomissent éternellement de leur sein et vous con- 
« damnent, à votre tour, à porter les fers que votre 
(( insouciance ou vos manœuvres criminelles leur 
« avaient préparés. » — En d'autres termes, quiconque 
a sur la tête un bon toit et sur le corps un bon habit, 
homme ou femme, oisif ou travailleur, noble ou rotu- 
rier, devient un gibier de prison et de guillotine, à tout 
le moins un serf taillable et corvéable à merci; ses 
capitaux et ses économies, s'il ne les Hvre pas sponta- 
nément et à l'instant, font un corps de délit, et sont 
une pièce de conviction. 

1. Guillon de Montléon, II, 555 (Instructions données par Gollot 
d'Herbois et Fouché, 26 brumaire an II). 

2. Comte de Martel, 117, 181 (Arrêtés de Fouché, Nevers, 
25 août et 8 octobre 1793). 

3. Guillon de Montléon, ib. — Archives des affaires étrangères^ 
tome 1411. Rapport des observateurs sur Paris, du 12 au 15 août 
1795 : d Le riche est l'ennemi juré de la Révolution, t 



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LES GOUVERNÉS 109 

Le plus souvent, les arrêtés le frappent en sa seule 
qualité de riche; on parque ensemble tous ceux d'une 
ville, pour les pressurer un à un, selon leurs facultés 
présumées; à Strasbourg*, 193 personnes, taxées cha- 
cune de 6000 à 300000 livres, en tout 9 milhons à 
payer dans les vingt-quatre heures par les principaux 
de chaque profession ou métier, banquiers, courtiers, 
négociants, fabricants, professeurs, pasteurs, avoués, 
médecins, chirurgiens, libraires-imprimeurs, tapissiers, 
miroitiers, cordiers, maîtres -maçons, cafetiers, auber- 
gistes. Et qu'ils aient soin de s'exécuter dans le délai 
prescrit; sinon, ils seront mis au pilori, sur Téchafaud, 
face à face avec la guillotine. « Un des meilleurs 
({ citoyens de la commune, qui avait donné des preuves 
« constantes de son attachement à la Révolution, n'ayant 
(( pu en un jour réaliser une somme de 250 000 livres, 
« fut attaché au poteau de l'infamie*. » — Parfois 
l'arrêté frappe une classe entière, non seulement les 

1. Archives nationales^ AF, II, i35 (Arrêté de Saint-Just et Le- 
bas, Strasbourg, 10 brumaire an II, avec la liste nominative des 
cent quatre-vingt-treize personnes taxées et de leurs taxes respec- 
tives). — Entre autres : a veuve Frank, banquier, 200000 livres». 
— 76., AF, II, 49 (Papiers relatifs à la taxe révolutionnaire de 
Belfort) : « Vieillard, comme modéré et égoïste, 10 OOO ; KeUer, 
a comme riche égoïste, 7000 ; comme aristocrates dont l'aîné et le 
a puîné sont détenus : Barthélémy puîné, 10000; Barthélémy 
€ aine , 3500 ; Barthélémy cadet , 7000 ; citoyenne Barthélémy 
a mère, 7000 » ; etc. 

2. Recueil de pièces^ etc., I, 22 (Lettre des autorités de Stras- 
bourg).— Comte de Martel, 238 (Lettre des autorités de l'Allier) : 
« Les citoyens Saincy, Balorre, Heulard et liavaleisse furent ex- 
« posés, par la plus rigoureuse saison, sur l'échafaud pendant 
« six heures (à Moulins), avec un écriteau portant : Mauvais 
« riche, qui n'a rien donné à la caisse de bienfaisance. > 



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200 U RÉVOLUTION 

nobles et les prêtres, mais tous les membres d'une pro- 
fession bourgeoise ou même d'un métier presque ma- 
nuel. A Strasbourg, un peu plus tard, « considérant 
« que la soif de For a toujours guidé les brasseurs de 
« la commune », on « les condamne à 250000 livres 
« d'amende, qu'ils doivent payer dans les trois jours, 
« sous peine d'être déclarés rebelles à la loi, et de voir 
« leurs bient confisqués »; puis, sur un considérant 
semblable, on taxe les boulangers et fariniers à 300000 
livres*. De plus, écrivent les représentants Milhaud et 
Guyardin*, « nous avons ordonné l'arrestation de tous 
(( les banquiers, agents de change et notaires.... Toutes 

1. Recueil de pièces, etc., I, i6. 

2. Ib.j I, 159 (Arrêté du 15 brumaire an II). — Ludovic Sciout, 
IV, 87, 147 (Lettre de Maignet en mission à Marseille) : a La 
€ guillotine a expédié aujourd'hui et hier quarante-trois scélérats 
« qui ont laissé à la république près de 30 millions. » — (Pa- 
roles de Baudot, revenu de Bordeaux, dans la séance de la Con- 
vention du 12 brumaire an II) : <l Nous avons fait punir (guillo- 
« tiner) le maire de Bordeaux (M. Saige), riche de 10 millions, d 
— Camille Boursier, Essai sur la Terreur en Anjou, 79 (Extrait 
du registre des délibérations du directoire du département de la 
Mayenne) : a Pierre Dubignon était en correspondance avec les 
« brigands de la Vendée ; pour surcroît de suspicion, le dénoncé 
« possède, en propriétés foncières, mobilières et commerciales, 
a au moins 40000 livres de rente. » (Guillotiné le 20 frimaire 
an II.) — a Dumans-Chalais,... 20000 livres de rente sont les 
« garants de ses projets liberticides. » (Guillotiné de même.) — 
a Leclerc de la Raugère possède 40000 livres de rente; égoïste, 
« par conséquent.... Monfrand fils, frère d'un émigré, suspect à 
a ce titre, est de plus propriétaire d'un revenu de 30 à 40 000 li- 
ft vres de rente. » — Dufort de Cheverny (Mémoires manuscrits, 
derniers mois de 1794). — Sorti de prison et demi-ruiné, il con- 
duit à Cheverny Laurenceot, député, l'un des soixante-treize. Ce- 
lui-ci, « dès qu'il eut vu la beauté de l'habitation, s'écria, avec une 
a naïveté pénétrante : Comment 1 vous vivez encore 1 » 



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LES GOUVERNÉS 201 

(( leurs richesses sont séquestrées; nous croyons que 
« les sommes qui se trouvent sous les scellés se montent 
« à 2 ou 3 millions en numéraire, et à 15 ou 16 mil- 
« lions en assignats ». — Même coup de filet à Paris : 
par ordre du procureur du département Lhuillier, chez 
tous « les banquiers, agents de change, agioteurs, 
« marchands d'argent, etc. », les scellés sont apposés, 
et on les enferme eux-mêmes aux Madelonnettes ; quel- 
ques jours après, par grâce, pour qu'ils puissent payer 
leurs traites, on les relâche, mais à condition qu'ils 
resteront en arrestation chez eux, à leurs frais, chacun 
sous la garde de deux bons sans-culottes*. — Pareille- 
ment, à Nantes', à Lyon, à Marseille, à Bordeaux, les 
prisons s'emplissent et la guillotine travaille par caté- 
gories. A Bordeaux, ce sont, tantôt « tous les sujet ou 
« Grand-Théâtre », tantôt tous les gros négociants, 
« au nombre de plus de 200 », incarcérés en une seule 
nuit*. A Paris, c'est tantôt la fournée des fermiers géné- 
raux, tantôt la fournée des parlementaires de la capi- 



1. Archives nationales, F', 2475 (Registre du Comité révolution- 
naire de la section des Piques). Le 9 septembre 1793, à trois 
heures du matin, le Comité déclare que, pour sa part» il a fait 
arrêter vingt et une personnes de la catégorie susdite. — Le 
8 octobre, il met deux sans-culottes comme gardiens chez tous les 
susdits de son quartier, même chez ceux qui, étant absents, n'ont 
pu être arrêtés : « U est temps enfin d'adopter de grandes me- 
<L sures pour s'assurer de tous ces êtres dont l'insoussiance [sic) 
€ et le modéranlisme perdent la patrie. » 

2. Berryat-Saint-Prix, 36, 38. Carrier déclare suspects « les né- 
d gociants et les riches t>. 

3. Moniteur^ XVIII, 641 (Lettre des représentants en mission à 
Bordeaux, 10 frimaire an II). 



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202 LA RÉVOLUTION 

laie. De Toulouse, tous les parlementaires de la ville 
partent sur des charrettes, pour être jugés et décapités 
à Paris. A Aix, écrit un agent*, « la guillotine va jouer 
« sur des avocats, des ci-devant; quelques centaines de 
« têtes coupées légalement feront le plus grand bien » . 
— Et, comme pour des crimes nouveaux il faut des 
termes nouveaux, à « Tincivisme », au « modéran- 
« tisme )),.on ajoute « le négociantisme », délit aisé à 
constater et très répandu. « Les riches et les négociants, 
(( écrit un observateur*, sont ici (à Lille) ce qu'ils sont 
« ailleurs, ennemis-nés de l'égalité et amateurs du 
« hideux fédéralisme » ; « c'est la seule aristocratie qui 
« reste à écraser » , Plus précisément encore, Barère, à 
la tribune, déclare que « le commerce est usuraire, 
« monarchique et contre-révolutionnaire' ». Considéré 
en lui-même, on peut le définir un appel aux mauvais 
instincts; il apparaît comme une institution corruptrice, 
incivique, antifraternelle, et plusieurs bons Jacobins 
proposent* soit de l'interdire aux particuliers, pour 

1. Archives des affaires étrangères, tome 529 (Lettre de Brutus, 
octobre 1793). 

2. Ib., tome 329 (Lettre de Charles Duvivier, Lille, 15 vendé- 
miaire an II). 

5. Discours de Barère, 17 ventôse an II. 

4. Archives des affaires étrangères, tome 351 (Lettre de Dar- 
bault, agent politique, Tarbes, 11 frimaire an II j. Projet pour sup- 
primer les commerçants intermédiaires, courtiers et banquiers : 
« La profession de banquier est abolie. Il est défendu à tous por- 
« teurs d'effets publics de les vendre, avant mi an et un jour après 
« celui de la date de leur achat. Nul ne pourra être à la foismar- 
« chand en gros et marchand en détail, d etc. — Ces sortes de 
projets sont nombreux; quant au plan plus ou moins aiTêté d'une 
république purement agricole et militaire, on peut le lire dans 



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LES GOUVERNÉS 203 

Tattribuer tout entier à TÉtat, soit de le supprimer, avec 
les arls et les fabriques qui Talimentent, pour ne laisser ! 
en France qu une population d'agriculteurs et de sol- 
dats. 

Second avantage et second délit des notables, la supé- 
riorité d'éducation. « Dans toutes les sociétés honnêtes, 
« écrit un voyageur hollandais en 1795*, on peut être 
({ sûr que la moitié des personnes présentes a été empri- 
(( sonnée » ; aux présents ajoutez les absents, je veux 
dire les guillotinés, les bannis, les émigrés, les dépor- 
tés, et notez que, dans l'autre moitié favorisée, ceux qui 
n'ont pas goûté de la prison en ont eu l'avant-goût. 
Chacun d'eux s'attendait, chaque jour, à recevoir son 
mandat d'arrêt ; « ce qu'il y avait de pis sous Robes- 
« pierre, m'ont dit des vieillards, c'est que, le matin, 
« on n'était jamais certain de coucher le soir dans son 
« lit ». Pas un homme bien élevé qui ne vécût sous 
cette crainte. Feuilletez la liste des suspects, des déte- 
nus, des exilés et des suppliciés dans une ville, un dis- 
trict, un département*; on voit tout de suite, par les 

les papiers de Saint-Just, dans la correspondance des Terroristes 
de Lyon : selon ceux-ci, la France nouvelle n'a pas besoin d'ou- 
vriers en soie. C'est toujours chez les Babouvistes qu'on découvre 
les formules définitives du système : a Périssent, s'il le faut, tous 
« les arts, pourvu qu'il nous reste l'égalité réelle I t> (Sylvain Ma- 
réchal, Manifeste des Égaux.) 

1. Revue historique, numéro de novembre 1878 (Lettre de 
M. Falk, Paris, 29 octobre 1795). 

2. Études sur Vhistoire de Grenoble pendant la Terreur, par 
Paul Thibault. (Listes des suspects notoires et des suspects sim- 
ples pour chaque district de l'Isère, avril et mai 1793.) — Cf. les 
diverses listes pour le Doubs dans Sauzay, et pour Troyes dans 
Albert Babeau. 



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204 LA RÉVOLUTION 

qualités et professions, d'abord que les trois quarts des 
gens cultivés y sont inscrits, ensuite que la culture de 
l'esprit par elle-même est suspecte*. « On était éga- 
« lement coupable, écrivent les administrateurs de 
« Strasbourg, soit qu'on fût riche, soit qu'on fut 
« instruit. ... La municipalité (jacobine) déclara l'univer- 
« site fédéraliste; elle proscrivit l'instruction publique, 
(( et fit, en conséquence, arrêter les professeurs, les 
« régents, les maîtres d'école et tous les instituteurs, 
« tant publics que privés, même ceux munis d'un cer- 
« tificat de civisme.... On a incarcéré tous les ministres 
a et instituteurs du culte protestant dans le Bas-Rhin, 
« avec menace de les transférer à la citadelle de Besan- 
« çon. » — Aux Jacobins de Paris, Fourcroy, pour s'ex- 
cuser d'être savant, de faire des cours de chimie, de ne 
pas donner tout son temps aux bavardages de la Conven- 
tion et des clubs, a dû déclarer qu'il était pauvre, qu'il 
vivait de son travail, qu'il nourrissait « le sans-culotte 
« son père, et les sans-culottes ses sœurs ». Quoique 
bon républicain, il échappe tout juste, et ses pareils de 
même. « On persécutait tous les hommes instruits, dit- 

1. Recueil de pièces authentiques, etc., I, 29, et deuxième lettre 
de Frédéric Burger, 25 thermidor. — Archives nationales^ AF, 
II, 111 (Arrêté des représentants Merlino et Amar, Grenoble 
27 avril 1793) : a Les personnes chargées de l'instruction et de 
a l'administration immédiate des établissements publics connus 
« dans cette ville sous les noms 1* des Orphelines ; 2» des Pré- 
« sentines ; 3» des Capucines ; 4» de la Propagation ; 5« de l'Hos- 
« pice pour les domestiques du sexe..., seront mises en état d'ar- 
€ restation, et il leur est fait défense de s'immiscer dans aucune 
€ des fonctions relatives à l'enseignement, instruction ou éduca- 
c tion. i> 



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LES GOUVERNÉS 205 

« il, un mois après le 9 Thermidor*; il suffisait d'avoir 
« des connaissances, d'être honmie de lettres, pour être 
(( arrêté comme aristocrate.... Robespierre,... avec un 
(( art atroce, déchirait, calomniait, abreuvait de dégoûts 
(( et d'amertumes tous ceux qui s'étaient livrés à de 
« grandes études, tous ceux qui possédaient des con- 
« naissances étendues ; ... il sentait que jamais les hommes 
« instruits ne fléchiraient le genou devant lui.... On a 
a paralysé l'instruction, on a voulu brûler les bibliothè- 
« ques.... Faut-il vous dire qu'à la porte même de vos 
(( séances on met partout des fautes d'orthographe? On 
(( n'apprend plus à Hre et à écrire. » — A Nantes, Car- 
rier se glorifiait d'avoir « dispersé les chambres litté- 
« raires », et, dans son dénombrement des malinten- 
tionnés, il ajoute, « aux négociants et aux riches » , « les 
« gens d'esprit^ ». Parfois, sur les registres d'écrou, on 
lit qu'un tel est détenu « pour avoir de l'esprit et des 
(( moyens de nuire » , un tel « pour avoir dit aux muni- 
a cipaux: Bonjour, Messieurs^ ». — C'est que la poli- 

1. Moniteur, XXI, 645 (séance de la Convention du 14 fructidor 
an II). — Bibliothèque nationale, LB", 1802 (Dénonciation des 
six sections de la commune de Dijon), 5 : a Malheur à ceux qu'une 
<L honnête aisance, une éducation soignée, une mise décente et 
« quelques talents distinguaient de leurs concitoyens ! Ils étaient 
c dévoués aux persécutions et à la mort. » 

2. Moniteur, XVIII, 51 (Lettre de Carrier, 17 brumaire an III).— 
Berryat-Saint-Prix, 36 et 38. 

5. Berryat-Saint-Prix, 240 (Détenus de Brest). — Duchatelier 
{Brest pendant la Terreur, 205). Sur les 975 détenus, il y a 
106 ex-nobles, 239 femmes nobles, 174 prêtres ou religieux, 
206 religieuses, 111 ouvrières, couturières, lingères, 56 cultiva- 
teurs, 46 artisans ou ouvriers, 17 marchands, 5 personnes de 
profession libérale. L'un d'eux est incarcéré « pour avoii' des opi- 



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206 LA RÉVOLUTION 

tesse, comme les autres marques d'une bonne éducation, 
est devenue un stigmate : le savoir-vivre est considéré, 
non seulement comme un reste de l'ancien régime, mais 
comme une révolte contre les institutions nouvelles ; on 
s'insurge contre le régime établi quand on répugne à la 
camaraderie brutale, aux jurons familiers, aux locutions 
ordurières de l'ouvrier et du soldat. — Au total, le jaco- 
binisme, par ses doctrines et ses actes, par ses cachots 
et ses bourreaux, crie à la nation qu'il tient sous sa 
férule* : « Sois grossière, pour devenir républicaine ; 
« redeviens sauvage, pour montrer la supériorité de ton 
« génie ; quitte les usages d'un peuple civilisé, pour 
« prendre ceux des galériens ; défigure ta langue, pour 
« l'élever; parle comme la populace, sous peine de 
(( mort. Les mendiants espagnols se traitent avec dignité . 
« ils rendent le respect à l'espèce humaine sous les hail- 
« Ions. Nous, au contraire, nous t'enjoignons de prendre 
« nos haillons, notre patois, notre tutoiement. Habille- 
« toi en carmagnole et tremble; deviens rustique et 
« sotte, et prouve ton civisme par l'absence de toute 
« éducation. » — Cela est vrai, à la lettre. « L'éduca- 
<( tion', dit un autre contemporain, les qualités aima- 

nions secrètes d ; une fille, « pour être spirituelle et disposée à 
se moquer des patriotes p. 

1. Mallet du Pan, Correspondance politiquey Introduction, 8 
(Hambourg, 1796). 

2. Portalis, de la Revision des jtigements, 4795 (Sainte-Beuve, 
Causeries du lundi, V, 452). — Moniteur, XXII, 86 (Rapport 
de Grégoire, 14 fructidor an .II) : « Dumas disait qu'il fallait 
a guillotiner tous les hommes d'esprit.... Henriot proposait de 
t brûler la Bibliothèque nationale, et l'on répétait sa motion à 



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LES GOUVERNÉS 207 

« bles, les manières douces, un tour heureux de pliysio- 
« nomie, les grâces du corps, la culture de l'esprit, tous 
(( les dons de la nature étaient autant de causes de pros- 
« cription. » On se dénonçait soi-même comme aristo 
crate, quand on ne s'était pas fait sans-culotte et proie- 
taire de mœurs, de façon, de ton, de langage et d'habits. 
C'est pourquoi, « par un genre d'hypocrisie inconnu jus- 
« qu'à ce jour, des hommes qui n'étaient pas vicieux se 
« croyaient obligés de le paraître ». Bien pis, « on crai- 
a gnait même d'être soi, on changeait de nom, on se 
« déguisait sous des costumes grossiers et dégoûtants, 
(( chacun redoutait de ressembler à lui-môme ». — Ef- 
fectivement, selon le programme jacobin, tous les Fran- 
çais doivent être refondus* dans un seul moule uniforme; 
on les prendra tout petits, on leur imposera la môme 
éducation, l'éducation d'un artisan, d'un campagnard, 
d'un enfant de troupe, et déjà les adultes, avertis par la 

« Marseille.... Le système de persécution contre les hommes à 
« talent était organisé.... d On criait dans les sections : a Défiez- 
« vous de cet hommes car il a fait un livre x. 

1. Tableau des prisons de Toulouse, par Pescayre, détenu, an 
III, 317 (22 messidor an II). Pinson, secrétaire du concierge, ca- 
téchisait ainsi le vieux duc de Gramont : a Citoyen, ta détention 
« est un moyen de conversion que la patrie te ménage. Huit de tes 
a proches, pour n'avoir pas su profiter de ces moyens, ont porté 
« leurs têtes sur l'échafaud. Qu'as-tu fait pour te soustraire au 
« glaive de la justice ? Parle, quels sont tes sentiments ? Expose- 
« nous tes principes. As-tu seulement renoncé à la morgue de l'an- 
« cien régime? Crois-tu à l'égalité établie par la nature et décn';- 
a tée par la Convention ? Quels sont les sans-culottes que tu fré- 
« quentes? Ta cellule n'est-elle pas le réceptacle des aristocrates?... 
a C'est moi qui, à l'avenir, ferai ta société ; c'est moi qui te ferai 
< connaître les principes républicains, qui te les ferai aimer, et 
t qui me charge de te corriger. » 



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208 LA RÉVOLUTION 

guillotine, se réforment d'avance d'après le modèle pres- 
crit. Plus de vases d'or ou de cristal, coûteux, élégants 
ou délicats: on les a cassés et on les casse; désormais, 
on ne tolère et l'on ne commande que des poteries com- 
munes, toutes de la même substance, de la même taille, 
de la même couleur, fabriquées par milliers et à la 
grosse, dans les manufactures publiques, pour les usages 
rudes et simples de la vie rurale et de la vie militaire ; 
toute forme originale et supérieure est rejetée. « Les 
(( maîtres du jour*, écrit Daunou, ont, de préférence, 
« dirigé leur glaive sur les talents distingués, sur les 
« caractères énergiques : ils ont moissonné, autant qu'ils 
« l'ont pu dans un temps aussi court, la fleur ou l'espé- 
(( rance de la nation. » — En cela, ils étaient consé- 
quents. Le socialisme égalitaire' ne veut pour citoyens 
que des automates, simples outils aux mains de l'État, 
tous semblables, de structure rudimentaire, commodes 
à la main, sans conscience, visée, initiative, curiosité ou 
honnêteté personnelle ; quiconque s'est cultivé, a réfléchi, 
pense et veut par lui-même, dépasse le niyeau et secoue 

4. Taillandier, Mémoires écrits par Daunou, à Port-Libre, en 
août 1794, 51, 52. 

2. Granier de Cassagnac, Histoire du Directoire, 1, 107 (Procès 
de Babeuf, extraits de Buonarroti, Programme des Égaux) : a In- 
<L terdire tout écrit en faveur de la Révélation ; les enfants seront 
a élevés en commun ; l'enfant ne portera plus le nom de son père ; 
tt nul Français ne pourra sortir de France. Les villes seront dé- 
« molies, les châteaux rasés, les livres proscrits ; les Français por- 
a teront un costume spécial; les armées seront commandées par 
a des magistrats civils ; les morts seront jugés et n'obtiendront la 
« sépulture que sur la sentence favorable du tribunal; nul écrit 
a ne sera publié sans l'autorisation du gouvernement, » etc. — 
Cf. les Institutions de Saint-Juct. 



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LES GOUVERNÉS 209 

le joug; se distinguer, avoir de l'esprit et de Thonneur, 
appartenir à l'élite, c*est être contre-révolutionnaire. — 
A la Société populaire de Bourg-en-Bresse S le représen- 
tant Javogues déclarait que « la République ne pourrait 
« s'établir que sur le cadavre du dernier des honnêtes 
(( gens». 

X 

Voici donc, d'un côté, hors du droit commun, en exil, 
en prison, sous les piques, sur Téchafaud, Télite de la 
France, presque tous les gens de race, de rang, de for- 
tune, de mérite, les notables de l'intelligence et de la 
culture, du talent et de la vertu; et voilà, de l'autre 
côté, au-dessus du droit commun, dans les dignités et 
dans l'omnipotence, dans la dictature irresponsable, 
dans les proconsulats arbitraires, dans la souveraineté 
judiciaire, un ramassis de déclassés de toutes les clas- 
ses, les parvenus de l'infatuation, du charlatanisme, de 
la brutalité et du crime. Souvent, par l'accolement des 
personnages, le contraste des gouvernés et des gouver- 
nants éclate avec un relief si fort, qu'on le croirait cal- 
culé et voulu; pour le représenter, il faudrait, non pas 
des mots, mais des couleurs physiques et les coups de 
pinceau d'un peintre. — A l'ouest de Paris, dans la pri- 
son de la rue de Sèvres', les détenus entassés sont les 
premiers personnages du quartier Saint-Germain, pré- 

1. Guillon de Montléon, II, 274 

2. Mémoires sur les prisons^ I, 214; II, 187. — Beaulieu, Essais, 
V, 320 : « Les prisons étaient devenues le rendez-vous de la bonne 
€ compagnie ». 

Là rjîyolution, VI. T. VIII. — 14 

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210 LA RÉVOLUTION 

lats, officiers, grands seigneurs, grandes dames, M. de 
Clermont-Tonnerre, M. de Crussol d'Amboise, M. de 
Kersaint, M. de Saint-Simon, évêque d'Agde, la comtesse 
de Narbonne-Pelet, la duchesse de Gramont, la prin- 
cesse de Chimay, la comtesse Raymond de Narbonne 
et sa fille âgée de dix ans, bref la fleur de cette société 
polie que l'Europe admirait, imitait, et qui, par sa per- 
fection exquise, égalait ou surpassait tout ce que la civi- 
lisation supérieure, en Grèce, à Rome, en Italie, a pro- 
duit de plus aimable, de plus brillant, de plus fin. 
Mettez en regard les arbitres de leur vie et de leur mort, 
les potentats du même quartier qui ont décerné contre 
eux le mandat d'arrêt, qui les parquent pour les exploi- 
ter, et qui, sous leurs yeux, à leurs frais, font des ripail- 
les : ce sont les membres du comité révolutionnaire de 
la Croix-Rouge, les dix-huit drôles vérifiés ou manœuvres 
crapuleux qu'on a décrits*, ex-cochers, portiers, save- 
tiers, -commissionnaires du coin, garçons vidangeurs, 
banqueroutiers, faussaires, anciens ou futurs repris de 
justice, tous gibier de police ou d'hôpital. — A l'autre 
bout de Paris, dans la tour du Temple, séparé de sa 
sœur, arraché à sa mère, le petit Dauphin vit encore; 
nul en France n'est si digne de pitié et de respect, car, 
s'il y a une France, c'est grâce aux trente-cinq chefs 
militaires ou rois couronnés dont il est le dernier reje- 
ton direct. Sans leurs dix siècles de politique persévé- 
rante et de commandement héréditaire, les convention- 
nels, qui viennent de profaner leurs tombes à Saint-Denis 
i. Voyez le présent volume, livre lll, cli. m. 



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LES GOUVERNÉS 211 

et de jeter leurs os dans la fosse commune*, ne seraient 
pas des Français. En ce moment, si les suffrages étaient 
libres, l'immense majorité du peuple, dix-neuf Français 
sur vingt, reconnaîtraient pour leur roi l'enfant inno- 
cent et précieux, l'héritier de la race à laquelle ils doi- 
vent d'être une nation et d'avoir une patrie : c'est un 
enfant de huit ans, d'une précocité rare, aussi intelli- 
gent que bon, d'une figure douce et charmante. Regar- 
dez à ses côtés, l'injure à la bouche et le poing levé, 
l'autre figure, un visage patibulaire et chaud d'eau-de- 
vie, son gouverneur en titre, son précepteur officiel, son 
maître absolu, le savetier Simon, aussi méchant qu'or- 
durier, ignoble de cœur et de façons, qui l'enivre de 
force, qui l'affame, qui l'empêche de dormir, qui le 
roue de coups, et qui, par consigne, par instinct, par 
principes, pèse sur lui de toute sa brutalité, de toute 
sa corruption, pour le dénaturer, l'abrutir et le dépra- 
ver*. — Entre la tour du Temple et la prison de la rue 
de Sèvres, dans le Palais de justice, un contraste presque 
égal met tous les jours face à face, en transposant les 

i. Chateaubriand, Génie du Christianisme, A* partie, livre II, 
notes sur les exhumations de Saint-Denis, prises par un religieux, 
témoin oculaire. Destruction de cinquante et un monuments funé- 
raires, du 6 au 8 août 1793. — Exhumations des corps, du 12 au 
25 octobre 1793. — Camille Boursier, Essai sur la Terreur en An- 
jou, 223 (Témoignage de Bordier-Langlois) : a J'ai vu le cœur de 
« notre excellent duc René, déposé dans la chapelle de Saint-Ber- 
« nardin aux Cordeliers d'Angers, servir de jouet à des manœu- 
« vres qui se le jetaient les uns aux autres ». 

2. R. Ghantelauze, Louis XVII (d'après des documents inédits). 
Ce livre, pur de toute déclamation et composé selon la méthode 
critique, est définitif sur la question. 



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242 LA RÉVOLUTION 

mérites et les démérites, les innocents et les scélérats; 
et il est des jours où le contraste, plus énorme encore, 
assoit les criminels sur Testrade des juges, et les juges 
sur le banc des criminels. Le l®*" et le 2 floréal, les 
anciens dépositaires du droit public, les représentants et 
gardiens de la liberté sous la monarchie, vingt-cinq 
magistrats des parlements de Paris et de Toulouse, plu- 
sieurs d'un esprit éminent, de la plus haute culture et 
du plus noble caractère, parmi eux les plus beaux noms 
historiques de la magistrature française, M. Etienne 
Pasquier, M. Le Fèvre d'Ormesson, M. Mole de Champla- 
treux, M. de Lamoignon de Malesherbes, sont expédiés 
à la guillotine* par les juges et jurés que Ton connaît, 
par des assassins ou des brutes qui ne prennent pas la 
peine ou qui n'ont pas la capacité de colorer leurs sen- 
tences. M. de Malesherbes disait, après avoir lu son 
acte d'accusation : « Si seulement cela avait le sens com- 
(( mun ! » — Effectivement, ceux qui prononcent l'ar- 
rêt sont, de leur propre aveu, « des jurés solides, de 
(( bons sans-culottes, rfes hommes de la nature * » ; quelle 
nature! L'un d'eux Trinchard, menuisier auvergnat, se 
peint lui-même au vif par ce billet qu'avant l'audience 
il adresse à sa femme : a Si tu nest pas toute seuUe et 
a que le compagnion soit a travaher tu peus ma chaire 
(( amie venir voir juger 24 mesieurs tous si-deven pré- 

1. Wallon, Histoire du Tribunal révolutionnaire, III, 285. — 
Campardon, Histoire du Tribunal révolutionnaire de Paris y I, 
306. Un des jurés était Brochet, ancien laquais. 

2. Bûchez et Roux, XXXV, 75, 102 (Procès de Fouquier-Tinville, 
paroles du juré Trinchard). 



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LES GOUVERNES 213 

« sident ou conselier au parlement de Paris et de Tou- 
« louse. Je t'ainvite a prendre quelque choge aven de 
« venir parcheque nous naurons pas fini de 3 hurres. 
« Je t'embrase ma chère amie et épouge. » — Au même 
tribunal, le fondateur et l'organisateur de la chimie, le 
grand inventeur Lavoisier, condamné à mort, demande 
un sursis de quinze jours pour achever une expérience, 
et le président Coffînhal, autre Auvergnat, lui répond : 
« La République n'a pas besoin de savants *. » Elle n'a 
pas besoin non plus de poètes, et le premier poète de 
l'époque, l'artiste délicat et supérieur qui a rouvert les 
sources antiques, qui ouvre les sources modernes, 
André Chénier, est guillotiné ; nous avons en original le 
procès-verbal manuscrit de son interrogatoire, véritable 
chef-d'œuvre de baragouinage et de barbarie; il fau- 
drait le transcrire en entier avec « ses turpitudes de 
« sens et d'orthographe* ». Lisez-le, si vous voulez voir 
un homme de génie livré aux bêtes, à des bêtes gros- 

1. Wallon, III. 402. 

2. Campardon, II, 350. — Cf. Causeries du lundi, IV, 164, le 
commentaire de Sainte-Beuve sur cet interrogatoire. — a André 
« Chenier natife de Constentinoble.... Son frère, vice-consulte en 
a Espagne. ■» — Notez les questions sur sa santé, sa correspon- 
dance, et le coq-à-l'âne sur la a maison à Cottée ». — On lui de- 
mande où était, le 10 août 1792, le domestique qui le servait; il 
répond qu'il l'ignore : « A lui représenté qua lepoque de cette 
a journée que touts les bons citoyent ny gnoroit "point leurs exis- 
« tence et quayant cnttendu batte la générale, celtait un motife 
a de plus pour reconnoitre tous les bons citoyent et le motife au 
< quelle il setait employée pour sauvée la Republique. — Arépon- 
a due qu'il avoit dite l'exate véritée. — A lui demandée quel était 
« l'exatte véritée. — A répondue que cetoit toutes ce qui étoit cy 
t dessue. » 



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214 LA RÉVOLUTION 

sières, colériques et despotiques, qui n'écoutent rien, 
qui ne comprennent rien, qui n'entendent pas même les 
mots usuels, qui trébuchent dans leurs quiproquos et 
qui, pour singer Fintelligence, pataug'^nt dans Tânerie. 
— Le renversement est complet : soumise au gouverne- 
ment révolutionnaire, la France ressemble à une créa- 
ture humaine que Ton forcerait à marcher sur sa tête 
et à penser avec ses pieds. 



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CHAPITRE II 

Les subsistances. — I. Complexité de l'opération économique pai 
laquelle les objets de nécessité première viennent se mettre à 
la portée du consommateur. — Conditions de l'opération. — Les 
avances disponibles. — Cas où les avances ne sont plus dispo- 
nibles. — Cas où le détenteur des avances ne veut plus les four- 
nir. — IL Effets économiques de la politique jacobine, de 4789 
à 4793. — Les attentats contre la propriété. — Attentats directs. 

— Les jacqueries, les confiscations effectives et la proclamation 
du dogme socialiste. — Attentats indirects. — Mauvaise admi- 
nistration de la fortune publique. — Transformation des impôts 
et nullité des recettes. — Exagération des dépenses. — Budget 
de la guerre et des subsistances à partir de 4793. — Le papier- 
monnaie. — Excès des émissions. — Discrédit des assignats. — 
Ruine des créanciers publics et de tout créancier quelconque. 

— Taux de l'intérêt pendant la Révolution. — Arrêt du com- 
merce et de l'industrie. — Mauvaise gestion des nouveaux pro- 
priétaires. — Diminution du travail productif. — Seul le petit 
propriétaire rural travaille utilement. — Pourquoi il refuse les 
assignats. — Il n'est plus obligé de vendre ses produits tout de 
suite. — Cherté des subsistances. — Elles arrivent aux marchés 
difficilement et en petite quantité. — Les villes achètent à haut 
prix et revendent à bas prix. — Accroissement de la cherté et 
commencement de la disette. — Les prix pendant le premier 
semestre de 4793. — III. Cause première et générale de la mi- 
sère. — Principe socialiste du gouvernement révolutionnaire. — 
Mesures complémentaires contre la propriété grande ou moyenne. 

— Expropriation des derniers corps subsistants, émissions 
énormes de papier-monnaie, cours forcé, emprunt forcé, réqui- 
sition des espèces monnayées et de l'argenterie, taxes révolution- 
naires, suppression des organes spéciaiu du travail en grand. 



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216 LA RÉVOLUTION 

— Mesures contre la petite propriété. — Maximum, réquisiiion 
des subsistances et du travaiL — Situation du boutiquier, du 
cultivateur et de l'ouvrier. — Effet de ces mesures sur le travail 
en petit. — Arrêt de la vente. — IV. La disette. — En province. 

— A Paris. — La queue à Paris sous le gouvernement révolu- 
tionnaire. — Qualité des subsistances. — La détresse et le cha- 
grin. — V. Les remèdes révolutionnaires. — Rigueurs contre les 
indociles. — Décrets et arrêtés pour rendre l'État seul déposi- 
taire et distributeur des subsistances. — Tentatives pour établir 
la conscription du travail. — Découragement du paysan. — Il 
refuse de cultiver. — Décrets et arrêtés pour le contraindre à 
moissonner. — Son opiniâtreté. — Les cultivateurs emprisonnés 
par milliers — La Convention est forcée de les élargir. — Cir- 
constances fortuites qui sauvent la France de l'extrême famine. 

— VI. Détente du régime révolutionnaire après Thermidor. — 
AbolitioA du maximum. — Situation nouvelle du paysan. — Il 
recommence à cultiver. — Réquisition des grains par l'État. — 
Le cultivateur se dédommage sur les particuliers. — Multipli- 
cation et baisse croissantes des assignats. — Classes sur les- 
quelles retombe le fardeau. — La disette et la misère pendant 
l'an III et pendant le premier semestre de l'an IV. — Dans les 
campagnes. — Dans les bourgades et petites villes. — Dans les 
villes moyennes et grandes. — VII. La disette et la misère à 
Paris. — Mesures du gouvernement pour approvisionner la ca- 
pitale. — Ce qu'il en coûte par mois au Trésor. — Le froid et 
le manque de comestibles dans l'hiver de 4794 à 1795. — Qua- 
lité du pain. — Diminution de la ration quotidienne. — La souf- 
france est surtout pour la plèbe urbaine. — Excès de la 
souffrance physique et du désespoir, suicides et décès par 
épuisement en 1795. — Dîners et soupers des gouvernants. — 
Nombre des vies détruites par la misère. — Effets du socia- 
lisme appliqué sur le bien-être et la mortalité. 



I 

Supposez une créature humaine que Ton oblige à 
marcher les pieds en haut et la tête en bas. Par une 
contrainte excessive, on pourra la maintenir quelque 
temps dans cette attitude malsaine, et certainement on 



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LES GOUVERNÉS 217 

réussira à meurtrir, peut-être à casser la tête ; de plus, 
très probablement, on obtiendra des pieds plusieurs 
mouvements convulsifs et des coups terribles. Mais il est 
sûr que, si l'on persévère, Thomme, saisi d'une angoisse 
inexprimable, finira par s'affaisser; le sang ne circulera 
plus, la suffocation viendra; le tronc et les jambes pâti- 
ront autant que la tête ; les pieds eux-mêmes se refroi- 
diront et deviendront inertes. — Telle est à peu près 
l'histoire de la France sous ses pédagogues jacobins. 
Leur théorie rigide et leur brutalité persévérante impo- 
sent à la nation une attitude contre nature; par suite, 
elle souffre, et chaque jour elle souffre davantage; la 
paralysie gagne; les fonctions se déconcertent, puis 
s'arrêtent, et la dernière*, la principale, la plus urgente, 
je veux dire l'entretien physique et l'alimentation quo- 
tidienne de l'individu vivant, se fait si mal, parmi tant 
de difficultés, à travers tant d'interruptions, avec tant 
d'incertitude et d'insuffisance, que le patient, réduit à 
vivre de privations croissantes, se demande tous les 
jours si le lendemain ne sera pas pire que la veille et si 
son demi-jeûne ne va pas abjoutir au jeûne complet. 



i. Sur les autres fonctions plus compliquées, entretien des che- 
mins, canaux, digues, ports et bâtiments publics, éclairage, pro- 
preté, hygiène, instruction supérieure, secondaire et primaire, 
service des hôpitaux, des hospices d'enfants trouvés et autres mai- 
sons de secours, sécurité des routes, répression des malfaiteurs 
et voleurs, destruction des loups, etc., voir Rocquain, État delà 
France au 18 Brumaire, et les Statistiques des départements pu- 
bliées par les préfets, de l'an IX à l'an XIII. — Tous ces services 
avaient été presque anéantis ; le lecteur verra, dans les documents 
indiqués, les conséquences pratiques de leur suppression. 



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218 LA RÉVOLUTION 

Rien de plus simple en apparence et rien de plus 
compliqué au fond que l'opération physiologique par 
laquelle, dans le corps organisé, l'aliment approprié et 
réparateur vient s'offrir incessamment, juste à l'endroit 
et à l'instant qu'il faut, aux innombrables cellules, si 
diverses et si lointaines. Pareillement, rien de plus 
simple au premier coup d'oeil et rien de plus compli- 
qué en fait que l'opération économique par laquelle, 
dans le corps social, les subsistances et les autres choses 
de première nécessité viennent d'elles-mêmes, sur tous 
les points du territoire, se mettre à la portée de chaque 
consommateur. C'est que, dans le corps social comme 
dans le corps organisé, l'acte terminal en présuppose 
quantité d'autres antérieurs et coordonnés, une série 
d'élaborations, un échelonnement de métamorphoses, 
une file d'éliminations, une succession de charrois, la 
plupart invisibles ou obscurs, mais tous indispensables, 
tous exécutés par des organes infiniment délicats, par 
des organes si sensibles que, sous la moindre pression, 
ils se détraquent, si dépendants les uns des autres que 
le trouble d'un seul d'entre eux altère le jeu des autres, 
et supprime ou pervertit l'œuvre finale à laquelle, de 
près ou de loin, ils concourent tous. 

Considérez un instant ces précieux organes écono- 
miques, et leur manière de fonctionner. Dans une so- 
ciété un peu civilisée et qui a vécu, ce sont, au pre- 
mier rang, les détenteurs de la richesse accumulée par 
l'épargne ancienne et récente, je veux dire les proprié- 
taires de valeurs grandes ou petites, en argent, papier 

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LES GOUVERNÉS 219 

OU nature, quelle qu'en soit la forme, terres, bâtisses, 
mines et canaux, navires, machines, animaux et outils, 
marchandises et provisions de toute espèce. — Et 
voyez Tusage qu'ils en font. Chacun d'eux, ayant pré- 
levé la réserve dont il a besoin pour sa consommation 
du moment, met dans quelque entreprise son surplus 
disponible : le capitaliste, ses capitaux liquides; le pro- 
priétaire foncier, sa terre et ses bâtiments de ferme ; le 
fermier, ses bestiaux, ses semences et ses instruments 
de culture ; le manufacturier, son usine et ses matières 
premières; l'entrepreneur de transports, ses navires, ses 
voitures et ses chevaux; le négociant, ses magasins et 
son approvisionnement de l'année; le détaillant, sa 
boutique et son approvisionnement de la quinzaine ; à 
quoi tous ceux-ci, l'agriculteur, le commerçant, l'in- 
dustriel, sont tenus par surcroît d'ajouter de l'argent 
comptant, l'argent qu'il leur faut pour payer, à la fin 
de chaque mois, les appointements de leurs commis et, 
à la fin de chaque semaine, le salaire de leurs ouvriers. 
— Sinon, impossible de cultiver, construire, fabriquer, 
transporter, étaler et vendre; quelle que soit l'œuvre 
utile, on ne peut l'exécuter, ni même la commencer, 
sans fournitures préalables en argent ou en nature; 
en toute entreprise, la récolte présuppose le labour et 
les semailles; si je veux creuser un trou, je suis obligé 
de louer une pioche et une paire de bras, en d'autres 
termes de faire des avances. Mais les avances ne se 
font qu'à deux conditions . il faut d'abord que celui qui 
les a puisse les faire, c'est-à-dire qu'il ait un surplus 

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220 LA REVOLUTION 

disponible; il faut ensuite que celui qui les a veuille 
les faire, partant qu il n'y trouve pas désavantage et 
qu'il y trouve profit. — Si je suis ruiné ou demi-ruiné, 
si mes locataires et mes fermiers * ne me payent pas, 
si ma terre et mes marchandises ne valent plus sur le 
marché que moitié prix, si le demeurant de mon bien 
est menacé par la confiscation ou par le pillage, non 
seulement, ayant moins de valeurs, j'ai moins de valeurs 
disponibles, mais encore je m'inquiète de l'avenir; par 
delà ma consommation prochaine, je pourvois à ma 
consommation lointaine; j'accrois ma réserve, surtout 
en subsistances et en numéraire; je garde pour moi et 
pour les miens tout ce qui me reste de valeurs, je n'en 
ai plus de disponibles, je ne peux plus prêter ni entre- 
prendre. Et d'autre part, si le prêt ou l'entreprise, au 
lieu de me faire gagner, me fait perdre, si, aux risques 
ordinaires, l'impuissance ou l'injustice de la loi ajoute 
des risques extraordinaires, si mon œuvre, une fois 
faite, doit devenir la proie du gouvernement, des bri- 
gands et de qui voudra la prendre, si je suis tenu de 
livrer mes denrées ou mes marchandises pour la moitié 
du prix qu'elles me coûtent, si je ne puis produire, 
emmagasiner, transporter ou vendre qu'en renonçant à 
tout bénéfice et avec la certitude de ne point rentrer 
dans mes avances, je ne veux plus entreprendre, ni 

\. Saint-John de CHvecœuVy par Robert de Crèvecœur, 210 
(Lettre de Mlle de Couves, juillet 1800) : a Nous sommes en pour- 
a parler pour toucher au moins les arrérages échus depuis 1789 
« des biens d'Arras. » (M. de Couves et ses sœurs n'avaient pas 
émigré, et néanmoins ils n'avaient rien touché depuis dix ans.) 



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LES GOUVERNÉS 221 

prêter. — Voilà les dispositions et la situation de tous 
les possesseurs d'avances en temps d'anarchie, quand 
l'État défaille, et ne remplit plus son office ordinaire, 
quand les propriétés ne sont plus efficacement protégées 
par la force publique, quand la jacquerie se propage 
dans les campagnes et l'émeute dans les villes, quand 
les châteaux sont saccagés, les chartriers brûlés, les 
boutiques enfoncées, les subsistances pillées et les 
transports arrêtés, quand les loyers et les fermages 
ne sont plus payés, quand les tribunaux n'osent plus 
condamner, quand les huissiers n'osent plus instrumen- 
ter, quand la gendarmerie s'abstient, quand la police 
manque, quand l'amnistie réitérée couvre les voleurs 
et les incendiaires, quand une révolution amène au 
pouvoir local et central des aventuriers sans fortune, 
sans probité et hostiles aux propriétaires. — Voilà les 
dispositions et la situation de tous les possesseurs 
d'avances en temps de socialisme, quand l'État usurpa- 
teur, au lieu de protéger les propriétés privées, les 
détruit ou s'en empare, quand il s'approprie les biens 
de plusieurs grands corps, quand il supprime sans 
indemnité plusieurs sortes de créances légales, quand, 
à force de dépenser et de s'obérer, il devient insolvable, 
quand, par son papier-monnaie et le cours forcé, il 
annule la créance aux mains du créancier et permet au 
débiteur de se libérer presque gratis, quand il saisit 
arbitrairement les capitaux liquides, quand il em- 
prunte de force, quand il réquisitionne de force, 
quand il taxe les denrées au-dessous du prix de 

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222 LA RÉVOLUTION 

revient et les marchandises au-dessous du prix 
d'achat, quand il contraint le fabricant à fabriquer à 
perte, et le commerçant à vendre à perte, quand ses 
principes, appliqués par ses actes, annoncent que, de la 
confiscation partielle, il marche à la confiscation univer- 
selle. — Par une filiation certaine, toute phase du mal 
engendre la phase suivante : on dirait d*un poison dont 
les effets se propagent ou se répercutent ; chaque fonc- 
tion, troublée par le trouble de la précédente, se désor- 
ganise à son tour. Le péril, la mutilation et la suppres- 
sion de la propriété diminuent de plus en plus les 
valeurs disponibles et le courage de les risquer, c'est-à- 
dire le moyen et la volonté de faire des avances ; faute 
d'avances, les entreprises utiles languissent, périssent 
ou ne se font pas; par suite, la production, l'apport, la 
mise en vente des objets indispensables se ralentit, s'in- 
terrompt et s'arrête. Il y a moins de savon, de sucre et 
de chandelles chez Tépicier, moins de bûches et de 
charbon chez le marchand de bois, moins de bœufs et 
de moutons sur le marché, moins de viande chez le 
boucher, moins de grains et de farines aux halles, moins 
de pain chez le boulanger. Gomme les choses de pre- 
mière nécessité sont rares, elles sont chères; comme on 
se les dispute, leur cherté s'exagère ; le riche se ruine 
pour y atteindre, le pauvre n'y atteint pas, et le néces- 
saire manque aux premiers besoins. 



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LES GOUVERNÉS 223 



II 



Telle est 'déjà la détresse en France au moment où 
s'achève la conquête jacobine, et, de cette détresse, les 
Jacobins sont les auteurs; car, depuis quatre ans, ils 
ont fait à la propriété une guerre systématique. — Par 
en bas, ils ont provoqué, excusé, amnistié, ou toléré et 
autorisé, contre la propriété, tous les attentats popu- 
laires*, des milliers d'émeutes, sept jacqueries consécu- 
tives, quelques-unes assez larges pour couvrir à la fois 
neuf ou dix départements, et la dernière étalée sur la 
France entière, c'est-à-dire le brigandage universel et 
permanent, l'arbitraire des indigents, des vagabonds et 
des vauriens, toutes les formes du vol, depuis le refus 
des rentes et fermage, jusqu'au pillage des châteaux, 
des maisons bourgeoises, des marchés et des greniers, 
la licence plénière des attroupements, qui, sous un 
prétexte politique, taxaient et rançonnaient à discrétion 
les suspects de toute classe, non seulement le noble et 
le riche, mais le fermier tranquille et l'artisan aisé, bret 
le recul vers l'état de nature, la souveraineté des appé- 
tits et des convoitises, la rentrée de l'homme dans la 
forêt primitive. Tout récemment, au mois de février 1 793, 
sur les conseils de Marat et avec la connivence de la 
municipalité jacobine, la canaille de Paris vient d'enfon- 
cer douze cents boutiques d'épicerie et de se partager 

1. Cf. la Révolution, terne lY, 104 à 114, 191 à 232; tome VI 
64 à 6S. 



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224 LA RÉVOLUTION 

sur place, gratis ou au prix qu'elle a fixé, le sucre, le 
savon, l'eau-de-vie et le café. — Par en haut, ils ont 
entrepris, accompli et multiplié contre la propriété 
les pires attentats, spoliations énormes et de toute 
espèce, suppression des revenus par centaines de mil- 
lions et confiscation des capitaux par milliards, aboli- 
tion sans indemnité de la dîme et de toute la redevance 
féodale, expropriation du clergé, des émigrés, de Tordre 
de Malte, des associations ou fondations de piété, de 
charité et d'éducation, même laïques, saisie de l'argen- 
terie, des vases sacrés, du mobilier précieux des églises. 
Et, depuis qu'ils sont au pouvoir, par delà les spolia- 
tions consommées, ils en promettent d'autres plus 
vastes. Après le 10 août, leurs journaux à Paris et leurs 
commissaires dans les départements* ont prêché « la 
« loi agraire, la promiscuité des biens, le nivellement 
« des fortunes, le droit pour chaque fraction du souve- 
« rain » de se pourvoir de force aux dépens des posses- 
seurs d'avances et de subsistances, la chasse aux riches, 
la proscription « des propriétaires, des gros mar- 
« chands, des gens de finance et de tous les hommes à 
(( superflu ». Dès les premiers mois de la Convention, 
le dogme de Rousseau, « que les fruits sont à tous et 
« que la terre n'est à personne », s'est étalé comme 
une maxime d'État, et, dans les délibérations de l'Assem- 
blée souveraine, le socialisme affiché prend l'ascendant, 
puis l'empire. Selon Robespierre*, « tout ce qui est 

1. Cf. la Révolution, tome VI, 69 à 71. 

2. Bûchez et Roux, XXII, 17S (Discoui^s de Robespierre à la Gon- 

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LES GOUVERNÉS 225 

(( indispensable pour conserver la vie, est une propriété 
« commune à la société tout entière. Il n'y a que Texcé- 
(( dent qui soit une propriété individuelle, et qui soit 
« abandonné à l'industrie des commerçants ». Plus 
solennellement encore, dans la Déclaration des Droits, 
adoptée à l'unanimité par la toute-puissante Société des 
Jacobins pour servir de pierre angulaire aux institutions 
nouvelles*, le pontife de la secte inscrit ces formules, 
grosses de conséquences : « La société est obligée de 
« pourvoir à la subsistance de tous ses membres. Les 
(( secours nécessaires à l'indigence sont une dette du 
« riche envers le pauvre. Le droit de propriété est 
« borné, et ne s'applique qu'à la portion des biens 
« garantie par la loi. Toute possession, tout trafic qui 
« préjudicie à l'existence de nos semblables est néces- 
(( sairement illicite et immoral. » — Cela s'entend, et 
de reste : tout à l'heure la populace jacobine, ayant 
jugé que la possession et le trafic des épiceries préju- 
diciaient à son existence, a conclu que le monopole des 
épiciers était immoral et illicite; en conséquence, elle 

vention, 2 décembre 1792). — Mallet du Pan, Mémoires, I, 400. 
Vers la même date, « une députation du département du Gard 
« demanda expressément qu'il fût assigné une somme de 250 mil- 
« lions comme indemnité au cultivateur, pour les grains, qu'elle 
CL appelait une propriété nationale. Cette somme effrayante de 
« 250 millions, ajoutait-elle, n'est pour l'État qu'une avance 
€ fictive, qui met à sa disposition des richesses réelles et pure- 
« ment nationales, lesquelles n'appartiennent en toute propriété 
€ à aucun membre distinct du corps social, non plus que les per- 
€ nicieux métaux frappés aux coins monétaires ». 

1 . Bûchez et Roux, XXVI, 95 (Déclaration des Droits présentée 
à la Société des Jacobins par Robespierre, 21 avril 1795). 

L4 RËTOLUTIOM, VI. T. VIIJ. — 15 

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226 U REVOLUTION 

a pillé leurs boutiques.. Sous la domination de la plèbe 
et de la Montagne, la Convention applique la théorie, 
saisit le capital partout où elle le trouve, et, en son nom, 
on déclare aux pauvres « qu'ils trouveront dans les 
« portefeuilles des riches de quoi subvenir à leurs 
(( besoins* ». 

Par delà ces atteintes éclatantes et directes, une 
atteinte indirecte et sourde, mais encore plus profonde, 
sapait lentement par la base toute propriété présente et 
future. Les affaires de l'État sont les affaires de tout le 
monde, et, quand l'État se ruine, tout le monde est 
ruiné par contre-coup. Car il est le plus grand débiteur 
et le plus grand créancier du pays; et il n'y a pas de 
débiteur si insaisissable ni de créancier si absorbant, 
puisque, faisant la loi, et ayant la force, il peut toujours, 
d'abord répudier sa dette et renvoyer le rentier les 
mains vides, ensuite augmenter l'impôt et prendre dans 
les poches du contribuable le dernier écu. Rien de plus 
menaçant pour les fortunes privées que la mauvaise 
administration de la fortune publique. Or, sous la 
pression des principes jacobins et de la faction jaco- 
bine, les curateurs de la France ont administré comme 

1. Décrets pour établir, dans chaque commune, une taxe sur 
les riches, afin de proportionner aux salaires le prix du pain, et, 
dans chaque gi^ande ville, une autre taxe pour lever une armée de 
sans-culottes salariés qui tiendront les aristocrates sous leurs 
piques, 5-7 avril. — Décret ordonnant l'emprunt forcé d'un milliard 
sur les riches, 20-25 mai. — Bûchez et Roux, XXV, 156 (Discours 
de Chasles, 27 mars). — Gorsas, Courrier des départements, nu- 
méro du 15 mai 1793 (Discours de Simond au club d'Annecy). — 
Autres discours semblables de Guflfroy à Chartres, de Châlier et 
consorts à Lyon, etc. 



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LES GOUVERNÉS 227 

si, de parti pris, ils voulaient ruiner leur pupille; tous 
les moyens connus d*anéantir une fortune, ils les ont 
employés contre lui. — En premier lieu, ils lui ont 
enlevé les trois quarts de son revenu. Pour plaire au 
peuple et pour appliquer la théorie, les impôts de con- 
sonunation, gabelle, aides, octrois, droits sur le sel, 
sur les boissons, sur la viande, sur le tabac, les cuirs 
et la poudre, ont été abolis, et les taxes nouvelles par 
lesquelles on a remplacé les anciens impôts, lentement 
assises, incomplètement réparties, difficilement per- 
çues, ne rentrent pas; au l**" février 1793*, sur la con- 
tribution foncière et mobilière de 1791, au lieu de 
300 millions, le Trésor n'en avait touché que 150; sur 
la contribution foncière et mobilière de 1792, au lieu 
de 300 millions, il n'avait rien touché du tout. A cette 
date et pour les quatre années de la Révolution, l'arriéré 
total du contribuable montait à 632 millions : mauvaise 
créance, à peu près irrecouvrable, et, en fait, déjà 
réduite de moitié, puisque, même si le débiteur eût pu 
et voulu s'acquitter, il n'eût payé qu'en assignats, et 
qu'à cette date les assignats perdaient 50 pour 100. — 
En second lieu, les nouveayx gérants avaient quadruplé 
les dépenses publiques*. Équipement et promenades des 

1, Compte rendu par le ministre Clavière, le !•' février 1795, 
27. — Cf. Rapport de M. de Montesquieu, 9 septembre 1791, 47 : 
a Pendant les vingt-six premiers mois de la Révolution, les impo- 
« sitions ont rendu 356 millions de moins qu'elles n'eussent dû 
a naturellement produire, b Même déficit dans les recettes des 
villes, notamment par l'abolition des octrois de ce chef, Paris 
perd 10 millions de revenu par an. 

2. Rapport de Gambon, 3 pluviôse an III, 5 : c La Révolution et 

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228 U RÉVOLUTION 

gardes nationaux, fédérations, fêtes et parades patrio- 
tiques, écritures, impressions et publications innom- 
brables, remboursement des offices supprimés, instal- 
lation des administrations nouvelles, secours aux indi- 
gents, ateliers de charité, achats de grains, indemnité 
aux fariniers et aux boulangers : il avait bien fallu four- 
nir aux frais de la démolition et de la reconstruction 
universelles. Or, tous ces frais, l'État les avait payés 
pour la plus grosse part. A la fin d'avril 1 795, il avait déjà 
fait à la seule ville de Paris 110 millions d'avances, et 
la Commune insolvable lui extorquait incessamment de 
nouveaux millions*. A côté de ce gouffre, les Jacobins 
en avaient ouvert un autre plus large, celui de la 
guerre; pendant le premier semestre de 1793, ils y 
jetaient par mois 140, puis 160, puis 190 millions; 



a la guerre ont coûté, en quatre ans et demi, 5350 millions en sus 
a des dépenses ordinaires. » (Cambon, dans ses calculs, exagère 
exprès les dépenses ordinaires de la monarchie. On voit par le 
budget de Necker que les dépenses fixes en 1789 étaient de 
531 millions, et non, comme dit Cambon, de 700 millions, ce qui 
élève les dépenses de la Révolution et de la guerre à 7121 mil- 
lions pour les quatre ans et demi, partant à 1582 millions par an, 
c'est-à-dire au triple en sus des dépenses ordinaires). La dépense 
des villes s'exagère aussi, comme celle de l'État et pour les 
mêmes raisons. 

1. Schmidt, Pariser Zustànde, J, 93, 96. Pendant le premier 
semestre de 1789, il y a 17000 ouvriers, à vingt sous par jour, 
dans les ateliers nationaux de Montmartre. En 1790, il y en a 
19000; en 1791, 31000, qui coûtent 60000 francs par jour. En 
1790, l'État dépense 75 millions pour maintenir à Paris le pain 
de quatre livres à onze sous. — /6., 115. Dans le premier se- 
mestre de 1793, l'État paye aux boulangers de Paris, afin de 
maintenir le pain à trois sous la livre, environ 75000 francs par 
jour 



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LES GOUVERNÉS 229 

dans le second semestre de 1795, la guerre et les sub- 
sistances engloutissaient près de 300 millions par mois, 
et, plus on versait dans les deux gouffres, plus ils se 
creusaient*. 

Naturellement, quand on ne perçoit plus ses revenus 
et qu'on exagère ses dépenses, on est obligé d'emprun- 
ter sur son fonds; on vend ce fonds pièce à pièce, et on 
le mange. Naturellement, quand on ne trouve pas d'ar- 
gent comptant sur le marché, on souscrit des billets, 
on tâche de les faire circuler, on paye ses fournisseurs 
avec des promesses écrites de payement futur, et l'on 
mange son crédit. Voilà le papier-monnaie et les assi- 
gnats : c'est le troisième moyen, le moyen le plus effi- 
cace pour détruire une fortune, et les Jacobins n'ont 
pas manqué de l'appliquer à outrance. — Sous la Con- 
stituante, par un reste de bon sens et de bonne foi, on 
avait d'abord tâché d'assurer le remboursement des 
billets souscrits; il y avait presque sécurité pour les 
porteurs d'assignats ; on leur avait donné sur les biens 
nationaux une première hypothèque; on avait promis de 
ne plus emprunter sur leur gage, de ne plus émettre 
d'assignats'. Mais on ne leur a pas tenu parole : leur 
hypothèque a été frustrée de son privilège ; partant elle 

1. Schmidt, Pariser Zustânde, I, 139 à i4i. 

2. Décret du 29 septembre 1790 : a II n'y aura pas en circula- 
« tion au delà de 1200 millions d'assignats. Les assignats qui 
c rentreront dans la caisse de l'extraordinaire seront brûlés, et il 
a ne pourra en être fait une nouvelle fabrication et émission 
a sans un décret du corps législatif, toujours sous la condition 
a qu'ils ne puissent ni excéder la valeur des biens nationaux, ni 
c se trouver au-dessus de 1200 millions en circulation. » 



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230 LA RÉVOLUTION 

perd des chances de remboursement, et sa valeur baisse. 
Puis, le 27 avril 1792, sur le rapport de Cambon, 
l'émission illimitée commence; selon les financiers 
jacobins, pour défrayer la guerre, il n'y a qu'à faire 
tourner la machine à promesses : en juin 1795, elle a 
déjà fabriqué pour 4520 millions d'assignats, et chacun 
voit que forcément son jeu s'accélère. C'est pourquoi 
le gage, vainement accru, ne suffit plus à porter Thypo- 
thèque disproportionnée et monstrueuse; elle déborde 
au delà, pose sur le vide, et s'effondre sous son propre 
poids. A Paris, en numéraire, l'assignat de 100 francs 
ne vaut plus, au mois de juin 1791, que 85 francs, au 
mois de janvier 1792 que 66 francs, au mois de 
mars 1792 que 55 francs; relevé, à la fin de la Législa- 
tive, par les confiscations nouvelles, il retombe à 
55 francs en janvier 1795, à 47 francs en avril, à 
40 francs en juin, à 55 francs en juillets — Voilà les 
créanciers de l'État fraudés du tiers, de la moitié, des 
deux tiers de leur créance, et, non seulement les 
créanciers de* l'État, mais tous les créanciers quel- 
conques, puisque tout débiteur quelconque a le droit de 
s'acquitter en assignats. Comptez-les, si vous pouvez, 
ces particuliers fraudés de leur créance sur un particu- 
lier quelconque, bailleurs de fonds et commanditaires 
dans une entreprise privée d'industrie et de négoce, 
prêteurs d'argent par contrat à échéance plus ou moins 
distante, vendeurs d'immeubles par contrat avec clause 
de payement plus ou moins lointain, propriétaires qui 
4. Schmidt, Pariser Zuslânde, I, 104, 158, 144. 

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LES GOUVERNÉS 231 

ont loué leur terre ou leur maison pour un laps de plu- 
sieurs années, propriétaires d'une rente viagère sur un 
particulier ou sur un domaine, industriels, négociants, 
cultivateurs qui ont vendu à terme leurs produits ma- 
nufacturés, leurs marchandises ou leurs denrées, 
commis et clercs à Tannée, employés, subordonnés, 
domestiques, ouvriers même, engagés à temps pour un 
salaire fixe. Pas un de ces gens-là dont le capital, rem- 
boursable en assignats, ou le revenu, payable en assi- 
gnats, ne se réduise incessamment et à proportion de la 
baisse que les assignats subissent; en sorte que, non 
seulement l'État fait banqueroute, mais que légalement, 
par sa faute, tous les débiteurs de France font banque- 
route avec lui. 

En pareille situation, comment faire pour commencer 
ou soutenir une entreprise? Qui osera se risquer, sur- 
tout dans les entreprises où les déboursés sont grands 
et la rémunération lointaine? Qui osera prêter à longue 
échéance? — Si quelqu'un prête encore, ce n'est pas à 
l'année, mais au mois, et l'intérêt, qui était de 6, 5 
ou même 4 pour 100 par an avant la Révolution, est 
maintenant de 2 pour 100 par mois et sur gages; il 
montera plus haut tout à l'heure, et, à Paris, à Stras- 
bourg, on le verra, comme dans l'Inde et dans les 
États Barbaresques, s'élever jusqu'à 4, 5, 6 et même 
7 pour 100 par mois*. — Quel possesseur de matières 

1. Félix Rocquain, l'État de la France au iS Brumaire j 240 
(Rapport de Lacuée, an IX). — Rapport des préfets sous le Con- 
sulat (Rapports de Laumont, préfet du Ras-Rhin, an IX, de Col- 
chen, préfet de la Moselle, an XI, etc.) — Schmidt, Pariser Zu- 



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232 U RÉVOLUTION 

premières ou de matières ouvrées osera faire ses livrai- 
sons comme à l'ordinaire, et accorder à ses clients le 
crédit indispensable de trois mois? Quel gros industriel 
voudra fabriquer, quel gros commerçant voudra expé- 
dier, quel propriétaire riche ou aisé voudra bâtir, des- 
sécher, endiguer, assainir, réparer ou même entretenir, 
avec la certitude fondée de ne rentrer que tard et à 
moitié dans ses avances, avec la certitude croissante de 
n'y pas rentrer du tout? — D'année en année, et par 
jonchées, les grandes maisons s'écroulent : après la 
ruine de la noblesse et le départ des étrangers opulents, 
toutes les industries de luxe, qui, à Paris et à Lyon, 
donnaient le ton à l'Europe, les fabriques d'étoffes, 
d'ameublements, d'objets d'art, d'élégance et de mode; 
après la jacquerie noire de Saint-Domingue et les trou- 
bles des Antilles, le grand commerce colonial, la ma- 
gnifique prospérité de Nantes et de Bordeaux, les in- 
dustries qui produisaient, transportaient et distribuaient 
le coton, le sucre et le café*; après la déclaration de 
guerre aux Anglais, tout le commerce maritime; après 
la déclaration de guerre à l'Europe, tout le commerce 
continental'. Faillites sur faillites, débâcle universelle, 

stânde, III, 205 : « Pendant la Révolution, l'intérêt fut de 4 à 5 
« pour 100 par mois; en 1796, de 6 à 8 pour 100 par mois; le 
<L moindre fut de 2 pour 100 par mois et sur gages, d 

1. Arthur Young, Voyages en France^ traduction Lesage, II, 
360 : a Je tiens Bordeaux pour plus riche et plus commerçante 
<L qu'aucune ville d'Angleterre, excepté Londres. » 

2. /6., II, 357. Le chiffre des exportations de la France en 
1787 est de 549 millions, celui des importations de 340 millions, 
(en exceptant la Lorraine, l'Alsace, les Trois-Évêchés et les An- 
tilles). — /6., 360. En 1785, on importe des Antilles en France 



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LES GOUVERNÉS ^ 253 

ruine du travail en grand, organisé et largement fruc- 
tueux : à la place des industries productives, je ne vois 
plus que des industries destructives, celles de la vermine 
agricole et commerciale, celles du brocanteur et du spé- 
culateur qui démeublent les hôtels et les abbayes, qui 
démolissent un château ou une église pour en vendre 
les matériaux à vil prix, qui trafiquent des biens natio- 
naux pour les exploiter au passage. Tâchez de vous 
figurer le mal qu'un possesseur provisoire, endetté, 
besogneux, pressé par les échéances, peut et doit faire 
au domaine précaire et de provenance douteuse qu'il 
n'espère point garder et duquel, en attendant, il tire 
tout le profit possible* : non seulement il ne remet pas 
une roue au moulin, une pierre à la digue, une tuile au 



pour 174 millions de francs, sur lesquels Saint-Domingue a 
fourni 131 millions, et l'on a exporté de France aux Antilles 
pour 64 millions, sur lesquels Saint-Domingue a reçu 44 millions. 
Ces échanges se sont faits au moyen de 569 navires, portant 
162000 tonnes, sur lesquels Bordeaux a fourni 246 navires et 
75000 tonnes. — Sur la ruine des autres manufactures, voir les 
rapports des préfets, ans IX, X, XI et XII, avec détails sur chaque 
département. Arthur Young (II, 144) juge que a la Révolution 
« s'est montrée plus sévère pour les manufacturiers que pour 
<t toute autre classe d. 

1. Rapports des préfets (Orne, an IX) : « Les acquéreurs ont 
c spéculé sur le produit du moment et ont épuisé leur fonds. 
€ Un très grand nombre a détruit toutes les plantations, les clô- 
« tures, et jusqu'aux arbres fruitiers. » — Félix Rocquain, i7>., 
liO. Rapport de Fourcroy sur la Bretagne : a L'état des édifices 
Q. ruraux exige partout des capitaux considérables.... Hais on ne 
« fait aucune des avances qui supposent qu'on compte sur une 
« grande stabilité et une longue durée. » — 236. (Rapport de 
Lacuée sur les départements qui entourent Paris) : e Les pro- 

< priétaires des biens nationaux, incertains, cultivèrent mal et 

< dévastèrent beaucoup. » 



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234 LA RÉVOLOTION 

toit, non seulement il n'achète plus d'engrais et il épuise 
le sol, mais encorcMl saccage la forêt, il aliène les 
champs, il désarticule le corps de ferme, il mutile la 
terre, Foutillage, la maison d'habitation, il vend les 
glaces, les plombs, les ferrures, parfois les volets et les 
portes, il se fait de l'argent comptant, n'importe par 
quels dégâts, aux dépens du domaine, qu'il laisse 
dégradé, dégarni et pour longtemps improductif. Pa- 
reillement, les communaux ravagés et pillés, puis 
dépecés et partagés, sont autant d'organismes qu'on 
blesse avec profit momentané pour les indigents du 
village, mais au détriment de la production bien enten- 
due et de l'abondance future*. — Seul, parmi ces 
millions d'hommes qui cessent de travailler ou qui tra- 
vaillent à contresens, le petit cultivateur travaille, et 
fructueusement; soulagé de l'impôt, de la dîme et des 
redevances, acquéreur à bon compte, ou sans bourse 
délier, d'un lopin de terre, il a du cœur à l'ouvrage*; 

1. Rapport des préfets, ans IX, X, XI et XII. En général, 
l'effet du partage des communaux a été désastreux, surtout dans 
les pays de pâturages et de montagnes. — (Doubs) : « Le partage 
a des communaux a plutôt contribué, dans toutes les communes, 
a à la ruine absolue du pauvre qu'à l'amélioration de son sort, i 
— (Lozère) : a Le partage des communaux par la loi du 10 juin 
a d795 a été très nuisible à la culture. » — Ces partages ont été 
fort nombreux. — (Moselle) : a Sur 686 communes, 107 ont par- 
a tagé les biens communaux par têtes, et 579 par familles ; 119 
a sont restées dans l'indivision. » 

2. 76. (Moselle). Très nombreuses naissances en 1792. a Mais 
« cette année est hors de toutes les années. Les abus en tout 
<L genre, le papier-monnaie, le non-payement des impôts et des 
<i redevances, le partage des communaux, la vente à vil prix des 
c biens nationaux, avaient répandu parmi le peuple une telle 



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LES GOUVERNÉS 235 

il a calculé que désormais sa récolte ne sera plus rognée 
par les prélèvements du seigneur, du décimateur et du 
roi, qu'elle sera tout entière à lui, à lui seul, et plus 
les villes crient famine, plus il compte la vendre cher. 
C'est pourquoi il a labouré, et plus rudement qu'à 
l'ordinaire ; même il a défriché ; ayant le sol gratis ou 
presque gratis et peu d'avances à fournir, n'ayant pas 
d'autre emploi pour ses avances, qui sont ses semences, 
son fumier, le labeur de ses bêtes et de ses bras, il a 
ensemencé, récolté, fait du blé à force. Peut-être y aura- 
l-il disette pour les autres objets de consommation ; il 
se peut que, par la ruine des autres industries, les 
étoffes, les souliers, le sucre, le savon, l'huile et la 
chandelle, le vin et l'eau-de-vie fassent défaut; il se 
peut que, par la maladroite transformation de l'agricul- 
ture, les denrées de seconde nécessité, la viande, le vin, 
les liqueurs, le beurre et les œufs deviennent rares. A 
tout le moins, l'aliment français par excellence est là, 
sur pied dans les champs ou en gerbes dans les granges ; 
en 1792, en 1793 et même en 1794*, il se trouve assez 
de grains en France pour fournir le pain quotidien à 
chaque Français. 

« aisance que les classes les plus pauvres, qui sont les plus nom- 
« breuses, n'ont pas craint d'augmenter leurs familles, aux- 
« quelles elles espéraient léguer un jour des champs et le bon- 
4 heur. î) 

•1. Mallet du Pan, Mémoires, II, 29 (!•' février 1794) : a La 
c récolte dernière a été généralement bonne en France, et excel- 
« lente dans quelques provinces... J'ai vu le relevé des deux re- 
a censements faits sur 27 départements : ils emportent un excé- 
« dent de 15, 20, 30, 35 mille setiers de grain. Il n'y a donc pas 
« disette effective, i 



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236 U RÉVOLUTION 

Mais cela ne suffît point; car, pour que chaque Fran- 
çais obtienne chaque jour son morceau de pain, il faut 
encore que les grains arrivent aux Halles en quantité 
suffisante, et que, tous les jours, les boulangers aient 
assez de farine pour cuire assez de pain ; il faut de plus 
que le pain exposé en vente dans les boulangeries n'ex- 
cède pas le prix que la majorité des consommateurs peut 
y mettre. Or, en fait, par une conséquence forcée du 
régime nouveau, aucune de ces deux conditions n'est 
remplie. — D'abord le blé, et par suite le pain, sont 
trop chers. Même à l'ancien taux ils seraient encore 
trop chers pour les innombrables bourses vidées ou 
demi- vides après tant de coups portés à la propriété, à 
l'industrie et au commerce, maintenant que tant d'ou- 
vriers et d'employés chôment, que tant de propriétaires 
et de bourgeois ne touchent plus leurs rentes, que les 
revenus, les bénéfices, les appointements et les salaires 
ont tari par centaines de millions. Mais le blé, et par 
suite le pain, ne sont pas restés à l'ancien taux. Au lieu 
de 50 francs, le sac de blé vaut à Paris, en février 1793, 
65 francs; en mai 1793, 100 francs, puis 150; partant, 
dés les premiers mois de 1793, à Paris, le pain, au lieu 
de 3 sous la livre, coûte 6 sous, en plusieurs départe- 
ments du Midi 7 à 8 sous, et bientôt, en beaucoup d'en- 
droits, 10 et 12 sous *. C'est que, depuis le 10 août J 791 , 

1. Schmidt, Ib., I, 110, et pages suivantes. — Bûchez et 
Roux, XX, 416 (Discours de Lequinio, 27 novembre 1792). — Mo- 
niteur, XVII, 2 (Lettre de Clermont, Puy-de-Dôme, du 15 juin 
1793) : a Depuis quinze jours, le pain vaut de seize à dix-huit 
c sous la livre. Nos montagnes sont dans la misère la plus 

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LKS GOUVERNÉS 237 

après la chute du roi et l'arracliement de la vieille clef 
de voûte qui maintenait encore en place les pierres 
ébranlées de Tédifice social, le paysan alarmé n'a plus 
voulu se dessaisir ; il s*est résolu à refuser les assignats, 
à ne plus livrer ses grains que contre espèces sonnantes. 
Échanger du bon blé contre de mauvais chiffons de papier 
sali lui semble une duperie, et très justement, puisque 
chez les marchands de la ville, de mois en mois, il re- 
çoit moins de marchandises pour le même chiffon. Thé- 
sauriseur et méfiant comme il est, il lui faut des écus au 
bon coin, à Tancienne effigie, pour les entasser au fond 
d'un pot ou dans un bas de laine ; donnez-lui du numé- 
raire, ou il garde son blé. Car il n est pas, comme autre- 
fois, obligé de s'en défaire aussitôt après la récolte, pour 
acquitter ses impôts et son fermage; le garnisaire et 
l'huissier ne sont plus là pour le contraindre : en ce 
temps de désordre et de démagogie, sous des autorités 
impuissantes ou partiales, ni le créancier public, ni le 
créancier privé n'ont la force en main pour se faire 
payer, et les aiguillons, qui jadis poussaient le fermier 
vers le marché voisin, se sont émoussés ou rompus. 
Partant il s'abstient d'y porter, et il a d'ailleurs d'excel- 
lentes raisons pour s'abstenir. Sur la route et à l'entrée 
des villes, les vagabonds et les affamés arrêtent et pillent 
les charrettes pleines; au marché et sur la place, les 
femmes, avec des ciseaux, éventrent les sacs, ou la mu- 

< affreuse. L'administration distribue un huitième de setier par 
c personne, et chacun est obligé d'attendre deux jours pour avoir 
c son tour,... Une jeune femme a été étouffée, et plusieurs per- 
€ sonnes blessées. » 



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238 LA RÉVOLUTION 

nicipalité, contrainte par la populace, taxe les grains à 
prix réduit*. — Plus une ville est grande, et plus elle a 
de peine à garnir son marché ; car elle doit tirer de plus 
loin ses subsistances; chaque département, chaque can- 
ton, chaque village, retient pour soi ses grains, par la 
réquisition légale ou par la force brutale; impossible 
aux gros marchands de blé de faire leur négoce ; on les 
appelle accapareurs; la foule envahit leurs magasins; 
ce sont eux qu'elle pend de préférence*. Aussi bien, le 
gouvernement a proclamé que leurs spéculations sont 
« des crimes » ; il va mettre leur commerce en interdit, 
se substituer à eux*. — Mais, par cette substitution, il 

1. Cf. la Révolution, IV, 127; VI, 18, 59. — Bûchez et Roux, 
XX, 431 (Rapport de Lecointe-Puyraveau, 30 novembre 1792). 
Attroupements de quatre, cinq, six mille hommes, dans l'Eure-et- 
Loir, l'Eure, rOrne, le Calvados, dans l'Indre-et-Loire, le Loiret 
et la Sarthe, qui taxent les denrées. Les trois délégués de la Con- 
vention, ayant voulu s'interposer, n'ont eu la vie sauve qu'à 
condition de proclamer eux-mêmes la taxe qu'on leur a dictée. — 
Ib.y 409 (Lettre de Roland, 27 novembre 1792) ; XXI, 198 (Autre 
lettre de Roland, 6 décembre 1792) : « On arrête tous les convois à 
« Lissy, à la Ferté-Milon, à la Ferté-sous-Jouarre. Des voitures de 
« blé, allant à Paris, ont été forcées de rétrograder près de Long- 
cL jumeau et près de Heaux. d 

2. Archives nationales, f 3265 (Lettre de David, cultivateur et 
administrateur du département de la Seine-Inférieure, 11 octobre 
1792; lettre du comité spécial de Rouen, 22 octobre; lettre des 
délégués du pouvoir exécutif, 10 octobre, etc.) : a II nous revient 
« de toutes parts que les laboureurs qui portent aux Halles sont, 
a dans leur paroisse, considérés et traités comme aristocrates.... 
a Les départements s'isolent les uns des autres et se repoussent 
d mutuellement. j> 

3. Bûchez et Roux, XX, 409 (Lettre de Roland, 27 novembre 
1792) : a La circulation des grains a éprouvé depuis longtemps les 
a plus grands obstacles; il n'est presque plus aucun citoyen qui 
« ose aujourd'hui se livrer à ce commerce. » — Ib., 417 (Discours 



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LES GOUVERNÉS 239 

accroît encore la pénurie : les villes ont beau faire des 
collectes, taxer leurs riches, emprunter, s'obérer au delà 
de toutes leurs ressources*, elles ne font qu'empirer le 
mal. Quand la municipalité de Paris dépense 12 000 francs 
par jour pour vendre à bas prix la farine dans ses Halles, 
elle en écarte les fariniers qui ne peuvent livrer leur fa- 
rine à si bas prix ; pour les 600 000 bouches de Paris, 
il n'y a plus assez de farine aux Halles. Quand elle dé- 
pense 75 000 francs par jour pour indemniser les bou- 
langers, elle attire chez eux toute la population de la 
banlieue, qui vient à Paris chercher le pain à plus bas 
prix ; pour les 700 000 bouches de Paris et de la banlieue, 
il n'y a .plus assez de pain chez les boulangers. Qui ar- 
rive tard trouve la boutique vide ; en conséquence, cha- 
cun arrive tôt, puis plus tôt, dès l'aube, avant lé jour, 
cinq ou six heures avant le jour. En février 1793, il y a 
déjà des queues matinales à la porte des boulangers; 



de Lequinio) : « L'accaparement du blé par les propriétaires et 
a les fermiers est presque universel. La cause en est la frayeur, 
« et d'où vient cette frayeur? De l'agitation générale, des menaces 
a et des mauvais traitements exercés en plusieurs endroits contre 
a des fermiers, des propriétaires ou des trafiqueurs de blé con- 
a nus sous le nom de bladiers. » — Décrets du 16 septembre d792 
et du 4 mai 1795. 

1. Bûchez et Roux, XIX, 51 (Rappoitde Cambon, 22 septembre) : 
a Les impôts n'arrivent plus au Trésor public, parce qu'ils sont 
« employés dans les départements en achats de grains. » — 76., 
XIX, 291 (Discours de Cambon, 12 octobre 1792) : « Vous avez été 
<L témoins dans vos départements combien de sacrifices les gens 
a aisés ont été obligés de faire pour venir au secours de la classe 
4 indigente. Dans beaucoup de villes, des contributions addition- 
a nelles ont été faites pour des achats de grains et pour mille 
c autres espèces de secours. » 



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240 LA RÉVOLUTION 

elles s'allongent encore en avril, et deviennent énormes 
en juin*. Naturellement, faute de pain, on se rejette sur 
les autres aliments, et ils enchérissent; ainsi, quoi qu'on 
mange, il en coûte davantage pour manger. Joignez à 
cela les diverses applications et contre-coups de la poli- 
tique jacobine, qui viennent, par surcroît, ajouter à la 
cherté des subsistances en tout genre et aussi de tous 
les objets nécessaires. C'est l'horrible dégradation des 
routes, qui rend les transports plus lents et plus coû- 
teux. C'est la défense d'exporter le numéraire et par- 
tant de s'approvisionner à l'étranger. C'est le décret qui 
oblige chaque compagnie industrielle ou commerciale, 
présente ou future, « à verser annuellement dans le Tré- 
« sor national le quart du montant de ses dividendes ». 
C'est la révolte de la Vendée, qui prive Paris de 600 bœufs 
par semaine. C'est la consommation des armées, qui 
mangent la moitié des bœufs amenés sur le marché de 
Poissy. C'est la clôture de la mer et du continent, qui 
achève la ruine des manufactures et du grand commerce. 
C'est l'insurrection de Bordeaux, de Marseille et du Midi, 
qui exagère encore le prix des épiceries, sucre, savon, 
huile, chandelles, vins et eaux-de-vie '. — En moyenne, 
dans les premiers mois de 1795, la Kvre de bœuf vaut, 



1. Bûchez et Roux, XX, 409 (Lettre de Roland, 27 septem- 
bre 1792). — XXI, 199 (Délibération du Conseil exécutif provisoire, 
3 septembre 1792). — Dauban, la Démagogie en 1793, 64 (Diur- 
nalde Beaulieu^. — 16., 152. 

2. Schmidt, I, 110 à 430. — Décrets contre l'exportation des 
espèces monnayées ou des lingots, 5 et 15 septembre 1792. — 
Décret sur les actions ou effets au poiteur, 24 août 1792 



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LES GOUVERNES 241 

en France, au lieu de 6 sous, 20 sous; en mai, à Paris, 
l'eau-de-vie, qui six mois auparavant coûtait 35 sous, en 
coûte 94 ; en juillet, la livre de veau, au lieu de 5 sous, 
coûte 22 sous. De 20 sous, le sucre monte à 4 francs 
10 sous; une chandelle coûte 7 sous. — Poussée par les 
Jacobins, la France est entrée dans la misère noire, dans 
le premier cercle de Tenfer; après le premier cercle, il 
en est d'autres, de plus en plus profonds, étroits et som- 
bres; sous la poussée des Jacobins, va-t-elle tomber dans 
le dernier? 

m 

Manifestement, si, dans le corps social, la nutrition 
languit partout et s'interrompt par places, c'est que, dans 
l'appareil économique, une fibre intime est froissée. 
Manifestement, cette fibre est le sentiment par lequel 
l'homme tient à sa propriété, craint de la risquer, refuse 
de l'amoindrir et tâche de l'accroître. Manifestement, 
dans l'homme réel, tel qu'il est construit, ce sentiment 
intense, tenace, toujours vibrant et agissant, est le ma- 
gasin de force interne qui fournit les trois quarts et 
presque la totalité de l'effort soutenu, de l'attention 
calculatrice, de la volonté persévérante par laquelle 
l'individu se prive, s'ingénie, s'évertue, travaille fruc- 
tueusement de ses mains, de son intelligence et de ses 
capitaux, produit, épargne et crée, pour soi comme pour 
autrui, des ressources et du bien-être*. — Jusqu'ici ce 

4. Il est probable que les motifs désintéressés, l'amour pur du 
prochain, de l'humanité, de la patrie, n'entrent pas pour un cen- 

LA RIÎVOLUTIGN, VI. T. VIII. — i% 

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242 LA RÉVOLUTION 

sentiment n'a été froissé qu'à moitié, et on Ta froissé 
surtout dans la classe aisée ou riche; partant on n'a 
détruit que la moitié de son énergie utile, et Ton s'est 
privé surtout des services que rend la classe riche ou 
aisée ; on n'a guère supprimé que le travail du capita- 
liste, du propriétaire et de l'entrepreneur, le travail en 
grand, prévoyant, combiné, et ses produits, qui sont les 
objets de luxe, les objets de commodité, et la présence 
universelle, la répartition facile, la distribution spon- 
tanée des denrées indispensables. Reste à écraser les 
portions survivantes de la fibre laborieuse et nourricière, 
à détruire le reste de son énergie utile, à l'extirper jusque 
dans le peuple, à supprimer, autant qu'il se pourra, le 
travail en petit, manuel, grossier et ses produits rudi- 
mentaires, à décourager le boutiquier infime, l'artisan 
et le laboureur, jusqu'à ôter à l'épicier du coin l'envie 
de vendre sa cassonade et ses chandelles, et au cordon- 
nier du coin l'envie de faire des souliers, jusqu'à donner 
au meunier l'idée de déserter son moulin, au charretier 
l'envie d'abandonner sa charrette, jusqu'à persuader au 
fermier que désormais, pour lui, la sagesse consiste à 
se défaire de ses chevaux, à manger lui-même son porc*, 

tième dans le total de la force qui produit les actions humaines. 
Encore faut-il noter que, lorsqu'ils agissent, c'est au moyen d'un 
alliage, par l'adjonction de motifs de moindre aloi, qui sont le 
désir de la gloire, le besoin de s'admirer et de s'approuver soi- 
même, la crainte d'un châtiment et l'espoir d'une récompense 
dans la vie d'outre-tombe, tous motifs intéressés et sans lesquels 
les motifs désintéressés n'auraient pas d'effet, sauf dans deux ou 
trois âmes sur mille. 
i. Archives nationales^ D, § I, carton 2 (Lettre de Joffroy, 

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LES GOUVERNÉS 243 

à ne plus engraisser de bœufs, et même à ne pas récolter 
sa moisson. — Tout cela, les Jacobins vont le faire; car 
tout cela est Teffet infaillible de la théorie qu'ils ont pro- 
clamée et qu'ils appliquent. Selon cette théorie, l'instinct 
âpre, puissant et profond par lequel l'individu s'obstine 
à garder pour lui et pour les siens son avoir et ses pro- 
duits, est justement la fibre malsaine qu'il faut tuer ou 
paralysera tout prix; son vrai nom est « l'égoïsme, l'in- 
civisme » , et ses opérations sont des attentats contre la 
communauté, seule propriétaire légitime des biens et 
des œuvres, mieux encore, des personnes et des services. 
Corps et âmes, tout appartient à l'État, rien aux particu- 
liers, et, en cas de besoin, l'État a le droit, non seule- 
ment de prendre les terres et les capitaux, mais encore 
de requérir et taxer, au prix qu'il lui plaît, les grains et 
le bétail, les voitures et les bêtes de trait, la chandelle 
et la cassonade, d'accaparer et de taxer, au prix qu'il lui 
plait, le travail du cordonnier, du tailleur, du meunier, 

agent national près le district de Bar-sur-Àube, 5 germinal an III) : 
a Pour échapper à la réquisition, la plupart des cultivateurs ont 
« vendu leurs chevaux et les ont remplacés par des bœufs. » — 
Mémoires (manuscrits) de M. Dufort de Cheverny (communiqués 
par M. Robert de Crèvecœur). En juin 1793, les réquisitions tom- 
bent comme grêle, tous les huit jours, sur les blés, foins, paille, 
avoine, etc., « le tout estimé à la volonté des commissaires, qui 
a payent au rabais, tard et difficilement ». Puis vient la réquisition 
des cochons : « C'était couper la nourriture à tous les gens de la 
a campagne. Comme on les requérait vifs, ce fut une Saint-Bar- 
« thélemy de cochons. Chacun tua le sien et le mit dans son sa- 
« loir. t> (Environs de Blois). — Pour le refus de récolter la mois- 
son, voir plus loin. — Dauban, Paris en 1794, 229 (24 ventôse, 
ordre général de Henriot) : a Le citoyen Guillon, étant de service 
« hors des murs, a vu avec peine des citoyens couper des blés 
c pour la nourriture des lapins. » 



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244 U REVOLUTION 

du charretier, du laboureur, du moissonneur et du bat- 
teur en grange. Saisie universelle des hommes et des 
choses, voilà son office, et les nouveaux souverains s'en 
acquittent de leur mieux ; car, en pratique, la nécessité 
les talonne : Témeute gronde à leurs portes; leur clien- 
tèle de cerveaux affolés et d'estomacs vides, la plèbe in- 
digente et désœuvrée, la populace parisienne n'entend 
pas raison : elle exige au hasard et à l'aveugle ; on est 
tenu de la satisfaire à l'instant, de bâcler coup sur coup 
les décrets qu'elle réclame, même impraticables et mal- 
faisants, d'affamer les provinces pour la nourrir, de l'af- 
famer demain pour la nourrir aujourd'hui. Sous les cla- 
meurs et les menaces de Ta rue, on va au plus pressé; 
on cesse de considérer l'avenir, on ne pourvoit plus qu'au 
présent; on prend où l'on trouve; on prend de force; on 
soutient la violence par la brutalité, on aide au vol par 
le meurtre; on exproprie par catégories de personnes, 
on s'approprie par catégories d'objets ; après le riche, on 
dépouille le pauvre. — Pendant quatorze mois, le gou- 
vernement révolutionnaire travaille ainsi des deux 
mains : d'une main, il achève la confiscation de la pro- 
priété, grande ou moyenne; de l'autre, il procède à 
l'abolition de la petite. 

Contre la propriété grande ou moyenne, il lui suffit 
d'étendre et d'aggraver les décrets antérieurs. — Spo- 
liation des derniers corps subsistants : il confisque les 
biens des hôpitaux, des communes, de toutes les Sociétés 
scientifiques ou littéraires*. — Spoliation des créanciers 

i. Décret du 23 messidor an II, sur la réunion de l'actif et du 

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LES GOUVERNÉS 245 

de l'État et de tous les créanciers quelconques : il émet 
en quatorze mois pour 5100 millions d'assignats, parfois 
1400 millions, 2000 millions par un seul décret, et il se 
condamne ainsi pour l'avenir à la banqueroute totale ; il 
démonétise les 1500 millions d'assignats à face royale; 
il convertit et réduit arbitrairement la dette publique 
au moyen du Grand-Livre, ce qui est, de fait et déjà, la 
banqueroute partielle et actuelle. Six mois de détention 
pour qui n'accepte pas les assignats au pair ; vingt ans 
de fers, s'il récidive; la guillotine, si son intention était 
incivique : voilà pour les autres créanciers quelconques*. 
— Spoliation des particuliers, emprunt forcé d'un mil- 
liard sur les riches, réquisition des espèces monnayées 
contre des assignats au pair, saisie à domicile de l'ar- 
genterie et des bijoux, taxes révolutionnaires prodiguées 
jusqu'à épuisement, non seulement du capital, mais du 
crédit de la personne taxée", reprise par l'État de toutes 

passif des hôpitaux, maisons de secours, de pauvres, etc., au 
domaine national. (Sur l'effet de cette loi, sur la ruine des hôpi- 
taux, sur la misère des malades, des enfants trouvés et des in- 
firmes, voyez les rapports des préfets de l'an IX à l'an XII). — 
décrets des 8 et 12 août 1795, et du 24 juillet 1794, sur les aca- 
démies et sociétés littéraires.. — Décret du 24 août 1793, § 29 
sur l'actif et le passif des communes. 

1. Schmidt, I, 144 (2 milliards, le 27 septembre 1793; 1400 mil- 
lions, le 19 juin 1794). — Décret des 24 août-13 septembre 1795, 
sur la conversion des titres et la formation du Grand-Livre. — 
Décrets du 31 juillet et du 30 août -5 septembre 1793, sur la 
démonétisation des assignats à face royale. — Décrets àw. l^août 
et du 5 septembre 1793 sur le refus d'accepter les assignats au 
pair. 

2. Archives nationales^ F^, 4421 (Documents sur la taxe révo- 
lutionnaire établie à Troyes le 11 brumaire an II). Trois cent 
soixante-treize personnes sont taxées, notamment les industriels, 



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246 LA RÉVOLUTION 

les portions du domaine public engagées à des parti- 
culiers depuis trois siècles : combien d'années de tra- 
vail faudra-t-il maintenant pour refaire les capitaux dis- 
ponibles, pour reconstruire en France et remplir à 
nouveau ces réservoirs privés qui accumulent Tépargne 
et la déversent, comme un courant moteur, sur la grande 
roue de chaque entreprise? Comptez de plus les entre- 
prises détruites directement et de fond en comble par 
les exécutions révolutionnaires, les manufacturiers et 
négociants de Lyon, de Marseille et de Bordeaux pros- 
crits en masse*, guillotinés, en prison ou en fuite, leurs 
fabriques arrêtées, leurs magasins sous le séquestre, 
eaux-de-vie, savons, soieries, mousselines, cuirs, papier, 
serges, draps, toiles, cordages et le reste; de même à 
Nantes sous Carrier, à Strasbourg sous Saint-Just, et 



les commerçants et les propriétaires ; le minimum de la taxe est 
de 100 francs, le maximum de 50000 francs. — Soixante-seize 
pétitions adjointes au dossier montrent très exactement la si- 
tuation faite au commerce, aux industries et à la propriété, Tétat 
des fortunes et du crédit dans la bourgeoisie et la demi-bour- 
geoisie. 

1. Malletdu Van, Mémoires^ II, 17 : «J*ai vu la trente-deuxième 
« liste des émigrés, de Marseille seulement, dont les biens ont 
« été confisqués et mis en vente; il s'en trouve 12000, et les 
« listes ne sont pas achevées. » — Rapports des préfets (Var, par 
Fauchet, an IX) : « L'émigration de 1793 a versé à Livourne et 
a sur toute la côte d'Italie un nombre assez considérable de né- 
a gociants de Marseille et de Toulon. Ces hommes, en général 
« industrieux, (y) ont établi plus de cent soixante fabriques de 
« savon et ont ouvert aux huiles de cette partie un débouché 
« local. On peut comparer cet événement, relativement à ses ef- 
« fets sur le commerce, à la révocation de Védit de Nantes. » 
— Cf. les rapports sur les départements du Rhône, de l'Aude, du 
Lot-et-Garonne, des Basses-Pyrénées, de l'Orne, etc. 



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LES GOUVERNÉS 247 

partout ailleurs*. — « Le commerce est anéanti », écrit 
de Paris un négociant suisse', et Ton dirait que, par 
système, le gouvernement s'applique à le rendre impos 
sible. Le 27 juin 1795, la Convention ferme la Bourse ; le 
15 avril 1794, elle supprime les « compagnies financiè- 
« res » et a défend à tous banquiers, négociants et autres 
c( personnes quelconques de former aucun établissement 
« de ce genre, sous aucun prétexte et sous quelque déno- 
« mination que ce soit ». Le 8 septembre 1793, la Com- 
mune a fait poser les scellés chez « tous les banquiers, 
« agents de change, hommes d'affaires, marchands d*ar- 
« gent* », et les met eux-mêmes sous les verrous; par 
grâce, et considérant qu'ils sont obligés de payer les 
traites tirées sur eux, elle consent à les élargir, mais 
provisoirement et à condition qu'ils resteront aux arrêts 
chez eux, « sous la garde de deux bons citoyens », à 
leurs frais. C'est aussi le cas, à Paris et dans les autres 
villes, non seulement pour les négociants notables, mais 

1. Archives des affaires étrangères^ tome 332 (Lettre de Des- 
granges, Bordeaux, 12 brumaire an II) : « On ne parle pas plus 
c ici d'affaires de commerce que si jamais il n'y en avait eu. » 

2. D*" Jain, Choix de documents et lettres trouvés dans des pa- 
piers de famille, d44 (Lettre de Gédéon Jain, banquier à Paris, 
18 novembre 1793) : a Les affaires, difficiles et périlleuses, occa- 
« sionnent des pertes fréquentes et sensibles. Les ressources et 
c le crédit sont presque nuls, d 

3. Archives nationales, F^, 2475 (Lettres de Lhuillier, procu- 
reur-syndic du département de Paris, 7 et 10 septembre 1793. — 
Rapport des membres du Comité de la section des Piques, 8 et 
10 septembre 1793). — Conférer les pétitions des commerçants et 
hommes de loi incarcérés à Troyes, Strasbourg, Bordeaux, etc. — 
Archives nationales, AJ, II, 271 (Lettre du représentant Francas- 
tel) : « Au moins trois mille aristocrates accapareurs sont arrêtés 
« à Nantes...., et ce n'est pas le dernier apurement, i 



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248 LA RÉVOLUTION 

aussi pour les notaires et hommes de loi dépositaires de 
fonds et gérants de fortunes ; un sans-culotte à pique est 
dans leur cabinet quand ils font leurs écritures, ou les 
accompagne dans la rue quand ils vont chez ' leurs 
cUents. Imaginez Tétat d'une étude ou d*un comptoir 
sous un -pareil régime; le patron liquide au plus vite, 
comme il peut, ne s'engage plus, réduit ses affaires au 
minimum. Plus inactifs encore, ses collègues, condamnés 
à l'oisiveté indéfinie et sous clef dans la prison com- 
mune, ne vaquent plus à aucune besogne. — Paralysie 
générale et totale des organes naturels qui, dans la vie 
économique, produisent, élaborent, reçoivent, emmaga- 
sinent, conservent, échangent et transmettent par grosses 
masses; et, par contre-coup, gêne, engorgement, atro- 
phie des petits organes subordonnés, auxquels les grands 
ne fournissent plus le débouché, l'intermédiaire ou l'ali- 
ment. 

Le tour des petits est venu ; tout souffrants qu'ils sont, 
ils fonctionneront comme en temps de santé, et ils fonc- 
tionneront de force : avec ses habitudes de logique raide 
et de prévoyance courte, la Convention porte violem- 
ment sur eux ses mains ineptes; on les foule, on les 
pressure et on les meurtrit pour les guérir. Défense aux 
cultivateurs de vendre, sauf au marché, avec obligation 
pour chacun d'y porter sa quote-part, tant de sacs par 
semaine, et razzias militaires pour les contraindre à 
livrer leur quote-part* ; ordre aux boutiquiers de « mettre 

1. Décrets des 4 mai, 15, 19, 20, 23 et 30 août 1793. — Décrets 
des 26 juillet, 45 août, il septembre, 29 septembre 1793, et 

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LES GOUVERNÉS 240 

(ï en vente journellement et publiquement les marchan- 
a dises et denrées de première nécessité » qu'ils détien- 
nent ; établissement d'un prix maximum au-dessus du- 
quel nul ne pourra vendre « le pain, les farines et les 
(( grains, les légumes et les fruits, le vin, le vinaigre, le 
« cidre, la bière et les eaux-de-vie, la viande fraîche, la 
« viande salée, le lard, le bétail, les poissons secs, salés, 
« fumés ou marines, le beurre, le miel, le sucre et 
« l'huile douce, l'huile à brûler, la chandelle, le bois à 
« brûler, le charbon de bois et le charbon de terre, le 
« sel, le savon, la soude et la potasse, les cuirs, les fers, 
« l'acier, la fonte, le plomb et le cuivre, le chanvre, le 
« lin, les laines, les toiles et les étoffes, les sabots, les 
« souliers et le tabac » ; crime d'accaparement et peine 
capitale pour celui qui en garde au delà de sa consom- 
mation; amendes énormes, prison, pilori pour qui vend 
au delà du prix fixé* : tels sont les expédients directs et 

24 février 1794. — Camille Boursier, Essai sur la Terreur en 
Anjouy 254 (Lettre de Buissart à son ami Maximilien Robespierre, 
Arras, 44 pluviôse an II) : a Nous mourons de faim au milieu de 
a l'abondance; je crois qu'il faut tuer l'aristocratie mercantile, 
« comme on a tué celle des nobles et des prêtres. Les communes, 
« à la faveur d'un magasin de subsistances et de marchandises, 
doivent être seules admises à faire le commerce. Cette idée, 
« bien développée, peut se réaliser ; alors tout le bénéfice du 
a commerce tournerait à l'avantage de la République, c'est-à-dire 
« à l'avantage du vendeur et de l'acheteur. » 

1. Archives nationales, AF, II, 49 (Pièces sur la taxe révolu- 
tionnaire levée à Belfort, le 30 brumaire an II) : a Verneur père, 
« taxé à 10 000 livres, comme ayant recelé des marchandises que 
« sa sœur déposait chez lui pour les soustraire à la taxe future. » 
— Campardon, I, 292 (Jugements de la commission révolution- 
naire de Strasbourg). — « Le premier commis de la pharmacie 
« Ilecht étant accusé d'avoir vendu deux onces de rhubarbe et 



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250 LA RÉVOLUTION 

simples du gouvernement révolutionnaire, et voilà son 
invention propre, pareille à celle du sauvage qui abat 
l'arbre pour avoir le fruit. — Car, après la première ap- 
plication du maximum, le boutiquier ne peut plus con- 
tinuer son commerce ; attirés par le bas prix soudain et 
forcé, les chalands en foule ont vidé sa boutique dès les 
premiers jours*; ayant vendu ses marchandises pour la 

CL manne pour cinquante-quatre sous, Hecht, propriétaire, est 
« condamné à une amende de 15 000 livres ; Madeleine Meyer, à 
« Rosheim, marchande en détail, accusée d'avoir vendu une chan- 
d délie dix sous, est condamnée à 1000 livres d'amende et tenue 
a de les payer en trois jours ; Braun, boucher et cabaretier, ac- 
« cusé d'avoir vendu une chopine de vin vingt sous, est condamné 
« à une amende de 40 000 francs, à l'emprisonnement jusqu'à 
«c payement de ladite somme, et à être exposé au poteau devant 
4 son domicile, pendant quati'e heures, avec cet écriteau : avilis- 
<L seur de la monnaie nationale. » — Recueil de pièces authen- 
tiques servant à l'histoire de la Révolution à Strasbourg (Supplé- 
ment, 21, 30, 64) : a Marie-Ursule Schnellin et Marie Schutzmann, 
« servante, accusées d'avoir accaparé du lait, la première con- 
« damnée au poteau pendant la journée, avec la note accapareuse 
« de laitj tenant d'une main l'argent, et de l'autre le pot au 
« lait ; la deuxième, servante chez le citoyen Trenner, lui, Tren- 
« ner, condamné à une amende de 300 livres, payable en trois 
a jours. — Dorothée Franz, convaincue d'avoir vendu deux têtes 
a de salade vingt sous, et d'avoir avili par là la valeur des assi- 
« gnats, condamnée à l'amende de 3O0O livres, à être renfermée 
« pendant six mois, et exposée au poteau pendant deux heures. » 
— Ib., I, 18 : « Un épicier, accusé d'avoir vendu du sucre candi 
a au-dessus de la taxe, bien qu'il n'y fût pas compris, fut con- 
« damné à 100000 livres d'amende et à la détention jusqu'à la 
a paix. » — Arrêté de Saint-Just et Lebas, 3 nivôse an II : — i II 
« est ordonné au Tribunal criminel du département du Bas-Rhin 
a de faire raser la maison de quiconque sera convaincu d'agio- 
« tage, ou d'avoir vendu au-dessus du prix fixé par le maximum. » 
En conséquence, le 7 nivôse, la maison de Schauer, pelletier, est 
rasée. 

1 Archives des affaires étrangères, tome 522 (Lettre de Ilaupt, 
Belfort, 3 brumaire an II) : « A mon arrivée ici, j'ai trouvé la loi 



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LES GOUVERNÉS 251 

moitié de ce qu'elles lui ont coûté*, il n'est rentré qu'à 
moitié dans ses avances. Partant il ne peut renouveler 
son assortiment qu'à moitié, moins qu'à moitié, puis- 
qu'il n'a pu solder ses achats, que son crédit va baissant, 
que les représentants en mission lui ont pris son numé- 
raire, son argenterie et le restant de ses assignats. C'est 
pourquoi, le mois suivant, les acheteurs ne trouvent, 
sur les planches de sa devanture dégarnie, que des 
rogatons ou des rebuts. 

Pareillement, après la proclamation du maximum', le 

« du maximum promulguée et exécutée.... (Mais) on n'a pas pris 
« les mesures nécessaires pour empêcher un nouvel accaparement 
« de la part du campagnard qui s'est transporté en foule aux 
« boutiques de marchands, a enlevé toutes les marchandises et 
« causé une disette factice. » 

1. Archives nationales^ F"^, 4421. (Pétitions des commerçants et 
boutiquiers de Troyes à propos de la taxe révolutionnaire, notam- 
ment des bonnetiers, fabricants de toile, de cotonnade, marcliands 
de laine, fer et chanvre, tisserands, fabricants, épiciers. — En 
général, perte de moitié, parfois des trois quarts, sur le prix 
d'achat). 

2. Archives des affaires étrangères, tome 330 (Lettre de Bru- 
tus, Marseille, 6 nivôse an II) : a Depuis le maximum, tout man- 
« que à Marseille. » — Ih, (Lettre de Soligny et Gosse, Thionville, 
5 nivôse an II) : a Aucun paysan ne veut plus rien apporter sur 
« les marchés. Ils font six lieues pour vendre plus cher ; par 
a suite, les communes qu'ils approvisionnaient jadis sont affa- 
« mées... Selon qu'on les paye en argent ou en assignats, la dif- 
a férence est quelquefois de 200 pour 100, et presque toujours de 
« 100 pour 100. » — Un séjour en France, 188-189. — Archives 
nationales, D, § I, carton 2 (Lettres du représentant Albert, 
19 germinal an III, et de Joflfroy, agent national près le district 
de Bar-sur-Aube, 5 germinal an III) : a Les municipalités se sont 
« toujours exemptées des réquisitions, et les ont fait tomber sur 
« des cultivateurs ou propriétaires hors d'état d'y satisfaire. La 
« répartition entre les contribuables s'est faite avec l'inégalité la 
« plus révoltante.... Partialité, par intérêt, par liaison de paren- 
c tage et d'amitié. » 



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252 LA RÉVOLUTION 

paysan refuse de porter ses denrées au marché, et l'ar- 
mée révolutionnaire n'est pas là partout pour les lui 
enlever de force. Il laisse sa récolte en gerbes le plus 
longtemps qu'il peut, et se plaint de ne pas trouver de 
batteurs en grange. Au besoin, il enfouit ses grains, ou 
il en nourrit son bétail. Souvent il les troque contre du 
bois, contre un quartier de porc, contre une journée de 
travail. La nuit, il fait six lieues pour les voiturer dans 
le district voisin, où le maximum local est fixé plus 
haut. Autour de lui, il sait quels particuliers ont encore 
des écus sonnants, et sous main il les approvisionne. 
Surtout il dissimule son abondance, et, comme autre- 
fois, il fait le misérable. Il s'entend avec les autorités du 
village, avec le maire ou l'agent national, aussi inté- 
ressés que lui à éluder la loi ; il graisse la patte à qui 
de droit. Finalement, il se laisse poursuivre et saisir, il 
va en prison, il lasse par son obstination l'insistance ad- 
ministrative. C'est pourquoi, de semaine en semaine, il 
arrive moins de farine, de blé, de bétail sur le marché, 
et la viande chez le boucher, le pain chez le boulanger, 
deviennent plus rares. — Ayant ainsi paralysé les petits 
organes de l'offre et de la vente, les Jacobins n'ont plus 
qu'à paralyser le travail lui-même, les mains habiles, 
les bras agissants et forts. Pour cela, il suffit de rem- 
placer les libres ateliers privés par l'ateher national obli- 
gatoire, le travail à la tâche par le travail à la journée, 
l'attention énergique de l'ouvrier qui s'embauche à con- 
ditions débattues et s'applique pour gagner davantage, 
par la mollesse inattentive de l'ouvrier raccolé de force, 



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LES GOUVERNÉS 253 

peu payé, et payé même s'il gâche et flâne. C'est ce que 
font les Jacobins en requérant d'autorité les ouvriers 
de toute espèce*, « tous ceux qui contribuent à la mani- 
(( pulation, au transport et au débit des denrées et mar- 
« chandises de première nécessité, les gens de la cam- 
d pagne qui vaquent ordinairement aux travaux des 
(( récoltes », plus particulièrement, les batteurs en 
grange, les moissonneurs, les voituriers, les flotteurs de 
bois et aussi les cordonniers, les tailleurs, les ouvriers 
en fer, quantité d'autres. — En tous les points de l'or- 
ganisme social, le même principe s'applique avec le même 
effet. Substituez partout la contrainte extérieure, artifi- 
cielle et mécanique au stimulant interne, naturel et vivi- 
fiant, et vous n'obtiendrez que l'atrophie universelle; 
ôtez aux gens leurs produits ; mieux encore, forcez-les, 
par la peur, à produire; confisquez leur temps, leur 
peine et leurs personnes, réduisez-les à la condition de 
fellahs, créez en eux des sentiments de fellah, et vous 
n'aurez qu'un travail et un produit de fellah, c'est-à-dire 
un minimum de travail et de produit, partant, un pro- 
duit insuffisant pour alimenter une population très dense, 

1 Décrets du 29 septembre 1793 (articles 8 et 9), des 4 mai et 
30 mai, du 26 juin 1794. — Archives nationales, AF, II, 68-72 
Arrêté du Comité de Salut public, 26 prairial an II) ; « Les che- 
<L vaux et voitures des marchands de charbon voituriers, ayant 
<L l'usage de conduire à Paris par terre une partie des charbons, 
« dont la cuisson se fait dans le département de Seine-et-Marne, 
Cl sont mis en réquisition jusqu'au 1*' binimaire prochain, pour 
« transporter les charbons à Paris ; ils ne pourront pendant ce 
a temps être requis pour un autre service », etc. (On trouvera 
dans ces cartons quantité d'arrêtés sur les subsistances et objets 
de première nécessité, la plupart de l'écriture de Robert Lindet). 

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254 LA RÉVOLUTION 

qui, multipliée par une civilisation supérieure et pro- 
ductive, ne pourra subsister longtemps sous un régime 
barbare, inférieur, improductif. Au bout de Texpropria- 
tion systématique et complète, on aperçoit Teffet final du 
système, non plus la disette, mais la famine, la famine 
en grand et Tanéantissement des vies par millions. — 
Parmi les Jacobins*, quelques furieux, lucides à force de 
fureur, Grtffroy, Antonelle, Jeanbon Saint-André, Gollot 
d'Herbois, voient la conséquence et Tacceptent avec le 
principe ; les autres, qui refusent de voir la conséquence, 
n'en sont que plus obstinés pour appliquer le principe, 
et tous ensemble, les yeux fermés ou les yeux ouverts, 
travaillent de toute leur force à l'aggravation de la mi- 
sère, dont le spectacle lamentable s'étale en vain sous 
leurs regards. 

lY 

De Lyon, le 6 novembre 1793, Gollot d'Herbois écri- 
vait : « 11 n'y a pas ici de vivres pour deux jours. » Et 
le lendemain : « La population actuelle de Lyon est de 
« 130000 âmes au moins; il n'y a pas de subsistances 
« pour trois jours. » Puis, le surlendemain : « Notre 
« situation relativement aux subsistances est désespé- 
« rante. » Puis, le jour d'après : « La famine va écla- 
« ter*. » — A côté de là, dans le district de Montbrison, 

1. Cf. la Révolution, tome V, 83. — Dauban, Paris en 1794 
(Rapport de Pourvoyeur, 15 mars 1794) : « L'on répand depuis 
a fort longtemps que l'on veut faire mourir tous les vieillards ; 
« il n'est pas d'endroit où l'on ne débite ce mensonge. » 

2. Archives nationales, F*^, 4435, carton 10 (Lettres de Gollot 

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LES GOUVERNÉS 255 

il ne reste plus, en février 1794, « de nourriture et 
« d*aliments pour le peuple » ; tout a été requis et em- 
porté, même les grains de semence, en sorte que les 
champs restent en friche*. — A Marseille, « depuis le 
« maximum, tout manque; les pêcheurs eux-mêmes ne 
(( sortent plus (en mer), et le secours des poissons 
« manque pour les subsistances* ». — A Cahors, mal- 
gré les réquisitions multipliées, le directoire du Lot et 
le représentant Taillefer' déclarent que « les habitants 
(k sont réduits, depuis plus de huit jours, à ne manger 
« que du pain de méteil, composé d'un cinquième de 
« froment et le reste en orge, baillarge et millet ». — 
A Nîmes*, pour faire durer la provision de grains qui 
s'épuise, ordre aux boulangers et aux particuliers de ne 
plus tamiser la farine, d'y laisser le son, de pétrir et 
cuire « la mouture du blé telle quelle ». — A Greno- 
ble*, « les boulangers ne cuisent pas, les habitants des 
« campagnes n'apportent point de blé, les marchands 
« enfouissent leurs marchandises, ou les font receler 
« par des voisins officieux, ou les exportent ». — « Ça 



d'Herbois, 17 et 19 brumaire an II). — Comte de Martel, Fouché^ 
340-541 (Lettres de Collot d'Herbois, 7 et 9 novembre 1793). 

1. Comte de Martel, th., 462 (Proclamation de Javogues, 13 plu- 
viôse an II). 

2. Archives des affaires étrangères, tome 330 (Lettre de Brutus, 
agent politique, 6 nivôse). 

5. Archives nationales, AF, II, 116 (Arrêtés de Taillefer et de 
Marat-Valette, et délibération du Directoire du Lot, 20 brumaire 
an II). 

4. Archives des affaires étrangères, tome 331 (Lettre de l'agent 
Bertrand, 3 frimaire). 

5. Ib.y tome 332 (Lettre de l'agent Chépy,2 brumaire). 



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256 U RÉVOLUTION 

(( va de mal en pis, écrivent les agents d'Huningue ; on 
(( se hasarde même à dire qu'on donnerait telle ou telle 
« chose aux bestiaux, plutôt que de la vendre en con- 
« formité de la taxe. » — Partout les habitants des 
villes sont mis à la ration, à une ration si mince qu'elle 
suffît juste pour les empêcher de mourir de faim. 
« Depuis que je suis à Tarbes, écrit un autre agent', 
« les individus y sont taxés à demi-livre de pain par 
« jour, composé un tiers de froment, deux tiers de 
(( farine de maïs ; et, le lendemain de la fête pour la 
« mort du tyran, il n'y avait pas de pain, absolument 
« pas. » — « Demi-livre de pain aussi à Évreux', et 
« encore ne l'a-t-on qu'avec beaucoup de peine, ce qui 
« obhge beaucoup de gens à aller dans les campagnes 
« en demander pour de l'argent aux laboureurs » ; et, 
pain, farine ou blé, « ceux-ci n'en ont guère, puisqu'ils 
« ont été obligés d'apporter ce qu'ils en ont à Évreux 
« pour les armées ou pour Paris » . 

C'est pis à Rouen et à Bordeaux : à Rouen, en bru- 
maire, les habitants n'ont par tête et par jour qu'un 
quarteron de pain; à Bordeaux, « depuis trois mois, dit 

1. Archives des affaires étrangères ^ tome 1411 (Lettre de Bless- 
mann et Hauser, 30 brumaire). — Ib. (Lettre de Haupt, Belfort, 
29 brumaire) : « Je crois qu'il faut suivre ici l'avis de Marat, et 
a qu'il faut ériger une centaine de potences, s'il n'y a pas assez 
a de guillotines pour couper la tête aux accapareurs. Je contri- 
CL buerai au moins tout le possible pour avoir le plaisir de voir 
a jouer à la main chaude un de ces j....f.... t> 

2. Ib.y tome 335 (Lettre de Garrigues, 16 pluviôse). 

3. Souvenirs et journal d'un bourgeois d'Evreux, 83-85 (juin 
juillet 1794).— De même à Mantes (Dauban, Paris en 1794, 149, 
4 mars). 



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LES GOUVERNÉS 257 

« Tagent*, la population couche à la porte des boulan- 
« gers, pour y payer très chèrement un mauvais pain que 
« souvent elle n'obtient pas... On n'a pas cuit aujour- 
(( d'hui et demain on donnera demi-livre de pain par 
« personne. Ce pain est fait d'avoine et de féveroles.... 
« Les jours où l'on n'en a pas, on distribue des fèves, 
« des châtaignes, du riz, mais en très petite quantité, » 
quatre onces de pain, cinq onces de riz ou de châtai- 
gnes. « Moi qui vous parle, j*ai déjà fait huit ou dix 
« repas sans pain; j'y renoncerais volontiers, si je 
« pouvais le remplacer par des pommes de terre ; mais 
(( elles manquent aussi. » Cinq mois plus tard, le jeûne 
dure encore, et il se prolonge jusqu'après la Terreur, 
non seulement dans la ville, mais par tout le départe- 
ment. « Dans le district de Cadillac, dit Tallien', règne 
(( en ce moment la disette la plus absolue; les citoyens 
« des campagnes se disputent l'herbe des champs ; j'ai 
« mangé du pain de chiendent ; » hâve et défait, le 
paysan, avec sa femme et ses enfants pâles, va dans la 
lande déterrer des racines, et ses bras n'ont plus la 
force de pousser la charrue. — Même spectacle dans 
tous les pays qui produisent peu de grains ou dont les 
greniers ont été vidés par la rafle révolutionnaire : « En 

4. Archives des affaires étrangères y tomes 331 et 332 (Lettres do 
Desgraiîges, 3 et 8 brumaire, 3 et 40 frimaire) ; a Beaucoup de 
« paysans n'ont pas mangé de pain depuis huit et quinze jours ; 
« aussi la plupart ne travaillent-ils plus. i> — Bûchez et Roux, 
XXXII, 426, Mémoires de Senar. — Moniteur, XVIII, 346 (séance 
de la Convention, 14 brumaire, discours de Legendre). 

2. Moniteur, XIX, 691 (Discours de Tallien, 12 mars 479i). — 
Bûchez et Roux, XXXII, 423 (Lettre de Jullien, 15 juin 1794). 

LA RÉVOLUTIOir, TI, T. VI II. — 17 

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258 LA RÉVOLUTION 

« plusieurs districts de Tlndre, écrit le représentant 
« en mission ^ les subsistances manquent absolument; 
« même, dans quelques communes, plusieurs habi- 
(( tants ont été réduits à Taffreuse nécessité de se nour- 
« rir de glands, de son et autres subsistances mal- 
« sainesi... » En particulier, « les districts de la Châ- 
a tre et d'Argenton sont réduits à périr de faim s'ils ne 
« sont pas promptement secourus.... La culture des 
« terres est abandonnée, la majeure partie des adminis- 
« très parcourent les départements voisins, pour y 
« chercher leur subsistance ». — Et il est douteux 
qu'ils la trouvent. Dans le Cher, « les bouchers ne 
« peuvent plus tuer, les magasins des marchands sont 
(( vides ». Dans l'Allier, « les boucheries et les marchés 
« publics sont déserts, toutes espèces d'aliments et de 
(( légumes y ont disparu, les auberges sont fermées ». 
Dans tel district de la Lozère, composé de cinq cantons 
dont un seul produit un excédent de seigle, on ne vit, 
depuis le maximum, que de réquisitions imposées au 
Gard et à la Haute-Loire ; ce que les représentants ont 
extorqué à ces deux départements « a été distribué aux 
« municipalités, et, par celles-ci, aux plus indigents; 
(S bien des familles entières, bien des pauvres gens et 
(( même des riches ont souffert la privation du pain 
« pendant six ou huit jours, et à diverses reprises* ». 

1. Archives nationales, AF, II, 111 (Lettre de Micliaud, Chàteau- 
roux, 18 et 19 pluviôse an II). 

2. Daiiban, Paris en 1794, 480. 492, 494 (Lettres de l'agent 
national du district de Sancoins, 9 thermidor an II ; du direc- 
toire de l'Allier, 9 thermidor ; de l'agent national du district de 



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LES GOUVERNÉS 259 

Pourtant ils ne font pas d'émeute ; ils supplient seule- 
ment, et tendent la main « les larmes aux yeux » . — 
Telle est la diète et la soumission de l'estomac en pro- 
vince; Paris est moins patient; c'est pourquoi on lui 
sacrifie le reste*, non seulement la fortune publique, le 
Trésor qui lui donne un ou deux millions par se- 
maine', mais encore des régions entières qu'on affame 
à son profit, six départements qui doivent le fom^nir de 
grains, vingt-six départements qui doivent le fournir de 
porcs^, au prix du maximum, par réquisition, avec la 
perspective de la prison et de l'échafaud en cas de refus 
ou de recel, sous les baïonnettes ambulantes de l'ar- 



Villefort, 49 thermidor). — Gouverneur Morris (Lettre à Washing- 
ton, 10 avril 1794) : a La famine, en beaucoup d'endroits, a sévi 
a avec la plus grande rigueur. Des hommes sont réellement morts 
< de faim, avec les moyens d'acheter du pain, s'ils avaient pu 
« s'en procurer. » 

4. Volney, Voyage en Orient, II, 344 : « Si Constantinople 
a manque de vivres, on affame vingt provinces pour lui en 
« fournir. » 

2. Archives nationales, AF, II, 46, 68 (Arrêtés du Comité de 
Salut public). Le Trésor verse dans la caisse de la Ville de Paris, 
pour les subsistances, le 2 août 4793, 2 millions; le 44 août, 3; 
le 2 septembre, 1 ; le 8 septembre, 4 ; le 46 septembre, 4 ; le 
23 septembre, 4, et ainsi de suite : 4 million le 40 frimaire; 4, le 
47; 4, le 22; 2, le 26; 2, le 47 nivôse; 2, le 5 pluviôse; 2, le 
20 pluviôse; 4, le 7 ventôse; 2, le 24 ventôse; 2, le 7 germinal; 
2, le 45 germinal. — Du 7 août 4793 au 49 germinal an II, le Tré- 
sor a déjà fourni à Paris 34 millions. 

3. Ib.y AF, II, 68. Arrêtés du 44 brumaire, du 7 nivôse et du 
22 germinal, sur les départements affectés à l'approvisionnement 
de Paris. — Bûchez et Uoux, XXVUI, 487 (Discours de Danton aux 
Jacobins, 28 août 4793) : a Je ne cessai de répéter qu'il fallait 
a tout donner au maire de Paris, si celui-ci l'exigeait, pour nour- 
<L rir ses habitants.... Sacrifions 440 millions, et sauvons Paris et, 
a dans lui, la République. » 



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260 U RÉVOLUTION 

mée révolutionnaire : avant tout, il faut nourrir la 
capitale. — Voyons, sous ce régime de faveur, comment 
on vit et ce que Ton mange à Paris. 

« Rasssemblements effrayants » à la porte des bou- 
langers, puis à la porte des bouchers et des épiciers, 
puis aux Halles pour le beurre, les œufs, le poisson 
et les légumes, puis au port et sur le quai pour le 
vin, le bois et le charbon, voilà le refrain incessant 
de tous les rapports de police*. — Et cela dure sans 
interruption pendant les quatorze mois du gouverne- 
ment révolutionnaire. Queues pour le pain, queues 
pour la viande, queues pour l'huile, le savon et 
la chandelle, « queues pour le lait, queues pour le 
« beurre, queues pour le bois, queues pour le char- 
« bon, queues partout* ». — « U y en eut une qui Com- 
« mençait à la porte d'un épicier du Petit Carreau et 
« qui s'allongeait jusqu'à la moitié de la rue Montor- 
« gueil'. » Elles se forment dès trois heures du matin, 
dès une heure du matin, dès minuit, et vont grossis- 
sant d'heure en heure. Représentez-vous la file de 
ces misérables, hommes et femmes, couchés par terre* 

1. Archives des affaires étrangères, tomes 1410 et ^^411. Rap- 
ports du 20 et du 21 juin 1795, des 21, 22, 28, 29 et 31 juillet, 
de tous les jours des mois d'août et de septembre 1793. — 
Schmidt, Tableaux de la Révolution française, tome II, passim. 
— Dauban, Paris en 1794 (notamment pour tous les jours du mois 
de ventôse an II). — Archives nationales, F', 3116^ (Rapports 
pour le mois de nivôse an II). 

2. Dauban, 138 (Rapport du 2 ventôse). ^ 
5. Mercier, Parts pendant la Révolution, I, 555. 

4. Archives des affaires étrangères, 1411 (Rapports du l*"" au 
2 août 1793) : « A une heure du matin, nous avons été étonnés 



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LES GOUVERNÉS 261 

quand le temps est beau, sinon debout sur leurs 
jambes raidies et flageolantes, en hiver surtout, « le 
« dos sous la pluie » et les pieds dans la neige, pendant 
tant de longues heures, dans les rues noires, infectes, 
à peine éclairées, encombrées d'immondices; car, faute 
d'huile, on a éteint la moitié des réverbères; faute 
d'argent, on ne repave plus, on ne balaye plus, les 
fumiers s'entassent le long des murailles ^ La foule y 
patauge, elle-même aussi sale, dépenaillée, en sou- 
liers éculés et troués, puisque les cordonniers ne tra- 
vaillent plus pour les particuliers, en linge crasseux, 
puisqu'il n'y a plus de savon pour blanchir; et, au 
moral comme au physique, tous ces déguenillés qui 
se coudoient achèvent de se salir les uns les autres. 

— La promiscuité, le contact, l'ennui, l'attente et la 
nuit lâchent la bride aux instincts grossiers; en été 
surtout, la bestialité humaine et la polissonnerie pari- 
sienne se donnent carrière. « Des filles du monde* », à 

a de trouver des hommes et des femmes couchés le long des 
< maisons, et attendant sans hruit l'ouverture des boutiques, d 

— Dauban, 231 (Rapport du 24 ventôse). A la tuerie des cochons, 
près du Jardin des Plantes, « pour obtenir une fressure, au taux 
a de 3 fr. 10, au lieu de trente sous comme autrefois, les femmes 
c couchées par terre, avec leur petit panier, font des stations de 
c quatre à cinq heures ». 

1. Archives nationales^ F', 3116' (Rapports des 9 et 28 nivôse) : 
a Les rues de Paris sont toujours abominables; on craint sûre- 
« ment d'user les balets (sic). » — Dauban, 120 (9 ventôse) : « La 
« rue Sainte-Anne est encombrée de fumiers dans la partie qui 
c avoisine la rue Louvois, il y en a des tas le long des murs, qui 
a y séjournent depuis quinze jours. » 

2. Archives des affaires étrangères^ tome 1411 (Rapports du 
aoat 1793). — Mercier, I, 353. — Dauban, 530 (Rapports du 27 



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262 LA RÉVOLUTION 

leur rang, font leur métier ; c'est pour elles un inter- 
mède; on entend de loin « leurs propos agaçants, leurs 
« rires immodérés » ; et Tendroit leur est commode : 
sur le flanc de la queue, à deux pas, « les portes 
« entr'ouvertes des allées obscures » invitent au 
tête-à-tête; plusieurs de ces femmes, qui ont apporté 
leurs matelas, « s*y couchent et y commettent raille 
« horreurs ». Excellent exemple pour les filles ou 
femmes d'ouvriers rangés, pour les servantes honnêtes 
qui entendent et voient. « Des hommes, s arrêtant sur 
« chaque rang, choisissent leur Dulcinée; d'autres, 
« plus éhontés, se ruent en taureaux sur les femmes, 
(( qu'ils embrassent l'une après l'autre. » Ne sont-ce 
pas là les baisers fraternels du patriotisme jacobin? 
Est-ce que la fille et la femme du maire Pache ne 
vont pas en donner dans les clubs aux sans-culottes 
ivres? Et que peut dire la garde? — Elle a bien assez 
de peine à contenir l'autre instinct animal, aveugle et 
sourd, exaspéré comme il l'est par la souffrance, par 
l'espérance et par la déception. 

Aux approches de chaque boucherie, avant l'ouver- 
ture, ({ les porteurs, courbés sous le poids de moitiés de 
« bœufs, courent pour ne pas être assaillis par la foule 
(( qui se rue sur eux et semble dévorer des yeux la 
« viande crue ». Ils se font livrer passage, ils entrent 
par l'arrière-boutique, et l'on croit que la distribution 

fructidor an II) : « Toujours de grands attroupements aux ports 
« de charbon; ils commencent dès minuit, une heure et deux 
« heures du matin. Plusieurs de ces habitués profitent de l'ombre 
< de la nuit pour commettre mille indécences, i 

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LES G0UVE1\NÉS 265 

va commencer ; des gendarmes, poussant leurs chevaux 
au galop, dispersent les groupes trop épais; a des scé- 
(( lérats, aux appointements de la Commune », font 
ranger les femmes en file, et, deux à deux, « grelot- 
« tantes », dans Taube froide de décembre ou de jan- 
vier, chacune attend que son tour vienne. Mais, au 
préalables en vertu de la loi, le boucher prélève la part 
des hôpitaux, des femmes grosses, des accouchées, des 
nourrices, et, de plus, malgré la loi, il prélève une 
autre part pour le comité révolutionnaire de sa section, 
pour le commissaire assistant et surveillant, pour les 
pachas et demi-pachas du quartier, enfin pour les 
clients riches qui le surpayent. A cet effet, « des porte- 
<( faix, formant de leurs larges épaules un rempart 
(( impénétrable devant la boutique, enlèvent des bœufs 
« entiers » ; eux servis, les femmes trouvent Tétai dé- 
garni, et beaucoup, « après s'être morfondues quatre 
« heures durant », doivent s'en retourner les mains 
vides. — Devant cette perspective, les attroupements 
quotidiens s'alarment et deviennent houleux ; personne, 
saut les premiers en ligne, n'est sûr d'avoir sa pitance ; 
celui qui est derrière regarde envieusement, avec une 

1. Schmidt, Tableaux de la Révolution française^ II, 155 (Rap- 
ports du 25 ventôse). — Dauban, 188 (Rapports du 19 ventôse). — 
Ib., 69 (Rapports du 2 ventôse). — Ib.y 126 (Rapports du 10 ven- 
tôse). — Archives nationales ^ F^, 3116^ (Rapports du 28 nivôse 
an II). Les femmes crient « contre les bouchers et les charcutiers 
« qui ne respectent nullement la loi du maximum et ne donnent 
« aux pauvres que la viande inférieure i>. -^ Ib. (Rapports du 
6 nivôse) : « Il est affreux de voir ce que les bouchers donnent 
« au peuple. » 



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204 LA RÉVOLUTION 

colère sourde, celui qui est devant. Des cris s'élèvent , 
puis des injures et des rixes; les femmes* luttent avec 
les hommes de gros mots et de poussées; on se bous- 
cule. Tout d*un coup la quçue se rompt ; chacun fonce 
en avant; aux plus robustes et aux plus brutaux, la pre- 
mière place ; pour la prendre, il n'y a qu'à marcher sur 
ses voisins. 

Coups de poing tous les jours " : quand un rassem- 
blement reste tranquille, les observateurs en font la 
remarque. A l'ordinaire, « en se bat', on s'arrache le 
(( pain des mains; ceux qui n'en peuvent avoir forcent 
« celui qui en a un de quatre livres à le partager en 
« plusieurs morceaux. Les femmes poussent des cris 
« déchirants.... Les enfants, envoyés par leurs parents, 
« sont battus » ; les faibles sont jetés dans le ruisseau, 
a Dans la distribution des moindres denrées*, c'est la 
« force qui décide », la force des reins et des bras; 
(( plusieurs femmes, ce matin, écrit l'agent, ont failli 

1. Mercier, t6., 553 : « Les femmes luttèrent de force contre les 

« hommes, contractèrent l'habitude de jurer Les derniers de 

« la ûle surent se faufiler au premier rang. j> — Bûchez et Roux, 
XXYIII, 364 [Journal de la Montagne, 28 juillet 1793) : « Un 
« citoyen a été tué, dimanche 21 juillet, rue des Gravilliers, en 
c défendant un pain de six livres qu'il venuit de se procurer pour 
a lui et sa famille. Un autre a eu le bras coupé, le même jour, 
c dans la rue Froid-Manteau. Une femme enceinte a été blessée, 
c son enfant a été étouffé dans sou sein. » 

2. Dauban, 256 (Rapports du 27 ventôse). Marché du faubourg 
Saint-Antoine : a On ne se f.... pas de coups de poing depuis deux 
a ou trois jours i>. 

3. Archives des affaires étrangères, tome 1410 (Rapports du 6 
au 7 août 1793). 

4. Dauban, 144 (Rapports du 13 ventôse). 



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LES GOUVERNES 205 

« perdre la vie pbur obtenir un quarteron de beurre ». 
— Plus sensibles et plus violentes que les hommes, 
« elles n'entendent ou ne Veulent entendre aucune rai- 
« son* : elles fondent, comme des harpies », sur les 
charrettes qui arrivent au marché; elles frappent les 
conducteurs, elles répandent sur le pavé le beurre et 
les légumes, elles s'étouffent et se renversent elles- 
mêmes par l'impétuosité de leur assaut; plusieurs, 
« foulées aux pieds, presque écrasées, sont emportées 
« demi-mortes ». Chacun pour soi; les estomacs creux 
sentent que, pour être servis, il faut se servir soi-même, 
devancer autrui, ne plus attendre la distribution, le 
déchargement, ou même l'arrivée des subsistances. — 
« Un bateau de vins ayant été signalé, la foule s'est pré- 
ce cipitée pour le piller, et le bateau a sombré, » pro- 
bablement avec beaucoup des envahisseurs". D'autres 
attroupements, aux barrières, arrêtent les voitures des 
paysans et s'emparent des denrées avant qu'elles arri- 
vent aux Halles. En avant des barrières, des enfants ^t 
des femmes lancent des pierres aux laitiers, pour les 

1. Dauban, 199 (Rapports du 19 ventôse). — Dauban, la Déma- 
gogie en 1793, 470 : « A peine les paysans sont-ils arrivés, que des 
a iiarpyes, sous l'habillement de femmes, se jettent sur eux et 
a leur enlèvent leurs marchandises. Hier, un paysan a été battu 
« par des femmes, pour avoir voulu vendre ses denrées sur le 
« pied du maximum. » (19 octobre 1793.) — Dauban, Paris en 
1794, 144, 173, 199 (Rapports des 13, 17, 19 yentàse). — Archives 
des affaires étrangères, tome 1410 (Rapports du 26 au 27 juin 
1793). Pillage de voitures de chandelles, de bateaux de chandelles 
et de savon. 

2. Dauban, i6., 45 (Rapports du 17 pluviôse); 227 (Rapports du 
28 ventôse); 160 (Rapports du 15 ventôse); 340 (Rapports du 
28 germinal) ; 87 (Rapports du 5 ventôse). 

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266 LA RÉVOLUTION 

contraindre à décharger el à les fournir sur place. 
Plus loin encore, à une ou deux lieues sur les grands 
chemins, des bandes parisiennes vont de nuit intercep- 
ter et saisir Tapprovisionnement de Paris : « Ce matin, 
« dit un surveillant, le faubourg Saint-Antoine s'est 
« dispersé sur la route de Vincennes et a pillé tout 
« ce qu'on apportait à la capitale : les uns payaient, 
« les autres emportaient sans rien payer.... Les 
(( paysans désolés jurent de ne plus rien apporter » , et 
la disette croît, par Feffort de chacun pour s'en pré- 
server. 

En vain le gouvernement réquisitionne pour Paris, 
comme pour une place en état de siège, et û\e sur le 
papier la quantité de grains que chaque département, 
chaque district, chaque canton, chaque commune doit 
envoyer à la capitale. — Naturellement, chaque dépar- 
tement, district, canton ou commune fait effort pour 
garder ses subsistances* : charité bien ordonnée com- 
mence par soi. Au village surtout, le maire et les mem- 
bres de la municipalité, cultivateurs eux-mêmes, sont 
tièdes quand il s'agit de s'affamer et d'affamer la 
commune au profit de la capitale; ils déclarent, au 

1. Archives nationales^ AF, II, H6 (Arrêté de Paganel, Castres, 
6 et 7 pluviôse an II) : a La mesure du recensement n'a pas rempli 
son objet.... Les déclarations ont été infidèles ou inexactes. » 
— Cf., pour les détails, la correspondance des autres représen- 
tants en mission. — Dauban, Paris en 1794, 190 (Discours de 
Kouquier-Tinville à la Convention, 19 ventôse) : a Le maire de 
<L Pont-Saint-Maxence a osé dire : a Quand on nous enverra du 
« sucre de Paris, nous verrons alors si nous lui ferons passer 
c nos œufs et notre beurre. » 

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LES GOUVERNÉS 2G7 

recensement, moins de grains qu'il n'y en a; ils allè- 
guent raisons et prétextes, ils dupent ou subornent le 
commissaire aux subsistances, qui est étranger, incom- 
pétent et besogneux ; on le fait boire et manger, on lui 
garnit son portefeuille, il devient coulant sur les livrai- 
sons, il souffre que le village s'acquitte aux trois quarts, 
à moitié, souvent en blés gâtés ou mélangés, en mau- 
vaise farine ; ceux qui n'ont pas de grains rouilles s'en 
procurent auprès de leurs voisins; au lieu de 100 quin- 
taux, il n'en part que 50, et, dans les Halles de Paris, 
non seulement la quantité des grains est insuffisante, 
mais le blé noircit ou germe, et la farine moisit. — En 
vain le gouvernement prend les boulangers, les bouchers 
et les épiciers pour dépositaires et pour commis, ne leur 
alloue que 5 ou 10 pour 100 de bénéfice sur la vente 
au détail des denrées qu'il leur livre en gros, et crée 
dans Paris, aux frais de la France, une baisse factice. 
— Naturellement, le pain*, qui, grâce à l'État, coûte trois 

i. Archives des affaires étrangères y tome 4411 (Rapports du 7 
au 8 août 4793) : a On a arrêté aux diverses barrières 7500 livres 
a de pain qui allaient sortir, d — Dauban, 45 (ordre du jour du 
47 pluviôse). Établissement de réverbères à tous les postes, « sur- 
« tout à la Grève et à Passy, pour éclairer la rivière et mieux voir 
« si les comestibles ne sortent pas ». — Mercier, 1, 355. — Dauban, 
181 (Rapports du 18 ventôse), 210 (Rapports du 21 ventôse). — 
190 (Discours de Fouquier,19 ventôse) : a Les bouchers de Paris, 
« qui ne peuvent vendre qu'au prix du maximum, apportent chez 
a les bouchers de Sèvres la viande qu'ils achètent, et vendent au 
« prix que bon leur semble. — 257 ^Rappo^ts du 27 ventôse) : 
« Chez les marchands de la maison Egalité, vers dix heures du 
a soir, on voit arriver les aristocrates et autres égoïstes, pour 
« acheter les poulardes et les dindes, qu'ils cachent soigneusement 
« sous leur redingote. » 



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208 LA RÉVOLUTION 

SOUS dans Paris, sort furtivement de Paris pour aller 
dans la banlieue, où on le paye six sous ; même écoule- 
ment furtif pour les autres denrées que l'État lourriit aux 
mêmes conditions aux autres marchands; la taxe est un 
poids qui les entraîne hors de la boutique : elles glissent 
comme une eau sur une pente, non seulement hors de 
Paris, mais dans Paris. — Naturellement, « les épiciers 
« font colporter sous le manteau leur sucre, leur chan- 
« délie, leur savon, leur beurre, leurs légumes secs, 
« leurs pâtes et le reste dans les maisons particuhères 
« qui les achètent à tout prix ». — Naturellement, 
le boucher réserve ses grosses pièces de viande et ses 
morceaux de choix pour les grands traiteurs, pour ses 
clients riches, qui le payent aussi cher qu'il veut. — 
Naturellement, quiconque a l'autorité ou la force en use 
pour s'approvisionner le premier, largement et par pré- 
férence; on a vu les prélèvements des comités, surveil- 
lants et agents révolutionnaires; tout à l'heure, quand 
les bouches seront rationnées, chaque potentat se fera 
délivrer plusieurs rations pour sa seule bouche; en 
attendants aux barrières, des patrouilles de garde s'ap- 
proprient les denrées qui arrivent, et le lendemain, à 

1. Dauban, 255 (Ordre du jour de Henriot, 27 ventôse] : a J'in- 
« vite mes frères d'armes à ne s'emparer d'aucune denrée quel- 
« conque; cette petite privation fera taire les malveillants qui 
« cherchent sans cesse l'occasion de nous humilier. » — 76., 359 : 
<L Le 29 floréal, entre quatre et cinq heures du matin, une 
a patrouille d'environ quinze hommes de la section du Bonnet- 
« Rouge, ayant à leur tête une espèce de commissaire, arrêtaient 
< les subsistances sur la route d'Orléans, les conduisaient dans 
c leur section. » 

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LES GOUVERNÉS 269 

l'ordre du jour, c'est à peine si, bien doucement, on les 
gronde un peu. 

Tel est le double effet du système : non seulement 
l'approvisionnement de Paris est court ou mauvais, mais 
les consommateurs ordinaires, les gens de la queue, 
n'en obtiennent qu'une portion, et la pire*. Tel surveil- 
lant, qui est venu chercher à la Halle au Blé un échantil- 
lon de farine, « écrit qu'on ne peut l'appeler farine*.... 
(( C'est du son moulu », et non une substance nutri- 
tive; « on force les boulangers à la prendre; la Halle 
« n'est, en très grande partie, approvisionnée que de 
« cette farine ». — Et, vingt jours plus tard : a Les 
« subsistances sont toujours très rares et de mauvaise 
« qualité ; le pain est détestable au goût, il donne des 
(( maladies dont bien des citoyens sont affectés, telles 
« qu'une espèce de dyssenterie, des maladies inflam- 
« matoires. » — De même, trois mois après, en nivôse : 
« On se plaint toujours de la mauvaise qualité du pain, 
« qui rend, dit-on, beaucoup de personnes malades; il 
« occasionne des douleurs inouies d'entrailles, accompa- 
((. gnées d'une fièvre qui mine. » — En ventôse, « disette 
<( extrême en tout genre'», surtout en fait de viande. 



i. Dauban, 341 (Lettre de la Commission des subsistances, 
23 germinal) : « Les denrées sont soustraites aux yeux du peuple, 
« ou lui sont offertes d'une qualité très altérée. » — La Commis- 
sion s'étonne qu'ayant fourni tant de denrées aux détaillants, il 
on arrive si peu aux consommateurs. 

2. Archives des affaires étrangères ^ tome 4411 (Rapports du 
11-12 août, du 31 août-l" septembre 1793). — Archives natio- 
nales, ¥"', 3116^ (Rapports des 7 et 12 nivôse an II). 

3. Dauban, Paris en 1794, 60, 68, 69, 71, 82, 93, 216, 231. — 



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270 LA RÉVOLUTION 

Des femmes, place Maubert, passent six heures à la 
queue sans en obtenir un quarteron; dans plusieurs 
étaux, elle manque tout à fait. Il n'y en a pas « une 
<( once », pas même de quoi faire du bouillon pour les 
malades; les ouvriers n'en trouvent point dans leurs 
gargotes et se passent de soupe; ils vivent « de pain et 
« de harengs saurs ». Quantité de gens se lamentent « de 
« n'avoir pas mangé de viande depuis quinze jours » ; des 
femmes disent « qu'elles n'ont pas mis le pot-au-feu de- 
(( puis un mois ». — Cependant « les légumes sont d'un 
« rare étonnant et d*un prix excessif »:...« deux sous, une 
« malheureuse carotte, et autant deux petits poireaux » ; 
sur 2000 femmes qui attendent à la Halle une distribution 
de haricots, on ne peut en donner qu'à 600; les pommes 
de terre montent en une semaine de 2 à 3 francs le bois- 
seau; la farine de gruau ou de pois triple de prix. 
« Les épiciers n'ont plus de cassonade, même pour les 
« malades », et ne délivrent la chandelle et le savon que 
par demi-livre. — Quinze jours après, en certains quar- 
tiers, la chandelle manque tout à fait, sauf dans le maga- 
sin de la section, qui est presque vide et n'en accorde 
qu'une par personne; nombre de ménages se couchent 
avec le soleil, faute de lumière, ou ne peuvent cuire 
leur dîner, faute de charbon. — Les œufs surtout sont 
a vénérés comme des divinités invisibles », et, du beurre 



Schmidt, Tableaux de Paris, II, 187, 190. — Archives nationales, 
F', 3116^ (Rapport de Leharivel, 7 nivôse). — (Les ouvriers armu- 
riers, à la solde de l'État, disent aussi que depuis longtemps ils 
ne vivent plus que de pain et de fromage.) 



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LES GOUVERNÉS 271 

<( absent, on fait un Dieu* ». — « Si cela continue, disent 
« des ouvriers, il faudra nous égorger les uns les autres, 
« puisqu'il n'y a plus rien pour vivre*. » — « Des femmes 
« malades', des enfants au berceau sont étendus dans 
(( la neige », au cœur même de Paris, rue Vivienne, sur le 
pont Royal, et restent ainsi « bien avant dans la nuit, pour 
« demander l'aumône au passant... » — « On est arrêté 
« à chaque pas par des mendiants de l'un ou l'autre 
« sexe, la plupart sains et robustes » et qui, disent-ils, 
mendient, faute d'ouvrage. Sans compter les faibles et 
les infirmes qui ne peuvent affronter la queue, qu'on ne 
voit pas souffrir, qui meurent lentement et silencieu- 
sement à domicile, « on ne rencontre dans les rues, 
« dans les marchés », que des figures d'affamés et d'af- 
folés, « une foule immense de citoyens, courant, se 
« précipitant les uns sur les autres », poussant des 
cris, répandant des larmes « et offrant partout l'image 
« du désespoir* ». 



Si la pénurie est telle, disent les Jacobins, c'est que 
les décrets contre l'accaparement et contre la vente au- 
dessus du maximum ne sont pas exécutés à la lettre; 
c'est que l'égoïsme du cultivateur et la cupidité du mar- 

1. Dauban, 231 (Rapport de Perrière, 24 ventôse) : « Le beurre, 
c dont on fait un Dieu, d 

2. Ib., 68 (Rapport du 2 ventôse). 

3. Archives nationales^ F^, 3116^ (Rapports du 28 nivôse). — 
Dauban, 144 (Rapports du 14 ventôse). 

4. Dauban, 81 (Rapport de Latour-Lamontagne, 4 ventôse). 



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272 U RÉVOLUTION 

chand ne sont pas contenus parla peur; c'est que les 
délinquants échappent trop souvent à la peine légale. 
Appliquons cette peine en toute rigueur; aggravons-la 
contre eux et contre leurs suppôts; serrons Técrou de la 
machine à contrainte. Recensement nouveau et vérifié 
des subsistances, perquisitions à domicile, saisies des 
provisions particulières que Ton estime trop amples*, 
rationnement étroit de chaque consommateur, gamelle 
uniforme obhgatoire pour tous les détenus, pain d'éga- 
lité, gris et à base de son, pour toutes les bouches 
mangeantes, défense d'en fabriquer d*autre, confiscation 
des bluteaux ou tamis', responsabilité a individuelle » 
et personnelle de tout administrateur dont les adminis- 
trés résistent ou se dérobent aux fournitures exigées, 

4. Souvenirs ef journal (Vun bourgeois efÉvreux, 83 : c Le ven- 
c drcdi 15 juin 179i, on proclama que tous ceux qui avaient chez 
« eux quelques provisions en blé, orge, seigle, farine et même de 
« pain, eussent à les déclarer sous vingt-quatre heures, sous peine 
a d'être regardés comme ennemis de la patrie, et déclarés 
< suspects, mis en arrestation, traduits devant les tribunaux. » — 
Schmidt, Tableaux de la Révolution française, II, 214. Saisie à 
Passy de deux cochons, de 40 livres de beurre, de six boisseaux 
de haricots, etc., cliez la citoyenne Lucct, qui s'était approvision- 
née pour nourrir les seize personnes de sa maison. 

2. Archives nationales, AF, II, 68. Arrêté du Comité de Salut 
public, 23 pluviôse, pour rappeler la loi du 25 brumaire, qui 
défend d'extraire du quintal de farine plus de quinze livres de son. 
Ordre d'enlever chez les boulangers et les meuniers les bluteaux; 
celui qui les aura conserves ou cachés hors de son domicile « sera 
<L traité comme suspect etmis en état d'arrestation jusqu'à la paix d. 
— Bçrryat-Saint-Prix, 357, 362. A Toulouse, trois personnes sont 
condamnées à mort pour accaparement; à Montpellier, un bou- 
langer, deux marchandes et un négociant sont guillotines, pour 
a avoir fait facturer, facturé, caché, conservé » une certaine quan- 
tité de galettes, espèce de pain destiné a à l'aliment exclusif des 
€ contre-révolutionnaires t. 



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LES GOUVERNÉS 273 

séquestre de ses biens et de sa personne, amendes, 
prison, pilori, guillotine pour hâter les réquisitions ou 
réprimer le commerce libre : tous les engins d'épou- 
vante travaillent de leur grand jeu, notamment contre 
les laboureurs et les fermiers. 

A partir d'avril 1794*, on voit les cultivateurs arriver 
par troupes dans les prisons; eux aussi, la Révolution 
les a frappés, et, d'un air morne, ahuri, ils errent dans 
le préau, dans les corridors, ne comprenant plus rien au 
train dont va le monde. On a eu beau leur expliquer que 
« leur récolte est une propriété nationale et qu'ils n'en 
« sont que les dépositaires* » , jamais le principe nou- 
veau n'est entré et n'entrera dans leur cervelle durcie; 
toujours, par habitude et par instinct, ils iront à ren- 
contre. — Épargnons-leur cette tentation; retirons de 
leurs mains et prenons en fait toute leur récolte ; que 
l'État devienne en France l'unique dépositaire et distri- 
buteur des grains ; qu'il achète seul et qu'il vende seul 
tous les grains au prix fixé. En conséquence, à Paris', 

1. Un Séjour en France (22 avril 1794). 

2. Ludovic Sciout, IV, 236 (Proclamation des représentants en 
mission dans le Finistère) : « Magistrats du peuple, dites aux pro- 
« priétaires et aux cultivateurs que leurs récoltes sont une pro- 
« priété nationale, et qu'ils n'en sont que les dépositaires. » — 
Archives nationales^ AF, II, 92 (Arrêtés de Bô, représentant dans 
le Cantal, 8 pluviôse) : « Considérant que dans une République 
« tous les citoyens ne font qu'une famille..., tous ceux qui se 
<r refuseraient à aider leurs frères voisins, sous le prétexte spé- 
€ deux de ne pas avoir une provision complète, doivent être re- 
c gardés comme des citoyens suspects. » 

3. Archives nationales ^ AF, II, 68 (Arrêté du Comité de Salut 
public 28 prairial). Le prix maximum de l'avoine est de 14 francs 
le quintal ; après le 30 messidor, il ne sera plus que de 11 francs. 

Là BÉVOLCTION, VI. T. VIII. — 18 



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274 LA RÉVOLUTION 

le Comité de Salut public met d'abord « en réquisition 
« toutes les avoines existantes dans l'étendue de la Répu- 
« blique;... dans le délai de huit jours, tout possesseur 
« d'avoine sera tenu d'en faire le versement dans le 
(( magasin qui lui sera désigné par l'administration du 
« district », au prix du maximum; sinon, « suspect et 
« puni comme tel ». Cependant, en province, par un 
arrêté plus compréhensif encore, Paganel dans le Tarn, 
Darligoeyte dans le Gers et dans la Haute -Garonne S 
enjoignent à chaque commune d'établir chez elle des 
greniers publics; ordre « à tous les citoyens d'y verser 
« leurs provisions en grains et en farines, froment, 
« méteil, seigle, orge, avoine, millet, blé noir », et au 
prix du maximum ; nul ne pourra garder chez soi au 
delà de sa provision d'un mois, 50 livres de farine ou 
blé par personne; de cette façon, l'État, qui tient la clet 
des magasins, pourra « opérer le nivellement salutaire 
« des subsistances », de département à département, 
de district à district, de commune à commune, d'indi- 
vidu à individu; un garde-magasin veillera sur chacun 
de ces greniers d'abondance; la municipalité elle-même 
délivrera les rations ; de plus, « elle prendra les mesures 
« convenables pour que les fèves et légumes soient, au 
« fur et à mesure de leur maturité, distribués économi- 
« quement sous sa surveillance », tant par tète, et tou- 
jours au prix du maximum. Sinon, destitution, arresta- 
tion et comparution « devant le tribunal criminel extra- 

i. Archives nationales^ AF, II, 116 et 106 (Arrêtés oe Paganel, 
Castres, 6 et 7 pluviôse ; arrêtés de Dartigoeyte, 23, 25 et 29 floréal). 

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LES GOUVERNÉS 275 

« ordinaire ». — Cela fait, et les fruits du travail étant 
répartis, il ne reste qu'à répartir le travail lui-même. A 
cet effet, Maignet*, dans le Vaucluse et dans les Bouches- 
du-Rhône, prescrit à chaque municipalité de dresser 
sur-le-champ deux listes. Tune de ses journaliers, l'autre 
de ses propriétaires : « quand un propriétaire aura besoin 
« de cultivateurs à la journée », il viendra en demander 
à la municipalité; celle-ci lui en assignera tant, « selon 
« Tordre du tableau », avec une carte pour lui et des 
numéros pour les manœuvres désignés. Deux ans de fers 
et le pilori pour tout ouvrier qui ne s'est pas fait inscrire 
au tableau ou qui exige un salaire au-dessus du maxi- 
mum. Deux ans de fers, le pilori et 300 livres d'amendé 
pour tout propriétaire qui engage un ouvrier non inscrit 
au tableau ou qui le salarie au-dessus du maximum. — 
Après cela, il n'y a plus, en pratique, qu'à faire dresser 
et à tenir à jour les nouveaux registres de noms et de 
chiffres dans les trente mille municipalités qui ne 
savent pas compter et qui savent à peine écrire; à bâtir 
un vaste grenier public ou à réquisitionner trois ou 
quatre granges par commune pour y faire pourrir les 
grains mal séchés et confondus; à payer 100000 gardes- 
magasins et mesureurs incorruptibles qui ne détourne 
ront rien du dépôt pour leurs amis ni pour eux-mêmes; 
à joindre aux 35000 employés de la commission des 
subsistances* 200000 scribes municipaux qui abandon- 

1. Archives nationales, AF, II, 147 (Arrêté de Maignet, Avignon, 
2 prairial). 

2. Moniteur, IIIII, 397 (Discours de Dubois de Crancé, 5 mai 

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276 U RÉYOLUTION 

neront leur métier ou leur charrue pour faire gratuite- 
ment les distributions quotidiennes; plus précisément, 
à entretenir quatre à cinq millions de gendarmes par- 
faits, un dans chaque famille, à demeure, pour assister 
aux achats, ventes ou transactions de chaque journée et 
pour vérifier chaque soir le contenu de la huche; bref 
à mettre la moitié des Français aux trousses de Tautre 
moitié. — A ces conditions, la production et la distri- 
bution des subsistances sont assurées : il suffit, pour y 
pourvoir, d'instituer par toute la France la conscription 
du travail et la captivité des grains. 

Par malheur, le paysan n*entend pas la théorie et 
entend les affaires ; il calcule de près, et les faits d'après 
lesquels il raisonne, tous positifs, patents et terre à 
terre, le conduisent à un autre avis* : a En messidor. 



1705) : a La commission du commerce (et des approvisionnements) 
c comptait 35 000 employés à son service, d 

1. Archives nationales, AF, II, 68 (Arrêté du Comité de Salut 
public, 28 prairial). — Décret du 8 messidor an II : a Les grains 
« de toute nature et les fourrages de la présente récolte sont mis 
« à la réquisition du gouvernement. » — Recensement nouveau, 
obligation pour chacun de déclarer le montant de sa récolte, 
vérification, confiscation en cas de déclaration inexacte, obligation 
de battre les gerbes. — Dauban, 490 (Lettre de l'agent national 
de Villefort, 19 thermidor). Raisonnement et calculs des cultiva- 
teurs : ils restreignent leurs ensemencements, « non pas tant 
« pour la raison du défaut de bras, que par le motif de ne pas se 
« ruiner, en faisant une semence et une récolte à grands frais, 
« qui, disent-ils, ne rentrent pas en entier, lore de la vente de 
« leurs grains à si bas prix ». — Archives nationales, AF, II, 106 
(Lettre de Dartigoeyte aux agents nationaux du Gers et de la Haute- 
Garonne, 25 floréal) : « Ici, on dit qu'immédiatement après la 
<i récolte, on enlèvera tous les grains, sans même laisser les 
t moyens de subsistance ; on débite qu'on va s'emparer de toutes 



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LES GOUVERNÉS 277 

« on m*a pris toute mon avoine de Tan dernier à 
« 14 francs en assignats, et en thermidor, on me pren- 
« dra à il francs toute mon avoine de cette année : à ce 
« taux-là, je n'en sèmerai plus; aussi bien n'en ai-je 
« plus besoin pour moi, puisqu'on m'a pris mes chevaux 
« pour les charrois de l'armée. Faire du seigle et du 
« blé, beaucoup de seigle et beaucoup de blé comme au- 
« trcfois, c'est aussi travailler à perte; je n'en ferai plus 
« qu'un peu pour moi, et encore, si on me réquisitionne 
« tout, même ma provision de l'année, j'aime mieux 
« laisser mon champ en friche. Voilà qu'on a pris les 
« cochons vivants au-dessus de trois mois; par précau- 
« tion, j'ai tué le mien d'avance, et il est maintenant 
« dans le saloir ; mais on va réquisitionner le salé, comme 
« le reste ; les nouveaux mange-tout sont pires que les 
« anciens. Encore six mois, et nous mourrons de faim; 
« mieux vaut se croiser les bras tout de suite, aller en 
« prison; là du moins nous serons nourris à ne rien 
« faire. » Effectivement, ils se laissent incarcérer, petits 
propriétaires et fermiers, par milliers, et LindetS à la 

< les provisions en salé, et livrer les agriculteurs aux horreurs 

< de la famine. » 

1. Moniteur^ XXII, 21 (Discours de Lindet, 20 septembre 1794) : 
« Nous avons craint longtemps que les terres ne fussent pas cul- 
c tivées, que les herbages ne fussent pas couverts de bestiaux, 
« tandis que l'on retenait dans les maisons d'arrêt les proprié- 
« taires ou les fermiers des terres et des herbages. » — Archives 
nationales, D, § 1, carton 1 (Lettre du district de Bar-sur-Seine, 
14 ventôse an III) : a Le maximum fit cacher les blés; les acquits- 
« à-caution ruinèrent et désespérèrent les consommateurs. Com- 
« bien de malheureux, en effet, n'ont-ils pas été arrêtés, saisis, 
f confis(|ués, amendés et ruinés, pour avoir été chercher, à quinzo 

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278 LA REVOLUTION 

tête de la commission des subsistances, découvre avec 
effroi que les terres ne sont plus cultivées, qu'on n'élève 
plus de bestiaux, que, l'an prochain, il n'y aura pas de 
quoi manger en France et que peut-être, cette année 
même, il n'y aura pas de quoi manger. 

Car un évé'^ement extraordinaire s'est produit, inouï 
en Europe, presque incroyable pour qui connaît le 
paysan français et son attache au travail. Sur ce champ 
qu'il a labouré, ensemencé, fumé, hersé et nettoyé de 
ses mains avec tant de peine, cette précieuse moisson, 
qui est sa moisson et que depuis sept mois il couve de 
toute la convoitise de ses yeux, à présent qu'elle est 
mûre, il ne veut point prendre la peine de la faire : ce 
serait de la peine prise pour autrui ; puisque la récolte 
présente est pour le gouvernement, que le gouvernement 
en supporte les derniers frais; qu'il se charge lui-même 
de couper, mettre en gerbes, botteler, transporter et 
battre en grange. — Là-dessus, les représentants en 
mission s'exclament, et chacun, selon son caractère, 
enfle ou adoucit sa voix. « Beaucoup de cultivateurs*, 

c et vingt lieues, du blé pour nourrir leurs femmes et leurs 
c enfants? » 

1. AF, II, 106 (Circulaire de Darti goey te, 25 floréal) : « Une'règle 
c que tu dois mettre en pratique, c'est de rendre les officiers 
« municipaux responsables de la non-culture des terres. » — 
« Si un citoyen se permet d'avoir un pain particulier, différent 
« de celui des cultivateurs et des ouvriers de la commune, je le 
< ferai poursuivre devant les tribunaux, conjointement avec la 
« municipalité, comme étant la première coupable pour l'avoir 

a toléré Réduis, s'il est nécessaire, les trois quarts du pain 

c accordé aux citoyens non travailleurs, parce que les muscadins 
c et muscadines ont des ressources et mènent d'ailleurs une vie 
4 inerte. > 

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LES GOUVERNÉS 279 

a écrit Dartîgoeyte, affectent pour cette superbe récolte 
(( une insouciance inconcevable; il faut l'avoir vu, 
« comme moi, pour croire combien les blés sont négli- 
({ gés dans certaines parties, combien ils sont étouffés 
« par rherbe.... Mets en réquisition, si le cas l'exige, un 
« certain nombre d'habitants de telle ou telle commune 
« pour travailler dans telle autre.... Il faut punir 
« comme mauvais citoyen, comme royaliste, tout homme 
« qui se refuserait au travail, le jour de la décade 
« excepté. » — « Généreux amis de la nature, écrit 
FerryS introduisez, perpétuez autour de vous l'usage 
« des travaux communs, et commencez par cette 
« moisson.... N'épargnez pas ces oisives et ces oisifs. 
« parasites de la société, dont vous avez sans doute 
« quelques-uns parmi vous. Eh quoi ! nous souffririons 
« parmi nous des paresseux et des paresseuses! Où 
« serait donc la police répubhcaine?... Aussitôt après la 
« réception du présent arrêté, les officiers municipaux 
(( de chaque commune convoqueront les citoyennes au 
« Temple de l'Éternel et leur enjoindront, au nom de la 
« loi, de se livrer au travail de la moisson. Les femmes 
« qui auront manqué à ce devoir patriotique seront 
« exclues des assemblées, des fêtes nationales, et les 
« bonnes citoyennes sont invitées à les exclure de leur 
« maison. Les bons citoyens sont invités à donner à 
« cette fête champêtre le caractère sentimental qui lui 

i. ÂF, II, iil (Lettres de Ferry, Bourges, 23 messidor, à < ses 
a frères de la Société populaire », et < aux citoyennes de Tlndre 
4 et du Cher »). 

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280 LA RÉYOLUTION 

« convient ». — Et le programme s'exécute, tantôt sous 
forme d'idylle, tantôt à la façon d'une corvée. Autour 
d'Avignon S le général commandant, les bataillons de 
volontaires, les patriotes, « les femmes et les filles de 
« patriotes «s'inscrivent parmi les moissonneurs. Autour 
d'Arles, « la municipalité met tous les habitants en 
(( réquisition; des patrouilles sont envoyées dans les 
« campagnes pour faire travailler à la moisson tous ceux 
« qui s'occupaient d'autres ouvrages ». De son côté, la 
Convention ordonne' d'élargir provisoirement « les 
« laboureurs, manouvriers, moissonneurs, brassiers et 
« artisans de profession, des campagnes, bourgs et 
« communes dont la population est au-dessous de 
« 1200 habitants, et qui sont détenus comme suspects ». 
En d'autres termes, la nécessité physique a imposé 
silence à la théorie inepte; avant tout, il fallait rentrer 
la moisson, rendre au travail les bras indispensables. 
Les conducteurs de la France ont été contraints 
d'enrayer, ne fût-ce que pour un moment, et au dernier 
moment, à l'aspect du gouffre béant, de la famine 
prochaine et présente; la France y glissait, et, si elle ne 
s'y engloutit pas, c'est par miracle. — Quatre hasards 
simultanés, à la dernière heure, la retiennent suspendue 
sur l'extrême bord. Par une chance unique', l'hiver a 

i. Moniteur, XXI, 171 (Lettre d'Avignon, 9 messidor, et lettre des 
Jacobins d'Arles). 

2. Ib., XXI, 184 (Décret du 21 messidor). 

3. Gouverneur Morris {Correspondance avec Washington, lettres 
ÙM 27 mars et du 10 avril 1794) : a La saison avance avec une 
« rapidité dont on n'a point d'exemple ; j'ai du seigle en épi et du 

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LES GOUVERNÉS 281 

été très doux; les légumes, qui suppléent à la rareté 
du pain et tiennent lieu de la viande absente, fournis- 
sent des aliments dès avril et mai, et la moisson, saine, 
magnifique, presque spontanée, est en avance de trois 
semaines. — Par une seconde chance, le grand convoi 
d'Amérique, 116 navires chargés de grains, arrive à 
Brest, le 8 juin 1794, malgré la croisière anglaise, grâce 
au sacrifice de la flotte qui Ta couvert et qui, huit jours 
auparavant, s*est fait écraser pour lui. — Par un troi- 
sième coup de fortune, les armées victorieuses sont 
entrées dans les pays ennemis et se nourrissent de 
réquisitions sur l'étranger, en Belgique, dans le Palati- 
nat, dans les provinces frontières d'Italie et d'Espagne. 
— Enfin, par un suprême bonheur, Robespierre, Saint- 
Just, Couthon, la Commune de Paris, les Jacobins à 
principes sont guillotinés le 28 juillet, et avec eux 
tombe le socialisme autoritaire; désormais l'édifice 
jacobin s'effondre, par grandes lézardes. En fait, le maxi- 
mum n'est plus maintenu; à la fin de décembre 1794, 
la Convention l'abolit, en droit : les cultivateurs vendent 
à leur volonté et à deux prix, selon qu'on les paye en 
assignats ou en argent; ils ont repris espoir, confiance 
et courage; d'eux-mêmes, en octobre et novembre 1794, 
ils font leurs labours et leurs semailles, et d'eux-mêmes, 

a sainfoin en fleur; il est étonnant de voir, au milieu d'avril, des 

c abricots aussi gros que des œufs de pigeons.... Au Midi, où la 

« disette était plus grande, j'ai lieu de penser... que la terre com- 

« mence à fournir la nourriture à ses habitants. Une gelée sem- 

« blable à celle que nous avons éprouvée au mois de mai dernier 

< (1795) seconderait plus la famine que toutes les armées et les 

« Hottes de l'Europe, p 



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282 LA RÉVOLUTION 

encore plus allègrement, ils feront leur moisson en 
juillet 1795. — Mais, d'après le découragement où les 
avaient plongés quatre mois du système, on peut juger 
de rabattement dans lequel ils seraient tombés sous le 
système indéfiniment maintenu. Très probablement, sur 
la moitié du territoire, la culture, au bout d'un an ou 
deux, fût devenue nulle ou improductive. Déjà, sous 
toutes les exhortations ou menaces, le paysan demeurait 
inerte, en apparence insensible et sourd, comme une 
bête de somme surmenée qui, sous les coups, s'entête, 
ou s'abat et ne bouge plus. Manifestement, il n'eût plus 
bougé du tout, si Saint-Just, le tenant à la gorge, l'eût 
garrotté de la tête aux pieds, comme il l'avait fait à 
Strasbourg, dans les nœuds multipliés de son utopie 
Spartiate ; on aurait vu à quoi se réduit le travail et le 
rien qu'il produit quand il est exécuté par des manœu- 
vres de l'État, par des mannequins administratifs, par des 
automates humanitaires. L'expérience avait été faite en 
Chine au onzième siècle, et selon les principes, long- 
temps, régulièrement, par la main de l'État omnipotent 
et bien outillé, sur les hommes les plus laborieux et les 
plus sobres du monde, et ces hommes étaient morts, 
par myriades, comme des mouches. Si les Français, à 
la fin de 1794 et pendant les années suivantes, ne sont 
pas morts comme des mouches, c'est que le régime 
jacobin s'est détendu trop tôt. 



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LES GOUVERNÉS 233 



VI 

Mais, si le régime jacobin, en dépit de ses fondateurs 
survivants, se détend par degrés à partir de Thermidor, 
si la principale ligature, celle qui serrait l'homme au 
cou, s'est cassée au moment où l'homme suffoquait, les 
autres, qui 'l'enveloppent encore, tirent toujours, saut à 
déplacer leur étreinte; même plusieurs courroies, horri- 
blement raidies, entrent plus avant dans sa chair. — En 
premier lieu, les réquisitions continuent; nul autre 
moyen d'approvisionner les armées et les villes; le gen- 
darme est toujours en route pour faire verser par chaque 
village son contingent de grains, et au prix légal. Garni- 
saires, confiscations, amendes et prison pour les récalci- 
trants : on les mène et on les garde dans la maison d'ar- 
rêt du district, « à leurs frais », hommes et femmes : 
vingt-deux, le 17 pluviôse an III, dans le district de 
Bar-sur-Aube ; quarante-cinq, le 7 germinal, dans le 
district deTroyes; quarante-cinq, le même jour, dans 
le district de Nogent-sur-Seine ; vingt autres, huit jours 
plus tard, dans le même district et dans la seule com 
mune de Traine*. — Certainement, la condition des cul- 

i. Archives nationales^ AF, II, 73 (Lettre du directoire du Cal- 
vados, 26 prairial an III) : « Nous n'avons pas un seul grain en 
« magasin, et les prisons sont pleines de cultivateurs ». — /6., 
D, § 1, carton 3. (Mandats d'arrêts décernés par le représen- 
tant Albert, 19 pluviôse an ÏII, 7 germinal et 16 germinal.) — 
Sur les détails, les difficultés et les inconvénients de la réqui- 
sition, voir ce dossier et les cinq autres précédents ou suivants. 
— (Lettre de l'agent national près le district de Nogent-sur-Seine, 



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284 LA RÉVOLUTION 

tivateurs n'est pas douce, et Tautorité publique, servie 
par la force publique, leur extorque tout ce qu'elle peut, 
au prix qu'elle veut; de plus, elle va bientôt exiger d'eux 

13 germinal, an III) : « J'ai fait cîter, devant ie tribunal de ce dis- 
a trict, un grand nombre de cultivateurs et propriétaires qui sont 
« en retard de fournir les réquisitions qui leur ont été appliquées 
« par leurs municipalités respectives.... La grande majorité a dé- 
« claré ne pouvoir jamais fournir la totalité, quand même on leur 
a prendrait leur semence. Le tribunal a prononcé la confiscation 
a des dits grains et une amende égale à la valeur des quantités 
€ requises contre ceux qui en sont dépourvus.... Il serait de mon 
c devoir maintenant de faire mettre le jugement à exécution. Mais 
c je dois vous faire observer que, si vous ne modérez cette 
« amende, plusieurs d'enti*e eux seront réduits au désespoir. C'est 
c pourquoi, j'attends votre réponse pour m*y conformer. i> — (Autre 
lettre du même agent, 9 germinal). Impossible d'approvisionner le 
marché de Villarceaux ; sept communes requises à cet effet en sont 
empêchées par le district de Sézannes « qui y tient continuellement 
<L de la force armée, pour en faire enlever les grains, au fur et à 
a mesure qu'on les bat ».'" — Il est curieux de noter, chez les agents 
officiels, la sentimentalité de l'inquisiteur et le degré infime de la 
culture. (Procès-verbal de la municipalité de Magincourt, 7 ventôse. 
Bien entendu, je suis obligé, pour le rendre intelligible, de redres- 
ser f orthographe) : a Le dit Croiset, gendarme, a accompagné 
a l'agent national chez tous les citoyens en retard, dont, parmi 
c cpux en retard, il ne s*y est refusé que Jean Manchin, dont ne 
a pouvons empêcher de verbaliser contre lui, attendu qu'il est 
« tout à fait égoïste et ne veut que pour lui. Il nous a déclaré 
n que, si, à la veille de sa moisson, il en avait de reste, qu'il le 
a partagerait aux citoyens qui en auraient besoin. Hélas oui, 
a serait-il possible de ne pas incarcérer un égoïste semblable qui 
< ne veut que pour lui au détriment de ses concitoyens? Une 
a preuve de vérité, il nourrit chez lui trois chiens, au moins cent 
a cinquante volailles et jusqu'à des pigeons, ce qui consomme une 
a quantité de grahis, ce qui serait dans le cas de l'empêcher de 
« satisfaire à toutes les réquisitions. Il pourrait se passer de 
c chiens, attendu que leur cour ferme; il pourrait également se 
« contenter de trente poules, que pour lors il pourrait être en 
a état de fournir aux réquisitions. » — Cette pièce est signée 
a Bertrand agen. i>. — Sur ce rapport, Hanchin est incarcéré à 
Troyes, à ses frais. 



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LES GOUVERNÉS 285 

la moitié de leurs contributions en nature, et notez qu'en 
ce temps-là les seules contributions directes prélèvent 
12 à 13 sous par franc de revenu. Néanmoins, sous cette 
condition, qui est celle des laboureurs en pays musul- 
man, le paysan français, comme le paysan syrien ou 
tunisien, peut subsister; car, par Tabolition du maxi- 
mum, les transactions privées sont redevenues libres, 
et de ce côté il se dédommage. Comme il vend aux 
particuliers et même aux villes* de gré à gré, à coodi- 
tions débattues, il leur vend aussi cher qu'il veut, 
d'autant plus cher que les réquisitions légales ont à 
demi vidé les granges, et qu'il y a moins de sacs pour 
plus d'acheteurs ; partant, ce qu'il perd avec le gouver- 
nement, il le regagne sur les particuliers ; en somme, il 
a du bénéfice, et voilà pourquoi il persiste à cultiver. 

Mais tout ce poids dont il s'allège retombe sur l'ache- 
teur accablé, et, par un autre effet de l'institution révo- 
lutionnaire, ce poids, déjà énorme, va s'alourdissant jus- 
qu'au décuple, puis jusqu'au centuple. — En effet, la 
seule monnaie que les particuliers ont dans les mains 
se fond dans leurs mains et s'anéantit d'elle-même. Sitôt 
que la guillotine a cessé de jouer, l'assignat, déchu de sa 
valeur factice, est descendu à sa valeur réelle. En août 
1794, il perd 66 pour 100; en octobre 72; en décembre 

1. Archives nationales^ AF, II. Lettre du district de Bar-sur- 
Seine, 14 ventôse an IIL Depuis l'abolition du maximum, c les 
« habitants font des voyages de trente à quarante lieues, pour 
a acheter du blé ». — Lettre de la municipalité de Troyes, 15 ven- 
tôse : <L D'après le prix des grains cpie nous continuons à acheter 
a de gré à gré le pain coûtera quinze sous (la livre], la décade 
€ prochaine ». 



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28G LA RÉVOLUTION 

78; en janvier 1794, 81 pour 100; et, à partir de cette 
date, les émissions incessantes, monstrueuses, 500 mil- 
lions, puis un milliard, puis un milliard et demi, enfin 
deux milliards, par mois^j précipitent la baisse. Plus les 
assignats sont dépréciés, plus le gouvernement est obligé 
d'en émettre pour subvenir à sa dépense, et, plus il en 
émet, plus il les déprécie, de sorte que la baisse accroît 
rémission qui accroît la baisse, et ainsi de suite, tant 
'qu'enfin l'assignat se réduit à rien. Le 11 mars 1795, le 
louis d'or se vend, en assignats, 205 francs; le 11 mai, 
400; le 12 juin, 1000; au mois d'octobre, 1700; le 
13 novembre, 2850; le 21 novembre, 5000, et, six mois 
après, 19000. Parlant l'assignat de 100 francs vaut, en 
juin 1795, 4 francs; en août, 5 francs; en novembre, 
15 sous, puis 5 sous. — Naturellement, toutes les 
denrées ont haussé à proportion : le 2 janvier 1796, à 
Paris, en assignats, la livre de pain coûte 50 francs; la 
livre de viande, 60 francs; la livre de chandelles, 
180 francs ; un boisseau de pommes de terre, 200 francs ; 
une bouteille de vin, 100 francs. Là-dessus, figurez-vous, 
si vous pouvez, la détresse des malheureux rentiers, 
pensionnaires, employés, ouvriers des villes, artisans 

1. Schmidt, Parùer Zustânde, 1, 145 à 220. — (Réouverture de 
là Bourse, 25 avril 1795.) — 76., I, 322, II, 82, 105. — Memoirs 
of Theobald Wolfe-Tone, 200 (3 février 1796). Au Havre, le louis 
d'or vaut alors 5000 fr., et l'écu de 6 francs à proportion. — A 
Paris (12 février), le louis d'or vaut 6500, et un dîner pour deux 
personnes au Palais-Royal coûte 1500 francs. -- Mayer (Frankreich 
im Jahr 1796) dépense, pour un dîner qu'il donne à dix personnes, 
300000 francs en assignats. A cette date, une course en fiacre coûte 
1000 francs ; un hacre demande 6000 francs pour une heure. 



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LES GOUVERNÉS 287 

sans ouvrage*, bref de tous ceux qui, pour vivre, n'ont 
plus qu un mince paquet d'assignats, ou dont les bras 
ne sont point loués pour les besognes indispensables, et 
qui, directement, de leurs propres mains, ne produisent 
pas le vin, la chandelle, la viande, les pommes de terre 
et le pain. 

Aussitôt après l'abolition du maximum', le cri de la 
faim a redoublé; de mois en mois, il éclate plus dou- 
loureux et plus fort, à mesure que les subsistances de- 

1. Correspondance de Mallet du Pan avec la cour de Vienne j 
I, 253 (18 juillet 1795) : a II n'en est plus aujourd'hui comme aux 
a premiers temps de la Révolution, qui ne pesait alors que sur 
« certaines classes de la société; maintenant, les fléaux se font 
« sentir à tous, à toute heure, dans toutes les parties de l'existence 
« civile. Les marchandises et les denrées montent journellement 
« dans mie proportion beaucoup plus forte que la baisse des assi- 
< gnats. Paris n'est plus absolument qu'une cité de brocanteurs.... 
4 Ce concours immense à acheter les effets mobiliers élève les mar- 
« chandises de 25 pour 100 par semaine. Il en est de même des 
« denrées. Le sac de blé, pesant ti^ois quintaux, vaut en ce moment 
« 9000 francs, la livre de suif 36 francs, une paire de souliers 
a 100 francs. Il est impossible que les artisans élèvent le prix de 
« leurs journées dans une proportion si forte et si rapide. » — 
Cf. Lord Malmesbury's Diaries, III, 290 (2 octobre 1796). A partir 
de 1795, gros bénéfices des paysans propriétaires et producteurs; 
de 1792 à 1796, ils ont accumulé et caché la plus grande partie 
du njjméraire; « ils ont eu le courage et l'art de défendre leur 
€ magot contre toute la violence du gouvernement révolutionnaire »: 
par suite, lors de la dépréciation des assignats, ils ont acheté la 
terre à un bon marché incroyable; en 1796, ils cultivent et pro- 
duisent beaucoup. 

2. Archives nationales^ AF, II, 72 (Lettre des administrateurs 
du district de Montpellier à la Convention, 26 messidor an III) : 
« Votre décret du 4 nivôse dernier supprima le maximum ; cette 
« mesure, provoquée par la justice et l'intérêt public, n'eut pas 
« l'elTet que vous en attendiez. » La disette a cessé, mais renché- 
rissement est prodigieux : le cultivateur vend son blé de 470 à 
670 francs le quintaL 



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288 LA RÉVOLUTION 

viennent plus chères, surtout dans Tété de 1795, aux 
approches de la moisson, quand les greniers remplis 
par la récolte de 1794 achèvent de se vider. Et les affa- 
més qui crient sont des millions : car, en France, plu- 
sieurs départements ne produisent pas assez de grains 
pour leur consommation; dans les départements fertiles 
en blé, c'est aussi le cas pour plusieurs districts ; c'est 
le cas pour toutes les villes, grandes et petites, et dans 
chaque village quantité de paysans jeûnent, parce qu'ils 
n'ont point de terre pour en tirer des aliments, ou parce 
que la force et la santé, le travail et le salaire leur 
manquent. — « Depuis plus de quinze jours, écrit une 
(( municipalité de Seine-et-Marne * , au moins 200 citoyens 
(( de notre commune sont sans pain, sans blé et sans 
« farine; leur nourriture n'a été que de son et de légu- 
« mes. Nous avons la douleur de voir des enfants rester 
(( sans aliments, les nourrices, desséchées, ne pouvant 
a plus les allaiter, des vieillards tomber d'inanition, des 
« jeunes gens rester dans les champs, de faiblesse, ne 
« pouvant plus travailler... » Et les autres communes 

i. Archives nationales^ AF, II, 71 (Délibération de la commune 
de Champs, canton de Lagny, 22 prairial an III. Lettre du procu- 
reur syndic du district de Meaux, 3 messidor. Lettre de la muni- 
cipalité de Rozoy, Seine-et-Marne, 4 messidor). — /6., AF, II, 74 
(Lettre de la municipalité d'Émerainville, certifiée par le directoire 
de Meaux, 14 messidor) : a La commune n'a que du pain d'avoine 
a à procurer à ses habitants ; encore faut-il aller l'acheter bien 
a loin. Cette nourriture, d'une si mauvaise qualité, loin de donner 
ce des forces aux citoyens habitués aux travaux de la culture, leur 
a ôte le courage et les rend malades, et fait que les foins ne 
« peuvent se faire avec activité, les bras étant déjà très rares. » 
— A Champs, « les travaux de la moisson des foins vont s'ouvrir; 
c les ouvriers, faute de subsistance, ne peuvent la faille ». 



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LES GOUVERNES 280 

du district sont « dans une position à peu près égale ». 
— Même spectacle dans toute l'Ile-de-France, dans toute 
la Normandie, dans toute la Picardie. Autour de Dieppe, 
dans la campagne*, «des communes entières senourris- 
« sent d*herbes et de son ...... — « Citoyens représen- 

« tants, écrivent les administrateurs, nous ne pouvons 
« plus y tenir; nos concitoyens nous reprochent de les 
« avoir dépouillés de tous leurs grains en faveur des 
« grandes communes. » — « Tous nos moyens de sub- 
a sistance sont épuisés, écrit le district de Louviers'; on 
a est réduit ici, depuis plus d'un mois, à manger du 
« pain de son et d'herbes bouillies, et cette nourriture 
« grossière devient elle-même très rare. Considérez que 
« nous avons 71 000 administrés qui en ce moment 
« sont en proie aux plus grandes horreurs de la disette, 
« et qu'il en a péri déjà un grand nombre, les uns de 
« faim, les autres des maladies occasionnées par les 
« mauvais aliments dont ils se nourrissent. » — Dans 
le district de Caen', « les pois verts, les pois à che- 
a vaux, les fèves, les orges hâtives, les seigles sont atta- 
a qués »•; les mères et les enfants se jettent dessus, en 

i. Archives nationales^ AF, II, 73 (Lettre du directoire du dis- 
trict de Dieppe, 21 prairial). 

2. Ib, (Lettre des administrateurs du distinct de Louviers, 
20 prairial). 

3. Ib. (Lettre du procureur-syndic du district de Caen, 23 mes- 
sidor. — Lettre du représentant Porcher au Comité de Salut public, 
26 messidor. — Lettre du même, 24 prairial) : « La situation de 
« ce département (le Calvados) m'a semblé affreuse.... La détresse 
« de ce département en fait de subsistances ne peut vous être 
c exagérée ; le mal est à son comble. » 

M RÉVOLUTION, VI, T. VIII. — IQ 

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200 U RÉYOLUTION 

plein champ, faute d autre nourriture; « tousies légu- 
a mes sont déjà consommés ; les meubles, Faisance de 
a la classe indigente, sont devenus la proie du cultiva- 
« teur égoïste ; cette classe n*a plus rien à vendre, rien 
a conséquemment à employer pour se procurer un mor- 
a ceau de pain ». — « Impossible, écrit le représentant 
en mission, d'attendre la récolte sans de nouveaux 
« secours. Tant qu'il a existé du son, le peuple en a 
« mangé; il ne peut plus en trouver aujourd'hui, et le 
« désespoir est à son comble. Le soleil n'a pas paru 
a depuis que je suis ici ; la moisson sera retardée d'un 
(( grand mois. Que faire ? que devenir? » — En Picar- 
die, écrit le district de Beauvais*, « la grande majorité 
a des communes rurales parcourt les bois », pour y 
chercher des champignons, des baies, des fruits sau- 
vages. ({ On se croit heureux, dit le district de Bapaume, 
« de pouvoir partager la nourriture des animaux. » — 
a Dans beaucoup de communes, mande le district de 
a Vervins, les habitants sont réduits à ne vivre que 
d'herbages. » — « Une foule de familles, des communes 
a entières, dit le commissaire du district de Laon, 

i. Archives nationales, AF, II, 74 (Lettre des administrateurs 
du district de Beauvais, 15 prairial. — Lettre des administrateurs 
du district de Bapaume, 24 prairial. — Lettre des administrateurs 
du district de Vervins, 7 messidor. — Lettré du commissaire 
envoyé par le district de Laon, !•' messidor). — Cf. 76. Lettre du 
district d'Abbeville, H prairial : « Le quintal de blé est vendu 
« 1000 francs en assignats, ou plutôt les cultivateurs ne veulent 
a plus d'assignats, l'argent seul peut procurer des grains, et, 
a comme la plus grande partie du peuple n'a point d'argent à 
et leur donner, ils ont la cruauté de dépouiller l'un d'une partie 
a de son vêtement, de demander à l'autre ses meubles, etc. ». 



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LES GOUVERNÉS 291 

« sont depuis deux et trois mois sans pain et ne vivent 
« que de son ou d'herbes.... Souvent des mères de 
« famille, des enfants, des vieillards, des femmes 
« enceintes, qui viennent demander du pain au direc- 
(( toire, tombent en défaillance dans ses bras. » 

Pourtant, si grande que soit la disette dans les cam- 
pagnes, elle est pire dans les villes ; et la preuve en est 
que les affamés de la ville se répandent dans la cam- 
pagne pour y chercher n'importe quels vivres, n'importe 
comment, et le plus souvent en vain. — « Les troie 
(( quarts de nos concitoyens, écrit la municipalité de 
(( RozoyS sont forcés de quitter leurs travaux pour 
« courir deçà delà, dans la campagne, chez les cultiva- 
« teurs, demander du pain à prix d'argent, avec plus 
(( de prières que ne font les plus malheureux indi- 
a gents, et la majeure partie ne reviennent que les yeux 
« baignés de larmes, de . ne pouvoir trouver, non pas 
a seulement un boisseau de blé, mais une livre de 
« pain. » — « Hier, écrit la municipalité de Montreuil- 
« sur-Mer', il est parti plus de deux cents citoyens pour 
« aller mendier dans les campagnes », et s'ils n'obtien- 
nent rien, ils volent. « Des bandes de brigands^ se ré- 
« pandent dans la campagne et exercent le pillage dans 

i. Archives nationales, AF, II, 71 (Lettre de la municipalité de 
Rozoy, Seine-et-Marne, 4 messidor an III). Le boisseau de blé se 
paye alors aux environs de Rozoy jusqu'à 500 francs. 

2. Jb.i AF, II, 74 (Lettre de la municipalité de Montreuil-sur- 
Mer, 29 prairial an III). 

3. Ib. (Lettre des administrateurs du district de Vervins, 
11 prairial. — Letti^ de la commune de la Ghapelle-sur-Somme, 
24 prairial). 



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292 ÏA RÉVOLUTION 

« toutes les habitations un peu éloignées.... Grains, 
« farines, pain, bestiaux, volailles, toiles, etc., tout 
({ leur est bon; nos bergers épouvantés ne veulent plus 
(( coucher aux parcs et nous quittent. )> Les plus 
timides déterrent, la nuit, des carottes ou, pendant le 
jour, ramassent des pissenlits; mais leur estomac de 
citadin ne digère pas cette pâture. « Ces jours der- 
« niers*, écrit le procureur-syndic de Saint-Germain, le 
(( cadavre d un père de famille trouvé dans les champs, 
(( la bouche encore remplie de l'herbe qu'il s'était 
« efforcé de brouter, exaspère et soulève l'âme des 
« malheureux qu'un pareil sort attend. » 

Comment donc fait-on pour subsister à la ville? — 
Dans les petites villes ou bourgades, chaque municipa- 

4. Archives nationales, AF, II, 70 (Lettre du procureur-syndic 
du district de Saint-Germain, 40 thermidor an III). — Ce carton, 
qui peint la situation des commmies autour de Paris, est particuliè- 
rement navrant et terrible. Entre autres exemples de la misère 
des ouvriers, voici une pétition des trente-cinq ouvriers de la 
machine de Marly, 28 messidor an III : <l Les ouvriers et les 
« employés de la machine de Marly vous font part de la position 
« fâcheuse où ils sont réduis par la cherté des vives, leurs mé- 
a diocres journées,, qui ne sont portées qu'à 5 livres 42 sous 
« au plus, et encore que depuis quatre mois, car ils n'avaient 
a que 2 livres 46 sous, ne pouvant pas leur produire une demie- 
« livre de pain, puisqu'il vaut 45 à 46 francs la livre. Ces malheu- 
« reux n'ont pas manques de courage, ni de patience, dans 
a l'espoir que le temps deviendrait plus favorable; ils ont été 
« réduis à vendre la plus grande partie de leurs effets et à man- 
a ger du pain de son, dont l'échantillon est ci-joint, qui les inco- 
a mode beaucoup; la plupart sont malades et ceux qui ne le 
« sont pas sont dans la plus grande faiblesse, d — Schmidt, Ta- 
bleaux de Paris, 9 thermidor : a &ur le carreau de la Halle, les 
« paysans se plaignaient très amèrement que l'on volait dans les 
a champs et sur les routes, et qu'on crevait même les sacs. » 



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LES GOUVERNÉS 293 

lilé, avec ce qu'elle a de gendarmes, exerce sur ses alen- 
tours les réquisitions légales, et parfois la commune 
obtient du gouvernement une aumône en blé, avoine, 
riz ou assignats. Mais la quantité des grains qu'elle reçoit 
est si petite, que Ton se demande comment, après deux 
mois, six mois, un an d'un pareil régime, la moitié des 
habitants n'est pas dans le cimetière; je suppose que 
beaucoup d'entre eux vivent de leur jardin, de leur petit 
domaine rural, que d'autre^s sont assistés par leurs pa- 
rents, leurs voisins ou leurs camarades ; en tout cas, il 
est clair que la machine humaine est très résistante et 
qu'avec quelques bouchées par jour elle peut se sou- 
tenir longtemps. — A ErvyS dans l'Aube, « il n'a pas 
« été amené un seul grain de blé aux deux derniers 
(( marchés ». — « Demain*, 25 prairial, Bapaume, chef- 
({ lieu du district, n'aura (pour toute provision) que 
« deux boisseaux de farine. » — « Depuis une décade, 
(( à Boulogne-sur-Mer, il n'a été distribué à chaque ihdi- 
d vidu que 2 livres pesant de mauvaise orge ou scorion 
<( pour une décade, sans savoir §i nous pourrons encore 
« faire cette misérable répartition la décade prochaine. » 

1. Archives nationales^ D, § 1, carton 2 (Lettre de la munici- 
palité d*Er?y, Aube, 17 floréal an III) : « L'insouciance des culti- 
« valeurs égoïstes des campagnes est au comble, ils se refusent à 
« toute obéissance aux lois, et égorgent les malheureux en leur 
« refusant de vendre ou en ne voulant leur vendre les grains qu'à 
< des sommes qu'ils ne peuvent atteindre. » (Ce carton serait à 
transcrire tout entier, pour montrer la situation alimentaire d'un 
département.) 

2. Ib., AF, II, 74 (Lettre des administrateurs du district de Ba- 
paume, 24 prairial. — Lettre de la municipalité de Boulogne-sur- 
Mer, 24 prairial). 



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294 LA RÉVOLUTION 

— a Sur 1Ô60 habitants de Brionne, 1360* sont réduits 
« à la petite portion de blé qu'ils reçoivent de la halle, 
« et qui, depuis malheureusement trop longtemps, ne 
« se porte qu'à 8, 7,6 ou 5, 4, 3 onces de blé pour cha- 
« que individu tous les huit jours. » — Depuis trois 
mois dans Seine-et-Marne', « la commune de Meaux, 
« celles de la Ferté, Lagny, Dammartin et les autres 
« chefs-lieux de canton n'ont par tête et par jour qu'une 
« demi-livre de mauvais pain ». — Dans Seine-et-Oise, 
(( des citoyens des environs de Paris et même de Ver- 
« sailles ', disent qu'ils sont réduits à un quarteron de 
« pain ». A Saint-Denis*, qui contient six mille âmes, 
« une grande partie des habitants, exténués de besoin, 
« se rendent dans les maisons de secours; les ouvriers 
« surtout ne peuvent se livrer à leurs travaux, faute de 
« nourriture; plusieurs femmes, mères, nourrices, ont 
« été trouvées chez elles sans connaissance ni aucun 
a signe de vie, et plusieurs sont mortes avec leurs 
« enfants à la mamelle ». Même dans une ville plus 

1. Archives nationales, kf, II, 75 (Lettre de la municipalité de 
Brionne au district de Bernay, 7 prairial). Les cultivateurs n'ap- 
portent pas leur blé, parce qu'ils le vendent ailleurs, au taux te 
1500 et de 2000 francs le sac de 350 livres. 

2. /6., AF, II, 71 (Lettre du procureur-syndic du district de 
Meaux, 2 messidor) : « Beaucoup de communes rurales partagent 
a leur sort » ; on a réduit tout le district à cette disette a pour 
<L augmenter les secours à fournir à Paris et aux années ». 

3. Schmidt, Tableaux de Paris (Rapport de police, 6 pluviôse 
an III). — /&., 16 germinal : « Une lettre du département de la 
t Drôme apprend que l'on y meurt de faim, que le pain s'y vend 
c 3 francs la livre. » 

4. Archives nationales, AF, II, 70 (Délibération du Conseil géné- 
ral de Franciade, 9 thermidor m III}t 



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LES GOUVERNÉS 295 

grande et moins délaissée, à Saint-Germain, la misère 
dépasse toute imagination * : « Une demi-livre de farine 
(( par habitant », non pour chaque jour, mais de très 
loin en très loin; « le pain à 15 et 16 francs la livre; 
(( toutes les autres denrées en proportion ; un peuple 
« qui languit, se désespère et périt ; hier, pour la fête 
« du 9 Thermidor, nul signe d'allégresse ; au contraire, 
« les symptômes d'un abattement général et profond ; 
« des spectres chancelants dans les rues ; des accents 
« douloureux arrachés par la faim dévorante ou des 
« cris de rage : livrés aux derniers excès du malheur, 
« presque tous appellent la mort comme un bienfait. » 
Tel est partout l'aspect de ces grosses agglomérations 
artificielles, où la terre, stériHsée par l'habitation, ne 
porte plus que des pierres, et où vingt, trente, cinquante, 
cent mille estomacs souffrants doivent tirer du dehors, 
de dix, vingt et trente lieues, leur première et leur der- 
nière bouchée de nourriture. Chaque jour, dans ces 
parcs fermés, de longues files de moutons humains se 
pressent en bêlant et en gémissant, autour des crèches 
presque vides, et c'est par des efforts extraordinaires 

1. Archives nationales, AF, II, 70 (Lettre du procureur-syndic 
du district de Saint-Germain, 10 thermidor). — Delécluze, Souve- 
nirs de soixante années, 10. (La famille Delécluze habite Meudon 
en 1794 et pendant une grande partie de 1795.) — M. Delécluze 
père et son fils vout à Meaux, et obtiennent d'un fermier un sac 
de bonne farine pesant 525 livres, moyennant 10 louis d'or; ils le 
rapportent en cachette avec des précautions infinies : a Le père et le 
« lils, après avoir fait recouvrir de £oin et d'herbes la charrette 
a au fond de laquelle était caché le précieux sac, suivirent à pied, 
« toujours à quelque distance, l'équipage conduit par un paysan. » 
Mme Delécluze pétrit elle-même la farine et cuit le pain. 

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200 LA RÉVOLUTION 

que, chaque jour, les bergers leur procurent un peu 
d'aliments. Sollicité à grands cris, le gouvernement cen- 
tral étend ou précise le cercle de leurs réquisitions; il 
les autorise à emprunter, à s'imposer; il leur prête ou 
leur donne des millions, en assignats*; quelquefois, en 
cas de nécessité extrême, il leur alloue tant de grains ou 

1. Archives nationales, AF, II, 74. — Voici quelques spécimens 
de ces dépenses municipales [Délibération de la commune d'Amiens, 
8 thermidor an III) : « La commune a reçu du gouTernement 
« 1200000 francs. Souscription fraternelle, 400000 francs. Em- 
« prunt forcé, 2400000 francs. Produit de divers grains accordés 
« parle gouvernement, mais qui n'ont pas été payés, 400000 francs.» 
— (Lettre d'une municipalité de Lille, 7 fructidor). « Le déficit, 
« qui, à l'époque de notre entrée dans l'administration» par suite 
â de la différence entre le prix des grains achetés et le prix du 
a pain délivré aux nécessiteux, était de 2270025 francs, s'est tel- 
a lement accru que, pour le mois de thermidor, il a été de 
« 8312956 francs. » Par suite, les villes se ruinent et s'endettent 
à un point incroyable. — Archives nationales, AF, II, 72 (Lettre 
de la municipalité de Tours, 19 vendémiaire an IV). Tours n'a 
plus assez d'argent pour acheter l'huile nécessaire à ses réver- 
bères, et n'est plus éclairé la nuit. Arrêté pour que l'agent des 
subsistances à Paris remette à ses commissaires 20 quintaux 
d'huile, qui, sur 340 réverbères, pourront en entretenir 100 jus- 
qu'au 1*' germinal. — De même à Toulouse (Rapport de Destrem, 
Moniteur j 24 juin 1798). — Le 26 novembre 1794, Bordeaux n'est 
pas en état de payer 72 francs pour trente barriques d'eau em- 
ployées à laver la guillotine (Granier de Cassagnac, I, 13, extrait 
des Archives de Bordeaux). — Bordeaux est autorisé à vendre 
1000 tonneaux de vin requis autrefois pour la République; la ville 
les payera au taux auquel la République les a jadis achetés et les 
vendra le plus cher possible, par la voie du commerce libre ; avec 
le bénéfice de l'opération, elle achètera des grains pour la subsis- 
tance de ses habitants. [Archives nationales, A¥, II, 72, arrêté 
du 4 vendémiaire an IV.) — Pour les secours en assignats accor- 
dés aux villes et aux départements, voir les mêmes cartons : 
400000 francs à Poitiers, le 18 pluviôse; 4 millions à Lyon, le 
17 pluviôse; 3 millions par mois à Nantes, à partir du 14 ther- 
midor ; 10 millions au département de l'Hérault, en frimaire et 
pluviôse, etc. 



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LES GOUYERNES 297 

de riz à prendre dans ses propres magasins, de quoi 
manger une semaine. — Mais, en vérité, vivre ainsi, ce 
n'est pas vivre, c'est seulement ne pas mourir. Car, 
pour subsister, la moitié, plus de la moitié des habitants 
n'a que la ration de pain obtenue par elle à la queue et 
qu'oii lui délivre à prix réduit. Quelle ration, et quel 
pain! « Il parait, écrit la municipalité de Troyes*, qu'il 
« y a un anathème prononcé dans les campagnes contre 
« les villes. Autrefois, c'était le plus beau grain qui arri- 
« vait ; celui qui avait quelque défectuosité restait chez 
(( le cultivateur et se consommait dans sa maison. C'est 
« le contraire actuellement, et plus encore; car non 
« seulement il ne nous livre pas le inoindre froment, 
« mais c'est l'orge germée et le seigle envergé qu'il ré- 
« serve à notre commune ; celui qui n'en a pas s'arrange 
a avec ceux qui en ont pour le leur acheter, le livrer à 
« la ville, et vendre son froment ailleurs. » Une demi- 
livre par jour et par tête, en pluviôse, aux 13 000 ou 
14000 indigents de Troyes, puis un quart de livre, à la 

1. Archives nationales, D, § i, carton 2 (Délibération de la com- 
mune de Troyes, 15 ventôse an III). — Un séjour en France (Amiens, 
9 mai 1795). a Comme nous nous étions procuré quelques écus 
a de 6 livres, nous avons pu nous procurer une petite provision 
« de blé.... M. D. et les domestiques mangent du pain fait avec 
a les trois quarts de son et un quart de farine.... Quand nous 
a cuisons, les portes sont soigneusement fermées, la sonnette 
a sonne en vain, aucun visiteur n*est admis jusqu'à ce que les 
« moindres traces de l'opération soient etfacées.... Ce qu'on dis- 
« tribue maintenant est une mixture de blé germé, de pois, de 
« seigle, etc., qui ressemble à peine à du pain. » — Ib. (12 avril) : 
« La distribution de pain n'était (alors) que d'un quart de livre 
a par jour. Quantité de gens qui, à d'autres égards, étaient à 
ç leur aise, ne recevaient rien du tout. » 

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298 LA RÉVOLUTION 

fin deux onces, avec un peu de riz ou quelques légumes 
secs; « et cette faible ressource va manquer* ». Une 
demi-livre, en pluviôse, aux 20000 nécessiteux d'A- 
miens ; et cette ration n'est que nominale, car « il arrive 
« souvent qu'on ne délivre à chaque individu que quatre 
« onces; à plusieurs reprises, la distribution a manqué 
« trois jours de suite », et cela continue : six mois après, 
le 7 fructidor, Amiens* n'a dans sa halle que 69 quintaux 
de farine, (( quantité insuffisante pour la distribution à 
« faire ce même jour; demain, il sera impossible de 
a faire la moindre distribution ; après-demain, les habi- 
« tants nécessiteux de cette commune seront réduits à 
(( une entière disette ». — « Le désespoir» est profond: 
il y a déjà « plusieurs suicides ». — D'autres fois, la 
fureur domine et l'émeute éclate. Émeute à Évreux', le 
21 germinal, parce qu'on n'y délivre que deux livres de 
farine par tête pour une semaine, et parce que, trois 
jours auparavant, on n'en a délivré qu'une livre et demie. 
Émeute à Dieppe*, le 14 et le 15 prairial, a parce que 



4. Archives nationales , 0, § 1, carton 2. Lettres de la munici- 
palité de Troyes, 15 ventôse an III, et 6 germinal; lettre des trois 
députés envoyés par la municipalité à Paris, pluviôse an III. [La 
date du jour est omise.) 

2. Un séjour en France (Amiens, 30 janvier 1795). — Archives 
nationales, AF, II, 74 (Délibération de la commune d'Amiens, 
8 thermidor et 7 fructidor an III). ^ 

3. Souvenirs et journal d'un bourgeois d'Évretix, 97. (Les femmes 
arrêtent les charrettes de blé, les gardent pendant une nuit, 
blessent le représentant Bemier à coups de pierres, et obtiennent 
chacune 8 livres de blé.) 

4. Archives nationales, AF, II, 73 (Lettre de la municipalité de 
Dieppe, 23 prairial). — AF, II, 74 (Lettre de la municipalité de 



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LES GOUVERNÉS 209 

« le peuple y est réduit à trois ou quatre onces de pain ». 
Émeute à Vervins, le 9 prairial, parce que la munici- 
palité, à qui la livre de pain coûte 7 et 8 francs, en a 
haussé le prix de 25 à 50 sous. Émeute à Lille, le 4 mes- 
sidor, parce que la municipalité, à qui le pain coûte 
9 francs la livre, ne peut le donner aux indigents que 
moyennant 20 et 30 sous. — Lyon, en nivôse, est resté 
sans pain « pendant cinq jours entiers* ». Le 15 ther- 
midor* à Chartres, on ne distribue depuis un mois que 
huit onces de pain par jour, et Ton n'a pas de quoi 
continuer ainsi jusqu'au 20 thermidor. Le 25 fructidor', 
la Rochelle écrit que a ses distributions pubHques, ré- 
« duites à sept onces de pain, sont sur le point de man- 
a quer entièrement ». Depuis quatre mois, à Paimbœuf, 



Vervins, 7 messidor: Lettre de la municipalité de Lille, 7 fruc- 
tidor). 

1. Correspondance de MalUt du Pan avec la cour de Vienne^ 
I, 90. — /6., 131. Un mois après, le quintal de farine à Lyon 
vaut 200 francs, et une livre de pain, quarante-cinq sous. 

2. Archives nationales, AF, II, 73 (Lettre des députés extraor- 
dinaires des trois corps administratifs de Chartres, 15 thermidor : 
a Au nom de cette commune prête à mourir de faim v). — a Les 
c habitants de Chartres n'ont pas même eu la faculté de sa faire 
« livrer leurs fermages en grains : tout a été versé dans les ma- 
« gasins du gouvernement. » 

3. Ih. Pétitions de la commune de la Rochelle, 25 fructidor; de 
la commune de Paimbœuf, 9 fructidor; de la municipalité de 
Nantes, 14 thermidor ; de la municipalité de Rouen, 9 fructidor. 
— /6., AF, II, 72 (Lettre de la commune de Rayonne, 1" fruc- 
tidor). — c Pénurie de subsistances depuis plus de deux ans. La 
< municipalité est, depuis six mois, dans la cruelle nécessité de 
« réduire ses administrés i une demi-livre de pain de maïs par 
« jour,... au prix de vingt-cinq sous la livre, quoique la hvre lui 
« coûte plus de 5 francs.... » Depuis la suppression du maximum, 
elle perd par là environ 25 000 francs par jour. 



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300 U RÉVOLUTION 

la ration n'est que d'un quarteron de pain. De même, à 
Nantes, qui a 82 000 habitants et fourmille de miséra- 
bles, « la distribution n'y a jamais excédé 4 onces par 
« jour », et cela depuis un an. De même à Rouen, qui 
contient 60000 âmes; et, par surcroît, dans la dernière 
quinzaine, la distribution y a manqué trois fois ; au 
reste, les gens aisés souffrent peut-être plus que la classe 
indigente, car ils n'ont point part aux distributions 
communales, et « toutes les ressources pour s'approvi- 
« sionner leur sont, pour ainsi dire, interdites ». — 
Cinq onces de pain par jour, depuis quatre mois, aux 
4.0000 habitants de Caen et de son district*. « Une 
(( grande partie, dans la ville comme dans la campagne, 
a vit de son et d'herbes sauvages. » A la fin de prairial, 
« il n'y a pas un boisseau de grain dans les magasins 
« de la ville, et les réquisitions, soutenues par la force 
(( la plus active, la plus imposante, ne produisent rien 
(( ou peu de chose ». De semaine en semaine, la misère 
s'aggrave. « Impossible de -s'en faire une idée. Le peu- 
ce pie, à Caen, vit de pain de son et de sang de bœuf.... 
« On voit sur toutes les figures les traces produites par 
(( la famine.... Figures plombées et livides.... Impos- 
« sible d'attendre jusqu'à la nouvelle récolte, jusqu'à 
(( la fin de fructidor. » — Et ce cri-là est universel; il 
s'agit, en effet, de franchir le dernier défilé, le plus 
étroit, le plus terrible ; quinze jours de jeûne absolu 

1. Archives nationales, AF, II, 72 (Lettres du représentant 
Porcher, Caen, 24 prairial, 3 et 26 messidor. — Lettre de la mu- 
nicipalité de Caen, 3 messidor). 

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LES GOUVERNÉS 301 

éteindraient les vies par centaines de mille*. A ce mo- 
ment, le gouvervement entr' ouvre la porte de ses maga- 
sins ; il prête quelques sacs contre promesse de rem- 
boursement ; il avance à Cherbourg quelques centaines 
de quintaux d'avoine; avec du pain d*avoine, les pau- 
vres subsisteront jusqu'à la moisson. Mais surtout il 
double la garde et montre les baïonnettes. A Nancy, un 
voyageur' voit « plus de 3000 personnes solliciter vai- 
« nement quelques livres de farine » ; on les disperse à 
coups de crosse. — Coups de crosse aux paysans, pour 
leur enseigner le patriotisme, coups de crosse aux cita- 
dins, pour leur enseigner la patience, contrainte phy- 
sique exercée sur tous au nom de tous : le socialisme 
autoritaire n'a jamais trouvé que ce procédé pour 
répartir les vivres et pour discipliner la faim. 



VII 

Tout ce qu'un gouvernement absolu peut faire par la 
contrainte physique, celui-ci le fait ou l'entreprend pour 

1. Archives nationales, AF, II, 71 (Lettre de la municipalité 
d'Auxerre, 19 messidor) : a Jusqu'ici nous avons vécu d'industrie 
a et comme par miracle; il a fallu des efforts incroyables, des 
a dépenses énormes et des opérations vraiment surnaturelles 
« pour y arriver. Mais, d'ici à la lin de thermidor, reste un mois : 
tf comment vivre? Kos concitoyens, dont la majeure partie est culti- 
'X vateur et artisan, sont rationnés à demie livre par jour par indi- 
« vidu, et nous n'avons que la ration de dix à douze jours au plus. » 

2. Meissner, Voyage à Paris, 339 : « II. n'y avait pas, dans 
a l'auberge où nous étions, un seul morceau de pain ; je courus 
a moi-même cinq ou six boutiques de boulangers et de pâtissiers 
a que je trouvai parfaitement dégarnies, i» Dans la dernière seu- 



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502 LA RÉVOLUTION 

alimenter la capitale; c'est qu'il y siège, et qu'un degi'é 
ajouté à la disette de Paris le jetterait à bas. Chaque 
semaine, en lisant les rapports quotidiens de ses agents ^ 
il sent qu'il est sur le point de sauter; deux fois, en 
germinal et prairial an III, une explosion populaire le 
renverse pendant quelques heures, et, s'il se soutient, 
c'est à condition de donner aux nécessiteux un morceau 
de pain ou l'espoir d'un morceau de pain. A cet effet, 
postes militaires échelonnés autour de Paris jusqu'à 
dix-huit lieues en avant sur les routes; patrouilles per- 
manentes et en correspondance réciproque, pour hâter 
les charretiers et requérir sur place des chevaux de 
renfort; escortes expédiées de Paris au-devant des con- 
vois* ; réquisition de « toutes les voitures et de tous les 
« chevaux quelconques pour opérer le transport, de 
« préférence à tous travaux et à tous services » ; ordre 
à toutes les communes traversées par un grand chemin 
d'apporter des décombres ou du fumier dans les pas 
difficiles et de répandre sur tout le parcours une couche 
de terre, pour que les chevaux puissent marcher mal- 
gré le verglas; ordre aux agents nationaux de requérir 
le nombre d'ouvriers nécessaire pour briser la glace 
autour des moulins à eau'; réquisition de « toute l'orge 

lement, il trouve une douzaine de vieux petits biscuits de Savoie 
qu'il paye 15 francs. — Sur les procédés militaires du gouver- 
nement à propos des subsistances, voir les arrêtés du Comité de 
Salut public, la plupart de la main de Lindet, AF, II, 68 à 74. 

1. Schmidt, Tableaux de Paris ^ tomes II et III, passim, 

2. Archives nationales^ AF, II, 68 (Arrêtés du 20 ventôse an III» 
du 19 germinal, du 20 germinal, du 8 messidor, etc.). 

3. Ib, Arrêtés du 5 et du 22 nivôse an III. 



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LES GOUVERNES 305 

« récoltée dans l'étendue de la république » ; ordre de 
l'utiliser, « par le moyen de l'amalgame, pour la fabri- 
« cation du pain » ; défense aux brasseurs de l'employer 
pour faire de la bière et aux amidonniers de convertir 
la pomme de terre en fécule ; peine de mort contre les 
contrevenants « comme destructeurs de denrées ali- 
« mentaires » ; fermeture jusqu'à nouvel ordre de toutes 
les brasseries et amidonneries* : il faut à Paris des 
grains, n'importe de quelle espèce, n'importe par quels 
moyens, n'importe à quel prix, non pas la semaine pro- 
chaine, ni après-demain, mais demain, aujourd'hui, 
parce que, si la faim mâche et avale tout, elle refuse 
d'attendre. — Une fois le grain obtenu, il reste encore 
à le mettre à la portée des bourses • or, entre le prix de 

i. Archives nationales, AF, H, 68. Arrêtés du 49 pluviôse, 
du 5 ventôse, du 4 floréal, du 24 floréal an III. (Par exception, 
les six brasseries qui travaillent pour la République dans l'arron- 
dissement de Dunkerque resteront en activité.) — Mêmes procédés 
pour les autres objets de nécessité : recensement des noix, navettes 
et autres grains ou fruits huileux, les huiles provenant des pieds 
de bœuf et de mouton, réquisition de toutes les matières propres 
à fabriquer de l'huile, ordre de faire marcher les moulins à 
huile : a Les corps administratifs tiendront la main à ce que 
c les bouchers dégraissent leur viande avant de la mettre en 
t vente, à ce qu'ils ne convertissent pas eux-mêmes ces suifs en 
a chandelle, à ce qu'il ne soit pas vendu de suif aux fabricants 
t de savon :d, etc. (Arrêté du 28 vendémiaire an III.) — a La 
f septième commission executive fera rassembler huit cents paires 
« de bœufs pour être distribués aux marchands de bois, afin de 
c transporter les bois et charbons du lieu d'abatage et fabrication 
« jusqu'aux ports. On leur distribuera huit cents paires de roues 
f et des harnais en proportion. Les charretiers seront payés et 
t surveillés comme ceux des convois militaires et complétés par 
« réquisition. Pour nourrir ces bœufs, les administrateurs du 
t district prendront par préemption les prés et pâturages néces- 
c laires », etc. (arrêté du 10 pluviôse an III.) 



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504 LA RÉVOLUTION 

revient et le prix de vente, la différence est énorme; 
elle va croissant à mesure que Tassignat baisse, et c'est 
le gouvernement qui la paye. « Vous donnez le pain à 
a 5 sous, disait Dubois de Crancé, le 16 floréal an IIIS 
a et il vous coûte 4 francs ; à 8000 quintaux de froment 
a que Paris consomme chaque jour, cette seule dépense 
« serait de 1200 millions par an. o Sept mois plus 
tard, quand le sac de farine coûte 13000 francs, la 
même dépense s'élève à 546 millions par mois. — Sous 
l'ancien régime, Paris, quoique trop gros, demeurait un 
organe utile; s'il absorbait beaucoup, il élaborait davan- 
tage; sa production compensait, et au delà, sa consom- 
mation ; chaque année, au lieu de puiser dans le Trésor 
public, il y versait 77 millions. Le nouveau régime a 
fait de luî un chancre monstrueux appliqué sur le cœur 
de la France, un parasite dévorant qui, par ses six cent 
mille suçoirs, dessèche ses alentours sur quarante lieues 
de rayon, mange en un mois le revenu annuel de l'État, 
et reste maigre, malgré les sacrifices du Trésor qu'il 
épuise, malgré l'épuisement des provinces dont il se 
nourrit. 

Toujours le même régime alimentaire, la queue dès 
l'aube et avant l'aube dans tous les ^quartiers de Paris, 
l'attente nocturne, prolongée, souvent frustrée, parmi 

1. Moniteur, XXIV, 397. — Schmidt, Tableaux de Paris (Rap- 
ports du 16 frimaire an IV) : a Les citoyens des départements se 
a demandent avec étonnement par quels motifs Paris leur coûte 
« 546 millions par mois pour le pain seulement, tandis qu'ils jeû- 
<L nent. Cet isolement de Paris, à qui tous les bienfaits JE la Révo- 

< lution sont exclusivement réservés, fait le plus mauvais effet 

< sur l'esprit public » — Meissner, 345. 



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LES GOUVERNÉS 305 

les brutalités de la force et les scandales de la licence. 
Le 9 Thermidor, il y a déjà dix-sept mois que le piétine- 
ment quotidien de la multitude à la poursuite des vivres 
dure sans interruption, et, après le 9 Thermidor, le 
même piétinement va durer encore sans interruption 
pendant vingt-deux mois, avec des désordres pires, 
parce que la terreur et la soumission sont moindres, 
avec un acharnement plus âpre ; parce que les denrées 
du commerce libre sont plus chères, avec des privations 
plus grandes ; parce que la ration distribuée est plus 
courte, avec un désespoir plus sombre ; parce que chaque 
ménage, ayant mangé ses ressources privées, n'a plus 
rien pour s'aider lui-même et suppléer à l'insuffisance 
de l'aumône publique. — Pour comble, il fait si froid*, 
pendant l'hiver de 1794 à 1795, que la Seine gèle; on la 
traverse à pied ; les trains flottants n'arrivent plus ; il 
faut, pour avoir des bûches et des fagots, « couper les 
« bois de Boulogne, de Yincennes, de Verrières, de 
« Saint-Cloud, de Meudon et les autres de la ban- 
« lieue ».... « 400 frapcs la corde de bois, 50 sous un 
« boisseau de charbon, 20 sous un petit cottret.... On 
« voit des nécessiteux scier dans les rues leur bois de 
a lit pour faire cuire leurs aliments et s'empêcher de 
« mourir de froid ». Quand l'arrivage par eau recom- 
mence au milieu des glaçons, « le bois flotté se vend à 
« mesure que les débardeurs le tirent de la rivière, et 

1. Mercier, Paris pendant la Révolution^ I, 355-357. — Schmidt, 
Pariser Zustânde^ I, 224. (La Seine gèle le 31 décembre, et le 
23 janvier il y a 16 degrés de froid.) — Schmidt, Tableaux de 
Paris (Rapports de police des 2, 3 et 4 pluviôse). 

LA RÉVOLUTION, VI. T. YIH. — 20 

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305 LA nÉVOLCTIOR 

« on est obligé de passer trois nuits au port pour eu 
« obtenir à son tour, par numéro ». — « Il y a 2000 
« personnes au moins le 3 pluviôse au port Louviers », 
chacune avec une carte qui lui promet A bûches, moyen- 
nant 15 sous : par suite, presse, tumulte, bousculades, 
irruption ; « les marchands prennent la fuite de peur ; 
« les inspecteurs manquent d'être assassinés », ils se 
sauvent avec le commissaire de police, et « le public se 
(( sert lui-même ». Le lendemain aussi, « pillage abo- 
« minable » ; des gendarmes et des canonniers, placés 
là pour maintenir le bon ordre, « se précipitent sur le 
« bois et en emportent, comme la foule ». Notez que ce 
jour-là le froid est de 16 degrés, que cent, deux cents 
autres queues le subissent en même temps à la porte 
des boulangers et des bouchers, qu'elles l'ont subi ou 
vont le subir pendant un mois et davantage : la parole 
ne suffit pas pour rendre ce qu'ont dû souffrir ces 
longues lignes de corps immobiles, la nuit, au petit 
jour, cinq ou six heures durant, sous la bise qui tra- 
verse leurs guenilles et gèle leurs pieds endoloris. — 
Ventôse commence, et la ration de pain est réduite à 
une livre et demie*. Ventôse finit, et la ration de pain, 

1. Schmidt, Pariser Zustânde, I, 228 et suivantes. (Réduction 
de la distribution de pain à une livre et demie par personne, 
25 février; à une livre et demie pour les travailleurs, et à une 
livre pour les autres, 17 mars. — Réduction finale à un quart de 
livre, 31 mars.) — /6., 251, pour les quotités ultérieures. — Du- 
fort de Cheverny (Mémoire* manuscrits, avril 1795). M. de Che- 
verny vient loger au vieux Louvre chez son ami Sedaine : « Je 
« les avais secourus en victuailles le plus qu'il m'avait été pos- 
t sible; ils m'avouèrent que, sans cela, malgré leur aisance, ils 
a seraient morts de faim. » 



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LES GOUVERNÉS 507 

maintenue à une livre et demie pour les 324 000 tra- 
vailleurs, est abaissée pour les autres à une livre; en 
fait, plusieurs ne reçoivent rien, beaucoup une demi- 
livre, un quart de livre. Germinal s'ouvre, et le Comité 
de Salut public, qui voit ses magasins se vider, limite 
toutes les rations à un quart de livre. Là-dessus, le 
12 germinal, grande émeute des ouvriers et des 
femmes; la Convention, envahie, est délivrée par la force 
armée, Paris est déclaré en état de siège, et le gouver- 
nement, remis en selle, serre la bride. Dorénavant*, en 
fait de viande, tous les 5 ou 10 jours, un quart de 
livre; en fait de pain, 4 onces par jour en moyenne, 
quelquefois 5, 6 ou 7 onces, de loin en loin 8 onces, 
souvent 3 onces, 2 onces, 1 once 1/2, ou même rien du 
tout; et le pain, noir, « malfaisant », devient de plus 
en plus mauvais et détestable. Les gens aisés vivent de 
pommes de terre; mais il n'y en a que pour les gens 
aisés, car, au milieu de germinal, elles sont à 15 francs 
le boisseau, vers la fin de germinal à 20 francs, vers la 
fm de messidor à 45 francs, dans les premiers mois du 
Directoire à 180 francs, puis à 224 francs, et les autres 
denrées montent de même. — Depuis l'abolition du 
maximum, le mal vient, non plus du manque de vivres, 
mais de la cherté des vivres : les boutiques sont garnies; 



1. Schmidt, Tableaux de Paris (Rapports du 15 germinal, du 
29 germinal, du 28 messidor an III, du 23 brumaire et du 14 fri- 
maire an IV). — Ib. (15 germinal an 111), le beurre 8 francs la 
livre, les œufs 7 francs le quarteron. — Ib. (9 messidor), le pain 
à 16 francs la livre; (28 messidor), le beurre à 14 francs la livre; 
(20 brumaire an lY), le sac de farine de 525 livres à 14 000 francs. 



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308 LA RÉVOLUTION 

celui dont la bourse est pleine n'a qu à venir et acheter* : 
partant les anciens riches, les propriétaires ou gros ren- 
tiers peuvent manger, à condition de donner leurs assi- 
gnats par liasses, de tirer leur dernier louis de sa cachette, 
de vendre leurs bijoux, leurs pendules, leurs meubles, 
leur linge ; et les nouveaux riches, les agioteurs, les four- 
nisseurs, les voleurs heureux et prodigues, qui dépen- 
sent pour leur diner 400, puis 1000, puis 3000, puis 
5000 francs, trouvent chez les grands traiteurs bombance, 
vins fins et chère exquise ; le poids de la disette s'est 
déplacé. — A présent, la classe qui souffre et qui souffre 
au delà de toute patience, c'est, avec les employés et les 
petits rentiers*, la foule des ouvriers, la plèbe urbaine, 

i. Schmidt, ib. (Rapports du 12 germinal an III) : « Les trai- 
« teurs et les pâtissiers sont mieux fournis que jamais. » — Mé- 
moires (manuscrits) de M. Dufort de Cheverny : a Ma belle-sœur, 
(L avec 40 000 livres de rente sur le Grand-Livre, était réduite à 
« cultiver son jardin, avec ses deux femmes de chambre. M. de Ri- 
« chebourg, ci-devant intendant général des postes, vendait pour 
« vivre tantôt une pendule, tantôt une commode, a Mes ami?, 
(( nous dit-il, pour vous recevoir aujourd'hui, j'ai mis une pen- 
« dule dans mon pot. » — Schmidt (Rapports du 17 frimaire 
an IV) : (L Un habitué de la Bourse vend un louis 5000 francs, il 
« dîne pour 1000 livres, et dit hautement : « J'ai dîné pour quatre 
c livres dix sous; en vérité, c'est délicieux ces assignats! Je 
c n'aurais pas si bien dîné autrefois pour 12 francs. x> 

2. Schmidt (Rapports du 9 frimaire an IV) : « Les rapports 
« nous entretiennent de la peinture affligeante du rentier, ayant 
« vendu ses bardes, vendant ses meubles, et étant, pour ainsi 
« dire, à sa dernière pièce, bientôt ne pouvant plus rien se pro- 
« curer, réduit à la fatale extrémité de s'ôter la vie. » — 11/.^ 
2 frimaire : a Le rentier est ruiné et ne peut atteindre le prix 
a des subsistances; les employés sont dans la même position. i» 
— Naturellement, la condition des employés et rentiers empire 
avec la dépréciation des assignats ; voici le compte d'un ménage à 
la fin de 1795 [Beaumarchais et son temps, par M. de Loménie, 



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LES GOUVERNÉS 500 

le bas peuple parisien, qui vit au jour le jour, qui 
est jacobin de cœur, qui a fait la Révolution pour être 

II, 488. Lettre de Julie de Beaumarchais, décembre 1795] : 
« Lorsque tu m*as donné ces 4000 francs (en assignats), bonne 
« amie, le cœur m'a battu. J'ai cru que tu devenais folle de me 
« donner une telle fortune; je les ai vite fait couler dans ma 
« poche, et je t'ai parlé d'autre chose, pour distraire ton idée. -^ 
« Revenue chez moi, et vite, vite, du bois, des provisions, avant 
« que tout augmente encore 1 Voilà Dupont (la vieille servante) 
a qui court, qui s'évertue ; voilà les écailles qui me tombent des 
« yeux, quand je vois, sans la nourriture du mois, ce résultat d« 
< 4275 francs : 

« Une voie de bois 1460 fr. 

a Neuf livres de chandelles de 8, à 100 fr. la livre. . 900 

a Sucre, 4 livres à 100 fr. la livre 400 

« Trois litrons de grains à 40 fr 120 

« Sept livres d'huile à 100 fr. 700 

tf Douze mèches à 5 f r 60 

c Un boisseau et demi de pommes de terre à 200 fr. 

a le boisseau 300 

c Blanchissage du mois 215 

<L Une livre de poudre à poudrer 70 

c Deux onces de pommade (à trois sous autrefois], au- 

« jourd'hui à 25 francs 50 

4275 fr. 

Reste la nourriture du mois, le beurre et les œufs 
« à 100 fr. comme tu sais, la viande à 25 ou 30 fr. 
« et tout en proportion CG7 

Le pain a manqué deux jours ; nous n'en recevons 
« plus que, de deux jours, l'un : surcroît de dé- 
« penses; je n'en ai acheté, depuis deux jours, que 
« 4 livres à 45 fr 180 

5022 fr. 

« Quand je pense à cette dépense royale, comme tu dis, qui 
« me fait employer 18 à 20 000 francs sans vivre et sans douceur 
a aucune, j'envoie au diable le régime; il est vrai que ces 
« 20000 francs représentent six à sept louis, et que mes 4000 francs 
e (de pension) m'en donnaient cent soixante, ce qui est bien diffé- 
a rent.... Dix mille francs que j'ai éparpillés depuis quinze jours 
c me font un tel effroi et une telle pitié que je ne sais plus du 



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510 U RÉVOLUTION 

mieux, qui se trouve plus mal, qui s'insurge encore une 
fois le 1®' prairial, qui entre de force aux Tuileries en 
criant : Du pain et la Constitution de 93, qui s'installe en 
souverain dans la Convention, qui égorge le représentant 
Féraud, qui décrète le retour à la terreur, mais qui, 
réprimé par la garde nationale, désarmé, rabattu dans 
l'obéissance définitive, n'a plus qu'à subir la consé- 
quence des attentats qu'il a commis, du socialisme qu'il 
a institué et du régime économique qu'il a fait. 

Parce que les ouvriers de Paris ont été des usurpa- 
teurs et des tyrans, ils sont devenus des mendiants. 
Parce qu'ils ont ruiné les propriétaires et les capita- 
listes, les particuliers ne peuvent plus leur donner de 
travail. Parce qu'ils ont ruiné le Trésor, l'État ne peut 
plus leur faire qu'un simulacre d'aumône. C'est pour- 

« tout compter mon revenu de cette manière ; trois jours de diffé- 
« rence ont fait monter le bois de 4200 à 6500 francs, tous les 
a faux frais en proportion, de sorte, comme je te l'ai mandé, que 
« la voie de bois, montée et rangée, me revient à 7100 francs. 
a Toutes les semaines à présent, il faut compter de 7 à 800 francs 
a pour un pot-au-feu et autres viandes de ragoût, sans le beurre, 
<k les œufs, pt mille autres détails; le blanchissage aussi aug- 
a mente à tel point tous les jours que 8000 livres par mois ne 
« peuvent me suffire. » On voit, par la correspondance de M"* de 
Beaumarchais, que l'un de ses amis voyage aux environs de 
Paris pour lui procurer un peu de pain, a qui est plus rare 
c que le diamant ». — a On dit ici > (écrit-il de Soizé, le 5 juin 1795) 
a qu'à Briare on peut avoir de la farine : si cela était, je ferais 
« marché avec un homme sûr de ce pays, qui la conduirait jusque 
« chez vous, par le coche d'eau venant de Briare à Paris.... En 
a attendant, je ne désespère pas de pouvoir accrocher quelque 
a petit pain. » — Lettre d'un ami de Beaumarchais : « Cette lettre 
(L te coûte au moins 100 francs, y compris le papier, la plume, 
« l'encre, l'huile de la lampe; enfin, par économie, je suis venu 
a te récrire chez toi. » 



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LES GOUVERNÉS 311 

quoi tous jeûnent, beaucoup meurent, et plusieurs se 
tuent. — Le 6 germinal, « section de l'Observatoire », 
à la distribution*, a 41 personnes ont manqué de pain; 
« plusieurs femmes enceintes ont désiré accoucher 
« sur-le-champ pour détruire leur enfant ; d'autres ont 
a demandé des couteaux pour se poignarder ». — Le 
8 germinal, a un grand nombre de personnes, ayant 
<( passé la nuit aux portes des boulangers, ont été obli- 
« gées de se«retirer sans avoir pu obtenir de pain ». — 
Le 24 germinal, « le commissaire de police de la sec- 
« tion de l'Arsenal a dit que beaucoup de personnes 
(( tombent malades faute de nourriture, et qu'il enterre 
(( considérablement de monde.... Le même jour, ouï 
« dire que cinq à six citoyens, se voyant sans pain et 
« hors d'état d'acheter d'autres subsistances, se sont 
« précipités dans la Seine ». — Le 26 germinal, « les 
(( femmes disent qu'elles éprouvent, par la faim et le 
« besoin, des mouvements de rage et de désespoir qui 
« les porteront infailliblement à faire un mauvais 
« coup.... Dans la section des Amis de la Patrie, la 
« moitié n'ont point eu de pain.... Trois personnes 
« tombées d'inanition boulevard du Temple ». — Le 
2 floréal, « la plupart des ouvriers de la section de la 
« République partent de Paris à cause de la disette du 
« pain ». — Le 5 floréal, « dix-huit inspecteurs sur 
« vingt-quatre ont entendu dire que la patience était à 
a bout et qu'on n'y pouvait plus tenir ». — Le 14 floréal, 

1. Cf. Schmidt, Tableaux de Paris ^ tome:: II et III (Rapporta 
de police aux dates indiquées]. 

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r/12 LA RÉV0IX'TI05 

« la dintribulion se fait toujours très mal, à raison d*un 

« quart(?ron ; les deux tiers des citoyens s*en sont pas- 

< s/fM, Une femme, a la vue de son mari exalté et de 

« S(*9 quatre enfants sans pain depuis deux jours, s*est 

a traînée dans le ruisseau en se cognant la tête et s*ar- 

^i raduyrt les cheveux; puis elle s*est relevée furieuse, 

« comme pour aller se jeter à Icau. » — Le 20 floréal, 

« tous sVîcrient qu'on ne peut vivre avec trois onces de 

(( pain, et encore d'une très mauvaise, qualité. Les 

a mères de famille, les femmes enceintes tombent de 

a fuibleMse ». — Le 21 floréal, a les inspecteurs dé- 

n clanuit que, dans les rues, on rencontre beaucoup de 

(( p(>rH()nnes qui tombent de faiblesse et d'inanition ». 

— Le 23 floréal, « une citoyenne qui n'avait pas de 
(( pnin h donner h son enfant l'a attaché à son côté et 
<( s'est jetée à l'eau. Hier matin, un particulier, nommé 
<( Mottez, désespéré par le besoin, s'est coupé le cou ». 

— Le 25 floréal, « plusieurs individus, dénués de tout 
« moyen de subsister, s'abandonnent à un décourage- 
(( ment total et tombent de lassitude et d'épuisement.... 
« Dans la section des Gravilliers, on a trouvé deux 
(( hommes morts d'inanition.... Les officiers de paix 
(( rapportent le décès de plusieurs citoyens; l'un s'est 
« coupé le cou, l'autre a été trouvé mort dans son lit »• 

— Le 28 floréal, a quantité d'individus tombent de 
« faiblesse, faute de nourriture ; hier un homme a été 
« trouvé mort, et d'autres épuisés de besoin ». — Le 
2A prairial, « l'inspecteur Laignier annonce que l'indi- 
c gent est obligé de chercher sa nourriture dans les 



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LES GOUVERNÉS 3l3 

« tas d'ordures qui sont au coin des bornes ». — Le 
l^*" messidor*, « le nommé Picard est tombé de besoin 
« à dix heures du matin rue de la Loi, et n'a été relevé 
« qu'à sept heures du soir; on Ta porté à l'hospice sur 
« un brancard ». — Le H messidor, « le bruit court 
« que le nombre des gens qui se jettent à la rivière est 
« si considérable, qu'aux filets de Saint-Cloud à peine 
« y peut-on suffire pour les en retirer ». — Le 19 mes- 
sidor, « il a été trouvé au coin d'une borne un homme 
(i qui venait de mourir de faim ». — Le 27 mes- 
sidor « à quatre heures de l'après-midi, place Mau- 
« bert, un nommé Marcelin, ouvrier au Jardin des 
« Plantes,' tombé en faiblesse de besoin, est mort au 
« milieu des secours qu'on lui donnait ». — La veille, 
jour anniversaire de la prise de la Bastille, « un ouvrier, 
« sur le pont au Change, dit : Je n'ai pas mangé de la 
(( journée. Un autre lui répond : Je ne suis pas rentré 
« chez moi, parce que je ne sais que donner à ma 
« femme et à mes enfants qui meurent de faim ». — 
Vers la même date, un ami de Mallet du Pan lui écrit 
« qu'il est journellement témoin de la mort de 
« gens du peuple qui meurent d'inanition dans les 
« rues; d'autres, et principalement les femmes, ne 
« s'alimentent que d'immondices, de tronçons de lé- 
w gumes gâtés, du sang qui découle des boucheries. 
(( Les ouvriers ont généralement diminué leurs heures 
« de travail, parce qu'ils n'ont plus la force nécessaire 



1. Dauban, Paris en 1794, 562, 568, 572. 



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514 LA RÉVOLUTION 

« et qu'ils sont épuisés, faute d'aliments* ». — Ainsi 
finit le gouvernement de la Convention; elle a bien géré 
les intérêts du peuple pauvre. Contre elle, au rapport 
de ses propres inspecteurs, « les estomacs délabrés- 
« crient de toutes parts vengeance, battent la générale 
« et sonnent le tocsin d'alarme'.... Les individus, pas- 
a sant en revue les sacrifices qu'ils font tous les jours 
« pour pouvoir subsister, déclarent qu'il ne leur reste 
« plus que l'espoir de la mort. » 

Vont-ils être soulagés par le gouvernement nouveau 
que la Convention leur impose à coups de canon, et 
dans lequel elle se perpétue'? — Le 25 brumaire, « sur 



1. Mallet du Pan, Correspondance avec la cour de Vienne, I, 254 
(18 juillet 1795). 

2. Schmidt, Tableaux de Paris (Rapports du 3 fructidor an III). 

3. /6., tomes II et lïl (Rapports de police aux dates indi- 
quées). — Hua, Mémoires d'un avocat au Parlement de Paris 
(réfugié à la campagne près de Coucy, Aisne) : a II y eut, en cette 
« année 1795, une disette affreuse. L'intempérie du ciel n'en était 
« pas la seule cause ; il y en avait une autre dans l'impéritie et 
« rimprévoyance de ceux qui étaient chargés, pour la République, 
a de l'emmagasinement des blés. Les greniers d'abondance, qu'on 
« avait formés en mille endroits, devinrent, en peu de temps, des 
approvisionnements de disette. Les blés rentrés mouillés, en- 

< tassés, privés d'air et de soins, furent promptement germes et 
« pourris. Le pain de l'homme ne put pas même faire la pâture des 
a animaux. La rareté de la denrée la fit monter à des prix excès- 
« sifs, et, ce qui la renchérit encore, ce fut l'inexorable avidité 
« des fermiers. Ils ne voulaient vendre que pour de l'or, et Ton 
« n'avait que des assignats. Ils arrachaient les argenteries, les 
« croix des femmes, les bijoux qu'on leur livrait pour ne pas 
<L mourir de faim » (203). — /6., 204. (Odyssée de Hua pour aller 
chercher et rapporter un sac de farine) : a II était temps, notre 
« provision fut la dernière qui fut respectée. Dès le lendemain, 

< le pillage était établi. Nous eûmes de quoi vivre jusqu'à la mois- 
c son; encore il fallut scier quelques parties de seigle quiparais- 



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LES GOUVERNÉS 315 

« les sections du Temple et des Gravilliers, la plus 
« grande partie des ouvriers n'a pas travaillé faute de 
« pain ». — Le 24 brumaire, « les citoyens de toute 
« classe refusent de monter leur garde, parce qu'ils 
« n'ont point de subsistances ». — Le 25 brumaire, 
« section des Gravilliers, des femmes disent qu'elles 
« ont vendu tout ce qu'elles possédaient; d'autres, 
« section du faubourg Antoine, qu'il vaudrait mieux 
« les mettre à la bouche d'un canon ». — Le 30 bru- 
maire, a une femme en fureur est venue dire à un 
« boulanger de tuer ses enfants, parce qu'elle n'avait 
(( plus de quoi les nourrir ». — Le l^, le 2, le 3 et le 
4 frimaire, « dans beaucoup de sections le pain n'a été 
« délivré que le soir, dans quelques-unes à 1 heure du 
« matin, et de très mauvaise qualité.... Beaucoup de 
« sections n'ont pas eu de pain hier.... Le pain a man- 
« que depuis deux jours dans diverses sections ». — 
Le 7 frimaire, les inspecteurs déclarent que a les hos- 
« pices ne seront bientôt plus assez vastes pour conte- 
« nir la foule des malades et des malheureux ». — Le 
14 frimaire, « à la Halle, une femme allaitant un 
« enfant, est tombée d'inanition ». — Quelques jours 
auparavant, « un particulier est tombé de besoin en 
(( passant rue Bourg-l'Abbé ». — « Tous nos rapports, 
disent les administrateurs du bureau central, ne 
« retentissent que de cris de désespoir.... ». — Les 
gens sont affolés; a nous pensons qu'il règne un esprit 

a saient les plus mûres; on les séchait sur des draps étendus 
< dans le jardin. » 

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5i6 LA RÉVOLUTION 

c de vertige universel ; dans ie fait, on rencontre sou- 
« vent dans les rues des personnes qui, quoique seules, 
« gesticulent et parlent tout haut ». — « Combien de 
« fois, écrit un voyageur suisse* qui habite à Paris 
« pendant les derniers raois de 1795, combien de fois 
« ne m'est-il pas arrivé de rencontrer des hommes 
« tombant d'inanition, se soutenant à peine contre une 
« borne, ou bien tombés à terre et n'ayant pas la force 
fi de se relever! » — Un journaliste dit avoir vu, « dans 
« l'intervalle de dix minutes, à la longueur d'une rue, 
« sept malheureux tomber de faim, un enfant à la ma- 
« melle mourir sur le sein de sa mère dont le lait avait 
« tari, et une femme se battre avec un chien près d'un 
« égout pour lui enlever un os' ». Meissner ne sort 
plus de son hôtel sans remplir ses poches avec des 



i. Meissner, Voyage à Paris, 152. — /6., 104 : « Ce pain est 
c fait avec de la farine noire, grossière, très pâteuse, parce qu'on 
c y mêle des pommes de terre, des fèves, du maïs, du millet; 
€ de plus, il n'est pas assez cuit. » — Granier de Cassagnac, His- 
toire du Directoire, I, 51 (Lettre de M. Âudot à l'auteur) : « Il y 

< avait sans doute des jours à trois quarts de livre, mais il y en 
« a eu à deux quarts, un quart, et beaucoup à deux onces. Ces 
a deux onces, j'allais, enfant de douze ans, les attendre dès quatre 

< heures du matin, à la queue, rue de l'Âncienne-Comédie. Il y 
« avait un quart de son dans ce pain qui était très tendre, très 
c mou,... et contenait un quart d'eau surabondante. Je rapportais, 
« pour quatre personnes que nous étions, huit onces de pain, 
a pour la journée. t> — De même, en province. (Archives natio- 
nales, AF, II, 72, Lettre du conseil général de Grenoble, 13 ven- 
démiaire an IV.) Détresse de tous ceux qui ne sont pas proprié- 
taires d'immeubles ruraux ; la ville n'a pas de pain à leur donner, 
a La misère est à son comble ; le désespoir est peint sur toutes 
c les figures, v 

' % Dauban, 58G. 



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LES GOUVERNÉS 317 

morceaux du pain national. <( Ce pain, dit-il, qu*un 
f pauvre eût autrefois dédaigné, je le voyais accepté, 
(( souvent avec l'expression de la plus vive reconnais- 
« sance, » et par des personnes de bonne éducation : la 
demoiselle qui disputait au chien son os était <( une 
« ancienne religieuse, sans parents, sans amis, rebutée 
(( partout ». — (( J'entends encore avec saisissement, 
« dit Meissner, la voix faible et sombre d'une femme 
(( assez bien vêtue qui m'arrête, rue du Bac, pour me 
(( dire avec un accent que précipitaient tout à la fois la 
(( honte et le désespoir : Ah ! monsieur, venez à mon 
« secours; je ne suis point une misérable; j'ai des 
(( talents, vous avez pu voir de mes ouvrages au Salon. 
« Mais, depuis deux jours, je n'ai rien à manger, et 
« j'enrage de faim. » — Encore en juin 1796, les 
inspecteurs annoncent que « le désespoir et le cha- 
« grin sont à leur comble, qu'il n'y a qu'un seul cri : la 
« misère.... Tous nos rapports ne nous entretiennent 
« que de plaintes et de gémissements.... La pâleur et 
« la peine sont peintes sur tous les visages.... Chaque 
(( journée présente une teinte plus triste et plus dou- 
(( loureuse ». — Et, à plusieurs reprises*, ils résument 
eux-mêmes leurs observations éparses par un exposé 
d'ensemble : « Un silence morne; une détresse concen- . 
« trée peinte sur tous les visages; la haine la plus 
(( caractérisée pour le gouvernement en général, déve- 
a loppée dans toutes les conversations ; le mépris pour 

1. Schmidt, Tableaux de Paris (Rapports du 24 brumaire et 
du 13 frimaire an IV). 

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318 U RÉVOLUTION 

« tout ce qui compose l'autorité actuelle ; un luxe înso- 
a lent, insultant à la misère des malheureux rentiers 
« qui expirent dans leurs greniers de faim et de froid 
« et n'ont plus le courage de se traîner à la Trésorerie, 
« pour y toucher de quoi prolonger leurs souffrances 
« de quelques jours; l'honnête père de famille fixant 
« chaque jour la pièce de son ménage qu'il doit vendre 
(f pour suppléer aux appointements avec lesquels |il ne 
« peut plus se procurer une demi-livre de pain; les 
« denrées de toute espèce augmentant de prix soixante 
« fois par heure; l'atome de commerce ne se soutenant 
« que par la ruine des assignats ; les intrigants de tous 
« les partis se renversant les uns les autres pour obte- 
(( nir des places ; le militaire ivre H'orgueil des services 
qu'il a rendus et de ceux qu'il peut rendre, se livrant 
sans pudeur à tous les genres de débauche ; les mai- 
« sons de commerce transformées en cavernes de vo- 
« leurs ; les fripons devenus commerçants, les commer- 
« çants devenus fripons; la cupidité la plus sordide, 
« l'égoïsme le plus mortel : voilà le tableau de Paris* ». 
Il manque un groupe au tableau, celui des gouver- 
nants qui administrent toute cette misère, et ce groupe 
est au fond de la toile ; on le dirait dessiné exprès, com- 

1. La misère se prolonge beaucoup au delà de cette époque à 
Paris et en province. — Cf. Schmidt, Tableatcx de Paris, tome III. 
— Félix Rocquain, VÉtat de la France au 18 Brumaire, 156 (Rap- 
port de Fourcroy, 5 nivôse an IX). Les convois de blés ne peu- 
vent arriver à Brest, parce que les Anglais bloquent la mer et que 
les routes de terre sont impraticables. « On assui*e qu'on est de- 
t puis longtemps, à Brest, à la demi-ration et peut-être au quart 
c de ration. » 



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LES GOUVERNÉS 319 

posé avec intention, parle grand artiste, amateur de 
contrastes et logicien inexorable, dont la main invisible 
trace incessamment des figures humaines, et dont l'iro- 
nie lugubre ne manque jamais d'assembler côte à côte, 
en haut relief, le grotesque de la farce et le tragique de 
la mort. Combien sont morts de misère? Très probable- 
ment beaucoup plus d'un million*. — Tâchez d'em- 

1. n est très difficile d'arriver à des chiffres, même approxi- 
matifs ; néanmoins les indices suivants peuvent préciser les idées : 

l" Partout où j'ai pu comparer la mortalité de la Révolution 
avec celle de l'Ancien Régime, j'ai trouvé la première supérieure 
à la seconde, même dans les portions de la France qui n'ont point 
subi la guerre civile, et cet accroissement de la mortalité est très 
grand, souvent énorme pour les années II, III et lY. — A Troyes, 
sur 25282 habitants (année 1790), pendant les cinq années 1786, 
1787, 1788, 1789 etl792 (1790 et 1791 manquent), la moyenne de 
la mortalité annuelle est de 991 décès, ou 39 décès sur 1000 habi- 
tants; pendant les années II, III, lY, cette moyenne est de 1166, 
ou 46 sur 1000 habitants; l'accroissement est donc de 7 décès par 
an, près d'un cinquième. (Documents communiqués par M. Albert 
Babeau.) — A Reims, la moyenne de la mortalité annuelle de 1780 
à 1789 est de 1350, ce qui, pour les 32597 habitants (année 1790), 
donne 41 décès par an sur 1000 habitants. En Tan II, sur 30703 ha- 
bitants, on compte 1856 décès, et, en Tan III, 1836 décès, ce qui 
donne pour chacune de ces deux années 64 décès sur 1000 habi- 
tants : accroissement, 23 décès par an, c'est-à-dire plus de moitié 
en sus. (Chiffres communiqués par M. Jadart, archiviste à Reims.) 
— A Limoges, la moyenne de la mortalité annuelle était, avant 
1789, de 825 décès pour 20000 habitants, ou de 41 décès par 
1000 habitants. Du 12 janvier 1792 au 22 septembre 1794, il y a 
3449 décès, c'est-à-dire une moyenne annuelle de 65 décès par 
1000 habitants; l'accroissement est de 22 décès par an, c'est-à- 
dire de plus de moitié en sus; et la mortalité porte principalement 
sur les pauvres, car, sur 2073 personnes qui meurent du 17 jan- 
vier 1793 au 22 septembre 1794, plus de la moitié, 1100, meurent 
à l'hôpital. (Louis Guibert, Anciens registres des paroisses de 
Limoges^ 40, 45, 47.) — A Poitiers, en l'an IX, la population est 
de 18223 habitants, et la moyenne de la mortalité pendant les 
dix dernières années a été de 724 décès par an. Mais, en ^'an II, 



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520 U RÉVOLUTION 

brasser d'un coup d'oeil le spectacle extraordinaire qui 
s'étale sur les vingt-six mille lieues carrées du terri- 

il y a eu 2094 décès, et, en l'an III, 2032, en grande partie dans 
les hôpitaux; ainsi, même comparées à la moyenne de la mortalité 
pendant les dix années de la Révolution, la mortalité de Tan II et 
celle de l'an III sont presque triples. Même remarque pour Lou> 
dun, où, la moyenne des décès étant de 151, le chiffre des décès 
de l'an II s'élève à 425. Au lieu du triple, c'est le double pour 
Ghâtellerault. (S^a^t^^t^ue de la Vienne, par Cochon, préfet, an IX.) 
— A Niort, qui comptait 11 000 âmes, la mortalité annuelle, pen- 
dant les dix années qui ont précédé 1793, était de 423 décès, ou 
38 décès par 1000 habitants. En l'an II, il y a 1872 décès, ou 170 
décès par 1000 habitants : le nombre des décès est plus que qua- 
di^plé; en l'an III, il y a 1122 décès, ou 102 par 1000 habitants : 
le nombre des décès est presque triplé. [Statistique des Deux- 
Sèvres, par Dupin, préfet, 2* Mémoire, an IX.) — A Strasbourg 
{Recueil des pièces authentiques^ etc., tome I, 32, déclaration de 
la municipalité], a il est mort pendant l'année dernière (an II) 
« deux fois autant d'individus que dans toutes celles qui l'ont pré- 
f cédée ». — D'après ces chiffres et les détails qu'on a lus, on peut 
estimer que, pendant les années II, lll, et pendant le premier 
semestre de l'an IV, la mortalité annuelle s'est accrue de moitié 
en sus. Or, avant 1789, selon Moheau et Necker (Peuchet, Statis- 
tique élémentaire de la France^ 1805, 239), la mortalité annuelle 
en France était de 1 individu sur 30, ce qui donne, pour 26 mil- 
lions d'habitants, 866666 décès. Un accroissement de moitié en 
sus, pendant deux ans et demi, donne par conséquent 1080000 
décès supplémentaires. 

2" Pendant toute la période du Directoire, la misère a continué, 
et le chilfre de la mortalité est resté très haut, notamment pour 
les enfants, infirmes, malades, vieillards, parce que la Convention 
avait confisqué les biens des hôpitaux et que l'assistance publique 
était presque nulle. Par exemple, à Lyon, a l'hospice, ayant été 
« privé de secours pendant les années II, III, IV, et pendant une 
« partie de l'an V, ne put noumr, ni faire allaiter les enfants 
« qu'il recueillit à cette époque, et dont il périt un nombre 
« effrayant». (Statistique du Khône parVerninac, préfet, anX.) — 
Au temps de Necker, on comptait en France environ huit cents 
hospices, hôpitaux, établissements de bienfaisance, avec 100000 
ou 110000 occupants. (Peuchet, i6., 256.) Faute de soins et d'ali- 
ments, ces occupants meurent par myriades, surtout les enfants 



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LES GOUVERNÉS 531 

toire, la multitude immense des faméliques à la ville et 
dans la campagne, la queue des femmes pendant trois 

abandonnés, dont le nombre s'est prodigieusement accru : en ^ 
1790, leur chiffre n'excédait pas 23000; en l'an X, il dépasse 63000 
(Peuchet, 260) : « C'est un vrai déluge », disent les rapports; dans 
l'Aisne, au lieu de 400, il y en a 1097 ; on en compte 1500 dans le 
Lot-et-Garonne (Statistiques des préfets de l'Aisne, du Gers, de 
Lot-et-Garonne), et ils ne naissent que pour mourir : dans l'Eure, 
au bout de quelques mois, c'est 6 sur 7 ; à Lyon, c'est 792 sur 820 
{Statistiques des préfets de l'Eure et du Rhône). A Marseille, c'est 
600 sur 618; à Toulon, 101 sur 104; en moyenne, c'est 19 sur 20. 
(Rocquain, État de la France «m 18 Brumaire^ 53, rapport de 
Français de Kantes.) A Troyes, sur 164 déposés en l'an IV, il en 
meurt 134; sur 147 déposés en l'an VII, il en meurt 136. (Albert 
Babeau, II, 452.) A Paris, en l'an IV, sur 3122 enfants déposés, 
2907 périssent. (Moniteur^ an V, n® 231 .) — Les malades périssent 
de même. A Toulon, il n'y a que sept livres de viande par jour 
pour 80 malades : « J'ai vu, dit Français de Nantes, dans l'hospice 
« civil, mie femme à qui l'on venait de faire l'opération de la taille 
« et à qui l'on donnait, pour tout restaurant, une douzaine de fèves 
(L dans une assiette de bois. i> (Rocquain, t6., 3, et passim, notam> 
ment pour Bordeaux, Caen, Alençon, Saint-Lô, etc.) — Quant aux 
mendiants, ils sont innombrables; en l'an IX, on estime qu'il y en 
a trois ou quatre mille par département, environ 300 000 en France : 
a Dans les quatre départements de la Bretagne, on peut dire avec 
a vérité qu'un tiers de la population vit aux dépens des deux autres, 
« soit en les volant, soit par des aumônes forcées, d (Rocquain, 
Rapport de Barbé-Marbois, 93.) 

i" En l'an IX, le gouvernement demanda aux Conseils généraux 
si la population avait augmenté ou diminué depuis 1789. {Analyse 
des procès-verbaux des Conseils généraux de l'an IX^ in-4".) Sur 
58 qui répondent, 37 disent que chez eux la population a diminué, 
12 qu'elle s'est accrue, 9 qu'elle est restée stationnaire ; sur ces 
21 derniers, 13 attribuent le maintien ou l'accroissement de la 
population, du moins en très grande partie, à la multiplication des 
mariages précoces contractés pour éviter la conscription, et au 
grand nombre des enfants naturels. — Par conséquent, ce qui a 
soutenu le chiffre de la population, ce n'est pas la conservation des 
vies, mais la substitution de vies nouvelles aux vies détruites. — 
Néanmoins, Bordeaux a perdu un dixième de sa population, Reims 
un huitième, Pau un septième, Chambéry un quart. Rennes un 
tiers; dans les départements qui ont subi la guerre civile, Argen- 

LA REVOLUTION, VI. T, VIII. — 21 

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322 LA RÉVOLUTION 

ans dans toutes les villes, telle cité de 20000 âmes ou, 
en vingt-trois mois, le vingtième de la population 
meurt à l'hôpital, Tencombrement des indigents aux 
portes de chaque maison de secours, la file des civières 
qui entrent, la file des cercueils qui "sortent, les hos- 
pices dépouillés de leurs biens, surchargés de malades, 
hors d'état de nourrir leur troupeau d'enfants abandon- 
nés, ces enfants à jeun, desséchés dans leur berceau dès 
les premières semaines, pâles et a le visage ridé comme 
« celui d'un vieillard », la maladie de la faim qui 
aggrave et abrège toutes les autres, les longues an- 
goisses de la vie tenace qui persiste à travers la douleur 
et s'obstine à ne pas s'éteindre, l'agonie finale dans un 
galetas ou dans un fossé. Puis, mettez en regard le petit 
cercle des Jacobins survivants et triomphants, qui, 
ayant su se placer au bon endroit, entendent y rester, 
coûte que coûte. — Vers dix heures du matin, au pa- 
villon de l'Égalité, dans la salle du Comité de Salut 
public, on voit arriver Cambacérès, président* : c'est ce 
gros homme circonspect et fin qui, plus tard archichan- 
celier de l'Empire, sera célèbre par ses inventions de 
gourmet et par d'autres goûts singuUers, renouvelés de 
l'antique. A peine assis, il fait mettre dans Tâtre de la 
cheminée un ample pot-au-feu et placer sur la table 

ton-Château à perdu les deux tiers de sa population,' Bressuire 
est tombé de 3000 à 630 habitants, Lyon, après le siège, a baissé 
de 150000 à 80000 habitants. {Analyse des procès-verbaux des 
Conseils généraux, et Statistiques des préfets.) 

1. La Révellière de Lépeaux, Mémoires, I, 248. (Il est du Comité 
et témoin oculaire.) 



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LES GOUVERNÉS 523 

« du bon vin, de Texcellent pain blanc, trois choses, 
« dit un convive, que dans Paris on ne trouvait guère 
« ailleurs ». De midi à deux heures, ses collègues arri- 
vent tour à tour, prennent un bouillon, mangent une 
tranche de bœuf, avalent un coup de vin, puis vont^ 
chacun dans son bureau, servir sa coterie, placer celui- 
ci, faire payer celui-là, soigner leurs affaires; dans les 
derniers temps de la Convention, il n'y en a plus de 
publiques; toutes sont d'intérêt privé, personnelles. — 
Cependant le député qui préside aux subsistances, 
Roux de la Haute-Marne, bénédictin défroqué, jadis ter- 
roriste en province, futur protégé et employé de Fou- 
ché, en compagnie duquel il sera chassé de la police, 
tient tête à la procession des femmes, qui, tous les 
jouï*s, aux Tuileries, viennent implorer du pain. Large, 
joufflu, décoratif, et muni de poumons infatigables, on 
Ta bien choisi pour cet office; et il a bien choisi son 
bureau, dans les combles du palais, au sommet d'un 
haut escalier étroit et raide, où la queue ascendante, 
serrée entre les deux murailles, empilée sur elle-même, 
s'allonge, se tasse et devient forcément immobile : sauf 
les deux ou trois du premier rang, personne n'a les 
mains libres pour prendre le harangueur à la gorge et 
fermer le robinet oratoire. Impunément, indéfiniment, 
il peut déverser ses tirades; un jour, sa faconde ron- 
flante a coulé ainsi, du haut en bas de l'escalier, sans 
interruption, de neuf heures du matin à cinq heures du 
soir; sous cette douche continue, les auditeurs se 
lassent, et finissent par s'en aller. — Vers neuf ou dix 

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324 LA RÉVOLUTION 

heures du soir, le Comité de Salut public s'assemble de 
nouveau, non pour délibérer sur les grandes affaires ; 
La Révellière et Daunou prêchent en vain : chacun est 
trop égoïste et trop excédé ; on laisse à Cambacérès la 
bride sur le cou. Pour lui, il aimerait mieux rester coi, 
ne plus tirer la charrette ; mais il y a deux nécessités 
auxquelles il est tenu de pourvoir, sous peine de mort- 

— (( On ne suffira pas, dit-il d'un ton plaintif, à impri- 
(( mer pendant la nuit les assignats qui sont indispen- 
« sables pour le service de demain. Si cela continue, 
« nous courons risque, ma foi, d'être accrochés à la 
« lanterne.... Va donc au cabinet d'Hourier-Éloy ; dis- 
(( lui que, puisqu'il est chargé des finances, nous le 
(( supplions de nous faire subsister encore quinze ou 
« dix-huit jours; alors viendra le Directoire exécutif, 
« qui fera comme il pourra. — Mais les subsis- 
(( tances? En aurons-nous pour demain? — Hé! hé! 
« je n'en sais rien ; mais je vais envoyer chercher notre 
« collègue Roux, qui nous mettra au fait. » — Entre 
Roux, le beau parleur officiel, le dompteur goguenard 
et gras du maigre chien populaire. — « Eh bien. Roux, 
(( où en sommes-nous quant aux subsistances de Paris? 

— Toujours même abondance, citoyen président; 
« toujours deux onces de pain par tête, du moins pour 
« la plus grande partie des sections. — Que le 
« diable t'emporte ! Tu nous feras couper le cou avec 
« ton abondance. » — Silence; probablement les 
assistants réfléchissent à ce dénouement possible. Puis 
l'un d'eux : « Président, nous as-tu fait préparer quel- 

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LES GOUVERNÉS 325 

« que chose à la buvette? Après des journées aussi 
« fatigantes, on a besoin de réparer ses forces. — 
« Mais oui ; il y a une bonne longe de veau, un grand 
« turbot, une forte pièce de pâtisserie, et quelque autre 
« chose comme cela. » — On redevient gai, les mâ- 
choires travaillent, on boit du Champagne, il se fait 
des bons mots. Vers onze heures ou minuit, viennent 
les membres des autres comités; on signe leurs arrêtés, 
de confiance, sans les lire; à leur tour, ils s'attablent, 
et le conclave des ventres souverains digère, sans plus 
songer aux millions d'estomacs creux. 



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LIVRE V 

LA FIN 
DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 



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LIVRE CINQUIÈME 

LA FIN 
DU GOUVERNEMENT RÉyOLUTIONHAIRE 



CHAPITRE I 

I. La Convention après le 9 Thermidor. — Réaction contre les Ter- 
roristes. — Aversion générale pour les Conventionnels. — Dan- 
gers qu'ils courent s'ils tombent du pouvoir. — II. Décrets 
pour la réélection des deux tiers. — Petit nombre des 
votants. — Manœuvres pour empêcher les électeurs de voter 
sur les décrets. — Fraudes dans le recensement des voix. — 
Maintien des décrets par la force. — Élargissement et recrute- 
ment des tape-dur. — Emploi de la troupe et de l'artillerie. — 
Le 13 Vendémiaire. — 111. Le Directoire choisi parmi les régi- 
cides. — Il choisit ses agents parmi ses pareils. — Les princi- 
paux antijacobins sont privés de leurs droits civiques. — Les 
Terroristes sont relâchés et réintégrés dans leurs droits civi- 
ques. — Spécimen à Blois des élargissements et du nouveau 
personnel administratif — IV. Résistance, de l'opinion. — Les 
élections de l'an IV à Paris et en province. — Le Directoire me- 
nacé par les ultrajacobins. — Adoucissement forcé de l'admi- 
nistration jacobine. — V. Les élections de l'an V. — Qualité et 
sentiments des élus. — La nouvelle majorité dans le Corps 
législatif; ses principes et son programme. — Danger et 
anxiété de la minorité jacobine. — Indécision, division, scrupules 
et faiblesse du parti modéré. — Décision, manque de scrupules, 
force, procédés de la faction jacobine. — Le 18 Fructidor. — 
VI. Dictature du Directoire. — Ses nouvelles prérogatives. — 
Purgation du Corps législatif. — Epuration des autorités admi- 



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330 LA RÉVOLUTION 

nistratives et judiciaires. — Les commissions militaires en pro- 
vince. — Suppression des journaux. — Le droit de voter ré- 
servé aux seuls Jacobins. — Arbitraire du Directoire. — Renou- 
vellement de la Terreur. — La déportation substituée à la guil- 
lotine. — Traitement des déportés pendant la route, à la Guyane, 
aux lies de Ré et d'Oléron. — Restauration de la féodalité jaco- 
bine. — VII. Application et aggravation des lois de la Tendeur. 
— Mesures pour imposer la religion civique. — Arrestation, dé- 
portation, exécution des prêtres. — Projet d'ostracisme contre 
toute la classe antijacobine. — Les nobles ou anoblis, non émi- 
grés, sont déclarés étrangers. — Décrets contre les émigrés de 
toute classe. — Autres mesures contre le demeurant des pro- 
priétaires. — Banqueroute, emprunt forcé, loi des otages. — 
VIII. Politique de propagande et de conquête à l'étranger. — 
Proximité et avantages de la paix. — Motifs des Fructidoriens 
pour rompre les négociations avec l'Angleterre et pour envahir 
les conti^ées voisines. — Comment ils fondent des républiques 
nouvelles. — Comment ils les régissent, une fois fondées. — 
Évaluation de leurs rapines à l'étranger. — Nombre des vies 
françaises dépensées à la guerre. — IX. Antipathie de la nation 
pour le régime établi. -— Paralysie de l'État. — Discorde intes- 
tine du parti jacobin. — Le coup d'État du 22 floréal an VI. — 
Le coup d'État du 30 prairial an VII. — Impossible d'établir 
un gouvernement viable. — Projets de Barras et de Siéyès. — 
X. Caractère antisocial de la secte et de la faction. — Contraste 
de la France civile et de la France militaire. — Éléments de 
réorganisation dans les institutions, les habitudes et les senti- 
ments militaires. — Caractère du régime institué par le 18 Bru- 
maire an VIII. 

I 

Pourtant, eux aussi, les souverains repus, ils ont leur 
souci, un souci grave, et on vient de voir lequel : il s'a- 
git pour eux de rester en place, afin de rester en vie, et 
désormais il ne s'agit pour eux que de cela. — Jusqu'au 
9 Thermidor, un bon Jacobin pouvait, en se bouchant 
les yeux, croire à son dogme*; après le 9 Thermidor, à 

1. Gaudin, duc de Gaëte, Mémoires, I, 28. — Le 9 thermidor au 



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LA FIN DU GOUVEPiNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 351 

moins d'être un aveugle-né, comme Soubrany, Romme 
et Goujon, un fanatique dont les organes intellectuels 
sont aussi raidis que les membres d'un fakir, personne, 
dans la Convention, ne peut plus croire au Contrat so- 
cial, au socialisme égalitaire et autoritaire, aux mérites 
de la Terreur, au droit divin des purs. Car il a fallu, 
pour échapper à la guillotine des purs, guillotiner les 
plus purs, Saint-Just, Couthon et Robespierre, le grand 
prêtre de la secte : ce jour-là, les Montagnards, en lâ- 
chant leur docteur, ont lâché leur principe, et il n'y a 
plus de principe ni d'homme auquel la Convention puisse 
se raccrocher ; en effet, avant de guillotiner Robespierre 
et consorts comme orthodoxes, elle â guillotiné les Gi- 
rondins, Hébert et Danton, comme hérétiques. Mainte- 
nant « l'existence des idoles populaires et des charla- 
« tans en chef est irrévocablement finie* ». Dans le 
temple ensanglanté, devant le sanctuaire vide, on récite 
toujours le symbole convenu et l'on chante à pleine voix 
l'antienne accoutumée; mais la foi a péri, et, pour psal- 
modier l'office révolutionnaire, il ne reste que les aco- 
lytes, d'anciens thuriféraires et porte-queues, des bou- 

soir, Gaudin, commissaire de la Trésorerie, rencontre le président 
du comité révolutionnaire de son quartier, excellent Jacobin, qui 
lui dit : a Eh bien! qu'est-ce? Robespierre hors la loil Est-ce pos- 
« sible? Que veulent-ils donc? Tout allait si bien! » — (a II est 
« vrai, ajoute Gaudin, qu'il tombait régulièrement cinquante à 
« soixante têtes par jour. j>) — « Que veux-tu, lui répondis-je, il 
« y a des gens qui ne sont jamais contents ! » 

1. Mallet du Pan, Mémoires, 11,116 (Lettre du 8 janvier 1795).— 
76., Correspondance avec la cour de Vienne , I, 23, 25, 32, 34 
(8 janvier 1795, sur les quatre partis qui composent la Conven- 
tion). 



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332 LA RÉVOLUTION 

chers subalternes qui, par un coup de main, sont deve- 
nus pontifes, bref des valets d'église qui ont pris la 
crosse et la mitre de leurs maîtres, après les avoir 
assassinés. 

De mois en mois, sous la pression de Topinion publi- 
que, ils se détachent du culte qu'ils ont desservi; en 
effet, si faussée et si paralysée que soit leur conscience, 
ils ne peuvent pas ne pas s'avouer que le jacobinisme, 
tel qu'ils l'ont pratiqué, était la religion du vol et du 
meurtre. Avant Thermidor, une phraséologie officielle 
couvrait de son ronflement doctrinal* le cri de la vérité 
vivante, et chaque sacristain ou bedeau conventionnel, 
enfermé dans sa chapelle, ne se représentait nettement 
que les sacrifices humains auxquels, de ses propres 
mains, il avait pris part. Après Thermidor, les proches 
et les amis des morts, les innombrables opprimés, par- 
lent, et il est forcé de voir l'ensemble et le détail de 
tous les crimes auxquels, de près ou de loin, il a colla- 
boré par son assentiment et par ses votes : tel, à Mexico, 
un desservant de Huichilobos promené parmi les six cent 
mille crânes entassés dans les caves de son temple. — 
Coup sur coup, pendant toute la durée de Fan III, par la 
liberté de la presse et par les grands débats publics, la 
vérité éclate. C'est d'abord l'histoire lamentable des 
cent trente-deux Nantais traînés à pied de Nantes à 



1. Maréchal Mamnont, Mémoires, I, 120 (Rapport du général 
Du gommier sur la prise de Toulon) : « Ce jour mémorable a vengé 
<i la volonté générale d'une volonté partielle et gangrenée, dont le 
< délire a causé les plus grands maux. » 



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LA FIN DU GOUYERNEMIÎNT RÉVOLUTIONNAIRE 533 
Paris, et les détails de leur voyage mortuaire*; on ap- 
plaudit avec transport à Tacquittement des quatre-vingt- 
quatorze qui ont survécu. Ce sont ensuite les procès des 
plus notables exterminateurs*, le procès de Carrier et du 
Comité révolutionnaire de Nanfes, le procès de Fouquier- 
Tin ville et du Tribunal révolutionnaire de Paris, le pro- 
cès de Joseph Lebon : pendant trente ou quarante séances 
consécutives, des centaines de dépositions circonstan- 
ciées et vérifiées aboutissent à la preuve faite et parfaite. 
— Cependant, à la tribune de la Convention, les révélations 
se multiplient : ce sont les lettres des nouveaux repré- 
sentants en mission et les dénonciations des villes contre 
leurs tyrans déchus, contre Maignet, Dartigoeyte, Pio- 
chefer Bernard, Levasseur, Crassous, Javogues, Lequinio, 
Lefiot, Piorry, Pinet, Monestier, Fouché, Laplanche, Le 
Carpentier et tant d'autres; ci3 sont les rapports des 
commissions chargées d'examiner la conduite des anciens 
dictateurs, Collot d*Herbois, Billaud-Yarennes, Barère, 
Amar, VouUand, Vadier et David; ce sont les rapports 
des représentants chargés d'une enquête sur quelque 
partie du régime aboli, celui de Grégoire sur le vanda- 
lisme révolutionnaire, celui de Cambon sur les taxes 
révolutionnaires, celui de Courtois sur les papiers de Ro- 

1. Mémoire des quatre-vingt-quatorze Nantais survivants, 30 ther- 
midor an II ; acquittement, 28 fructidor. 

2. Accusation de Carrier, 21 brumaire an III. Décret d'arresta- 
tion, rendu par 498 voix sur 500, 3 frimaire. — Accusation de 
Fouquier-Tinville, 28 frimaire an III; condamnation, 28 floréal 
(419 témoins ont été entendus). — Accusation de Joseph Lebon, 
I*"" messidor an III: renvoi du procès au tribunal de la Somme, 
29 messidor; condamnation et exécution, le 24 vendémiaire an IV. 



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334 LA RÉVOLUTION 

bespierre. — Toutes ces lumières se rejoignent en une 
clarté terrible et qui s'impose même aux yeux qui s'en 
détournent : il est trop manifeste à présent que, pendant 
quatorze mois, la France a été saccagée par une bande 
de malfaiteurs * ; tout ce qu'on peut dire pour excuser 
les moins pervers et les moins vils, c'est qu'ils étaient 
nés stupides ou qu'ils étaient devenus fous. — A cette 
évidence croissante, la majorité de la Convention ne peut 

1. Cf. tome VII, livre III, ch. i et ii, et tome VIII, i6., ch. m etiv. 
— Quantité de pièces, imprimées à cette époque, montrent la qua- 
lité des souverains locaux. Dans le département de l'Ain, les princi- 
paux étaient a Anselme, qui avait placé la tête de Marat sur sa bouti- 
a que; Duclos, menuisier, vivant, avant le 31 mai, de son indus- 
« trie : il est devenu, depuis cette époque, un gros monsieur qui 
a vit de ses rentes, achète des domaines nationaux, a des mon- 
« très, des chevaux, des portefeuilles remplis d'assignats; Lai- 
« mant, tailleur d'iiabits endetté, a subitement meublé ses appar- 
« tements avec tout le luxe de l'ancien régime; il a des lits de 
« 100 pistoles, etc. ; Alban, maire, qui apposait partout les scellés, 
« était un serrurier, père de famille, qu'il soutenait de son tra- 
« vail : tout à coup il s'est reposé, a passé, de l'état de détresse 
« où il était, à un état de splendeur; il lui fallait des diamants, des 
« bagues d'oreilles; il avait toujours des habillements neufs, des 
« chemises de toile de Hollande, des cravates de mousseline, des 
« bas de soie, etc.... Quand on a levé les scellés chez les détenus 
« et chez ceux qui ont été guillotinés, on n'y a trouvé rien, ou du 
« moins très peu de chose. Alban a été dénoncé et incarcéré pour 
il s'être fait donner 400 livres par une femme de Mâcon, en pro- 
fit mettant de s'intéresser à son mari.... Voilà les patriotes de 
« l'Ain. RoUet, l'un d'eux, avait tellement elfrayé les campagnes 
a que les habitants se sauvaient par champs à son approche ; il 
« en a fait attacher deux, une fois, à sa voiture et les a conduits 
« longtemps de cette manière.... Un autre, Gharcot (de Virieu), 
« avant la Révolution, avait assassiné sur les grandes routes et 
« avait été banni trois ans pour une action de ce genre, d — 
(Bibliothèque nationale^ L**, 41, n" 1318 : La vérité en réponse aux 
calomnies dirigées contre le département de VAin^ lettre de Roux, 
vendémiaire an III.) 



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LA FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 335 

::3 soustraire, et les Montagnards lui font horreur; d'au- 
tant plus qu elle a des rancunes : les soixante-treize dé- 
tenus et les seize proscrits qui ont repris leurs sièges, 
les quatre cents muets qui ont si longtemps siégé sous 
le couteau, se souviennent de l'oppression qu'ils ont 
subie, et ils se redressent, d'abord contre les scélérats 
les plus souillés, ensuite contre les membres des anciens 
comités. — Là-dessus, selon sa coutume, la Montagne, 
dans les émeutes de germinal et de prairial an III, lance 
ou soutient sa clientèle ordinaire, la populace affamée, 
la canaille jacobine, et proclame la restauration de la 
Terreur; de nouveau, la Convention se sent sous la hache. 
— Sauvée par les jeunes gens et par la garde nationale, 
elle prend enfin courage à force de peur, et à son tour 
elle terrorise les terroristes : le faubourg Saint-Antoine 
est désarmé, dix mille Jacobins sont arrêtés, plus de 
soixante Montagnards sont décrétés d'accusation; on 
décide que Collot d'Herbois, Barère, Billaud-Varennes et 
Vadier seront déportés ; neuf autres membres des anciens 
comités sont mis en prison ; les derniers des vrais fana- 
tiques, Romme, Goujon, Soubrany, Duquesnoy, Bour- 
botte et Du Roy, sont condamnés à mort; aussitôt après 
la sentence, dans l'escalier du tribunal, cinq d'entre eux 
se poignardent ; deux blessés qui survivent sont portés a 
l'échafaud et guillotinés avec le sixième; deux autres 
Montagnards de la même trempe, Ruhl et Maure, se tuent 
avant la sentence*. — Désormais la Convention épurée 

4. Décret du 12 germinal an III : Collot, Barère, Billaud-Varennes 
et Vadier seront déportés ; huit Montagnards seront mis en état 



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336 U RÉVOLUTION 

se croit pure ; ses rigueurs finales ont expié ses lâchetés 
anciennes, et, dans le sang coupable qu'elle verse, elle 
se lave du sang innocent qu'elle a versé. 

Par malheur, en condamnant les Terroristes, c*est 
elle-même qu'elle condamne, car elle a autorisé et sanc- 
tionné tous leurs crimes. Sur ses bancs et dans ses co- 
mités, parfois au fauteuil de la présidence et à la tête de 
la coterie dirigeante, figurent encore plusieurs membres 
du gouvernement révolutionnaire, nombre de francs 
Terroristes comme Bourdon de l'Oise, Delmas, Bentabole 
et Reubell ; des présidents de la Commune de septembre 
comme Marie-Joseph Chénier; des exécutants du 51 mai 
comme Legendre; l'auteur du décret qui a fait en France 
six cent mille suspects, Merlin de Douai ; des bourreaux 
de la province, et les plus brutaux, les plus féroces, las 
plus voleurs, les plus cyniques, André Dumont, Fréron, 
Tallien, Barras. Eux-mêmes les quatre cents muets « du 
« ventre » ont été, sous Robespierre, les rapporteurs, 
les votants, les claqueurs, les agents des pires décrets 
contre la religion, la propriété et les personnes. Tous les 
fondements de la Terreur ont été posés par les soixante- 
treize reclus avant leur réclusion et par les seize pro- 

d'arrestation. — Décret du 14 germinal : même mesure contre 
neuf autres Montagnards. — Décret du 29 germinal : même me- 
sure contre Maribon-Montaut. — Décret du 6 prairial : vingt-neuf 
Montagnards sont mis en accusation. — Décret du 8 prairial : six 
Montagnards sont mis en état d'arrestation. — Décret du 9 prai- 
rial : neuf membres des anciens comités sont mis en état d'arres- 
tation. — Du 10 prairial au 22 thermidor an III, six Montagnards 
sont condamnés à mort, un à la déportation, vingt sont mis en 
état d'arrestation. 



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LA FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 357 

scrils avant leur proscription. Sauf dix ou douze qui se 
sont abstenus, la Convention unanime a mis le roi en ju- 
gement et Ta déclaré coupable ; plus de la moitié de la 
Convention, les Girondins en tête, ont voté sa mort. Il 
n'y a pas dans la salle cinquante hommes honorables, en 
qui le caractère ait soutenu la conscience, et qui, comme 
Lanjuinais, aient le droit de porter la tête haute*. Dans 
aucun de leurs décrets, bons ou mauvais, les sept cents 
autres n'ont eu pour premier objet l'intérêt de leurs 
commettants. Dans tous leurs décrets, bons ou mauvais, 
les sept cents autres ont eu pour premier objet leur in- 
térêt personnel. Tant que les attentats de la Montagne et 
de la plèbe n'ont atteint que le public, ils les ont approu- 
vés, glorifiés, exécutés ; s'ils se sont révoltés enfin contre 
la Montagne et contre la plèbe, c'est à la minute su- 
prême, uniquement pour sauver leurs propres vies. 
Avant comme après le 9 Thermidor, avant comme après 
le 1" Prairial, oppresseurs pusillanimes ou libérateurs 
involontaires, la bassesse et l'égoïsme ont été les grands 
ressorts de leur conduite. — C'est pourquoi « le mépris 
(( et l'horreur sont universellement déversés sur eux à 

1. Barbé-Marbois, Mémoires, préface, viii : a A cinquante hom- 
« mes près, qui étaient honnêtes et éclairés, Thistoire ne pré- 
a sente point d'assemblée souveraine qui ait réuni tant de vices, 
CL tant d'abjection et tant d'ignorance, d — Bûchez et Roux, 
XXXVII, 7. Discours de Legendre, 17 thermidor an 111 : a On 
« imprime qu'il y a, au plus, vingt hommes purs dans celle 
a Assemblée. » — 76., 27 (Arrêté de la section Lepelletier, 
10 vendémiaire an IV) : a II est constant que c'est à l'impéritie et 
a au brigandage des gouvernants actuels que nous avons été rede- 
c vables de la disette et de tous les maux qui l'ont accompa- 
<L gnée. » 

LA RÉVOLUTION, VI, T. VII 1. — 22 

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538 LA RÉVOLUTION 

« pleines mains * ; il n'y a que les Jacobins qui puissent 
« être plus odieux » . Si Ton supporte encore ces man- 
dataires infidèles, c'est parce que Ton compte les voir 
bientôt dehors. A la nouvelle prématurée que la Conven- 
tion va se dissoudre', les passants s'abordent dans la rue 
en s'écriant : « Nous en voilà quittes ; ils s'en vont, les 
« brigands!... Les gens sautillent et caracolent, comme 
<( incapables de contenir leur satisfaction ; on ne parle 
« de rien que du petit (Louis XVII, enfermé au Temple) 
« et des élections : tout le monde est d'accord pour ex- 
« dure les députés actuels.... On discute moins à pré- 
(( sent les crimes de chacun que l'insignifiance de tout 
« l'assemblage, et les épithètes de tarés, usés, corrompusy 
« ont presque remplacé celles de coquins et de scélérats. » 
— A Paris même, pendant les derniers mois de leur 
règne, c'est à peine s'ils osent paraître en public. « Dans 
« le costume le plus sale et le plus négligé', costume 
« que l'écharpe tricolore à franges d'or fait ressortir 
« encore davantage, ils cherchent à se dérober à la foule, 
« et, malgré cette modestie, ils n'échappent pas toujours 
(( aux insultes, encore moins aux malédictions des pas- 
« sants. » — Chez eux, en province, ce serait pis : leur 
vie y serait en danger; à tout la moins, on les roulerait 
dans le ruisseau, et ils le savent. « Sauf une vingtaine », 

1. Mallet du Pan, Corre»nondance avec la cour de Vienne^ I, 211 
(27 mai 4795), 

2. Un séjour en France de 1792 à 1795, 267, 271 (Amiens, 
13 mars et 12 avril 1795). 

5. Meissner, Voyage à Paris^ 125, 551. (L'auteur arrive à Paris 
le 22 septembre 1795.) 



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LA FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 539 

tous ceux qui ne parviendront point à entrer dans le 
nouveau Corps législatif intrigueront pour obtenir une 
place à Paris et deviendront « messagers d'État, employés 
(( dans les bureaux, huissiers dans les ministères »; 
faute d'autre emploi, ils accepteraient d'être « balayeurs 
« de la salle ». — Tous les refuges leur sont bons con- 
tre la réprobation pu})lique qui monte et déjà les sub- 
merge sous son flot. 

II 

Nul autre refuge pour eux que le pouvoir suprême, et 
nul autre moyen de s'y maintenir que l'arbitraire, la 
déloyauté et la violence. Dans la Constitution qu'ils fabri- 
quent, ils veulent rester les souverains de la France, et 
d'abord ils décrètent que, bon gré, mal gré, la France 
prendra parmi eux les deux tiers de ses nouveaux repré- 
sentants* ; pour qu'elle choisisse bien, il est prudent de 
lui imposer ses choix. 

A la vérité, sur les décrets spéciaux qui lui retran- 
chent les deux tiers de son droit d'éhre, on fait mine de 
la consulter; mais, comme en 1792 et 1793, on lui fa- 
brique sa réponse'. — En premier lieu, on a compté que 
la majorité des électeurs s'abstiendra de répondre. En 

1. Décrets du 5 et du 13 fructidor an III. 

2. Mallet du Pan, Correspondance avec la cour de Vienne^ I, 
292 (30 août 1795). — Moniteur, XXV, 518, 551 (séance du 5 fruc- 
tidor). — Le projet primitif de la commission des Onze était de 
faire choisir les deux tiers par la Convention elle-même. « Les 
« opposants, dit Mallet du Pan, ont profité du cri public pour 
« renverser cette entreprise de la cabale girondine. » — Le 3 fruc- 
tidor, Louvet monte trois fois à la tribune, afin de soutenir le pro- 



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540 LA RÉVOLUTION 

effet, depuis longtemps, expérience faite, la masse est 
dégoûtée des comédies plébiscitaires ; d'ailleurs la Ter- 
reur prolongée a étouffé chez elle le sentiment de l'in- 
térêt public* ; chacun ne songe plus qu'à soi. Depuis 
Thermidor, dans les bourgs et les campagnes, on a grand'- 
peine à trouver des maires, des officiers municipaux, 
même des électeurs du premier et du second degré ; les 
gens se sont aperçus qu'il était inutile et dangereux de 
faire acte de citoyen : ils se sont écartés des fonctions 
publiques. Un étranger écrit, après avoir traversé la 
France, de Bourg en Bresse à Paris* : « Sur cent fois que 
« j'ai demandé : Citoyen^ comment s'est passée l'assem- 
'i blée primaire de votre canton? Ton m'a répondu qua- 
« tre-vingt-dix fois : Moi, citoyen, qu'asce que f irions 
« faire là ? Ma fi ! Vont bin de la peine à s'entendre, ou 
(( Que voulez-vous? On était eh bin petit nombre; les 
« honnêtes gens restiont chez eux. » De fait, sur six mil- 
lions au moins d'électeurs^, cinq millions manquent à 

jet primitif de la commission : « Eh ! quelle assemblée électorale, 
a dit-il, serait meilleure que la vôtre? Tous, vous vous comiaissez 
« réciproquement. » — Louvet ajoute ce mot significatif : a Les 
a armées aussi voteront la Constitution nouvelle; je suis tran- 
« quille sur son sort. » 

1. Moniteur, XXII, 22 (Rapport de Lindet, 4« sans-culollide an II) : 
a Chacun se concentre aujourd'hui dans sa famille et calcule ses 
a ressources. » 

2. Meissner, 58. 

3. Décret du 5 fructidor an III : « Tous les Français qui ont 
a. voté dans les dernières assemblées primaires seront admis aux 
a assemblées pour l'acceptation de la Constitution. » — Archives 
nationales, A II, B, 638 (Récapitulation générale des votes sur la 
Constitution de l'an III et sur les décrets des 5 et 15 fructidor, 
imprimée par ordre de la Convention, vendémiaire' an IV). Nombre 
des votants sur l'acte constitutionnel, 1 107 368. 



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LA FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 341 

rappel, et Ton n'a point à s'embarrasser de leurs votes, 
puisqu'ils ne votent pas. 

En second lieu, on a pris des précautions pour ôter à 
ceux qui viennent et qui votent sur la Constitution l'idée 
de voter sur les décrets. Aucun article de la Constitution 
ni des décrets ne les y invite ; ils n'y sont engagés qu'à 
peine, en style vague, par une interrogation oratoire, 
dans une adresse tardive*. — De plus, sur les feuilles 
imprimées qu'on leur envoie de Paris, ils ne trouvent 
que trois colonnes, l'une pour marquer le nombre des 
voix qui acceptent la Constitution, l'autre pour marquer 
le nombre des voix qui la rejettent, la troisième pour 
écrire « les observations », s'il y en a. Point de colonnes 
distinctes pour marquer le nombre des voix qui accep- 
tent ou qui rejettent les décrets. Là-dessus, nombre 
d'électeurs illettrés ou médiocrement informés peuvent 
croire qu'on les a convoqués pour voter sur la Constitu- 
tion seulement, et point du tout sur les décrets : ce qui 
arrive, notamment dans les départements éloignés et 
dans les assemblées rurales. — Ailleurs, plus près de 
Paris, et dans les villes, beaucoup d'assemblées com- 
prennent que, si la Convention les consulte, c'est pour 

1. Moniteur, XXV, 637 (Adresse aux Français par La Révelliêre 
de Lépeaux, au nom de la commission des Onze, adjointe au dé- 
cret du 13 fructidor) : a Qu'on cesse enfin de contester la légiti- 
« mité de cette mesure ! La seule légitime est celle qui sauvera 
« la patrie. D'ailleurs, si la majorité des assemblées primaires de 
« France l'approuve, qui oserait dire que le peuple aurait 
« renoncé à sa souvei^aineté en énonçant ainsi sa volonté? » — 
Sur le détail et les circonstances des élections dans un départe- 
ment, cf. Sauzay, VII, 653 à 667. 



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542 LA RÉVOLUTION 

la forme ; répondre won serait inutile et même périlleux : 
mieux vaut le silence; très prudemment, sitôt qu'on 
mentionne les décrets, elles réclament « à l'unanimité d 
Tordre du jour*. C'est pourquoi, en moyenne, sur cinq 
assemblées primaires qui votent pour ou contre la Con- 
stitution, il ne s'en trouve qu'une qui vote pour ou contre 
les décrets ". — Tel est le procédé loyal que l'on emploie 
pour avoir l'avis de la nation. En apparence, on la pro- 

1. Archives nationales, A II, B, 688 (Procès-verbaux des assem- 
blées primaires de la Seine-Inférieure, Dieppe, section de la 
Liberté, séance du 20 fructidor). La Constitution y est acceptée à 
l'unanimité par quarante-quati^e votants, sur appel nominal ; puis, 
« avant de procéder à la nomination des électeurs, la loi concer- 
« nant le mode de réélection des deux tiers de la Convention a 
« été lue. Le président, ayant demandé si quelqu'un demandait 
c la parole sur cette loi, l'ordre du jour a été réclamé de toutes 
« parts D. — Incontinent les électeurs sont nommés, et rassem- 
blée se sépare. — Notez que le commis, chargé de résumer ce 
procès-verbal, écrit en marge : t Quarante-quatre votants; tous 
« ont accepté la Constitution à l'unanimité, ainsi que les décrets 
<L des 5 et 13 fructidor s. Il est dair que le commis a reçu des 
instructions à l'endroit des décrets, pour enfler le chifl're des 
acceptants; ce qui donne des doutes sur la sincérité du chiffre 
total fourni par la Convention. 

2. Ib.j A II, B, 638, Récapitulation générale. — J'ai relevé le 
nombre des assemblées primaires dans les 22 premiers dépar- 
tements de la liste alphabétique, c'«st-à-dire sur le quart du 
territoire, ce qui permet de conclure, par proportion, au terri- 
toire tout entier. Dans ces 22 départements, 1570 assemblées 
primaires votent sur la Constitution, et 328 seulement sur les 
décrets. — Voici quelques chiffres : Côtes-du-Nord, 84 assemblées 
primaires ; une seule vote sur les décrets et pour. — Bouches-du- 
Rhône, 90 assemblées primaires ; 4 votent sur les décrets, 2 pour 
et 2 contre. — Aude, 83 assemblées primaires; 4 votent sur les 
décrets, 3 pour, 4 contre. — Ariège, 59 assemblées primaires; 
2 votent sur les décret^ — Basses-Alpes, 48 assemblées primaires ; 
2 votent sur les décrets. — Alpes-Maritimes, 23 assemblées pri- 
maires ; pas une ne vote sur les décrets. 



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U FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 343 
voque à parler; en pratique, on obtient qu'elle se taise. 
Dernier expédient, et le plus ingénieux de tous : quand 
une assemblée primaire parle trop haut, on suppose 
qu'elle s'est tue. — A Paris, où les électeurs sont plus 
éclairés et plus décidés qu'en province, dans dîx-huit 
départements connus et peut-être dans plusieurs autres, 
les électeurs qui ont voté sur les décrets ont presque 
tous voté contre; même, en beaucoup de cas, leur pro- 
cès-verbal dit qu'ils ont voté contre, « à l'unanimité » ; 
mais ce procès-verbal omet de dire le chiffre précis des 
non. Sur quoi, dans le relevé total des non hostiles aux 
décrets, ces non ne sont point comptés*. Par cette fri- 

1. Archives nationales, A II, B, 688. — (Procès-verbaux des asseiiir 
blées primaires du département de la Seine, section Popincourt, 
9 vendémiaire). Cette section, apprenant que son vote contre les 
décrets « a été employé pour zéro dans le dépouillement général des 
a votes », proteste et déclare que, a lorsqu'elle a émis son vote 
a dans la séance du 22 fructidor, elle était composée de 845 citoyens, 
a représentant 2594 votants ». Néanmoins, dans la récapitulation 
générale de vendémiaire, son vote reste compté pour zéro. — 
Même remarque pour la section de la Fidélité. Son procès-verbal 
dit qu'elle rejette les décrets « à l'unanimité », et qu'elle est 
composée de plus de 1300 citoyens. Dans la récapitulation, son 
vote est aussi compté pour zéro. — Les totaux donnés par la 
récapitulation sont les suivants : votants sur la Constitution, 
1107 368; pour, 1057390; contre, 49978. — Votants sur les dé- 
crets, 314282; pour, 205498; contre, 108794. — Mallet du Pan 
(I, 313) estime à 80 000 le nombre des électeurs qui à Paris on 
rejeté les décrets. — Fiévée, Correspondance avec Bonaparte. 
Introduction, 126. — (Peu de jours avant le 13 Vendémiaire, 
Fiévée, au nom de la section du Théâtre-Français, vint, avec deux 
autres commissaires, vérifier, dans les bureaux de la Convention, 
les relevés qu'elle annonçait) : a Nous fîmes trois parts des pièces ; 
« chaque commissaire se chargea d'en relever une, la plume à la 
( main, et l'ensemble consciencieux de notre travail fut que, bien 
( que la Convention eût fait voter par masse, mais individuelle- 
a raent, tous les régiments qui étaient alors en France, la majo- 



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344 LA RÉVOLUTION 

ponnerie, dans le seul Paris, la Convention diminue de 
50000 le nombre des refusants, et pareillement, en pro- 
vince, à la façon d*un régisseur véreux qui, obligé de 
rendre ses comptes, supprime des chiffres et remplace 
les additions par des soustractions. — Voilà comment, 
à l'endroit des décrets, sur 300 000 votants qu'elle addi- 
tionne, elle peut annoncer 200 000 oui^ 100 000 noriy et 
proclamer que le peuple souverain, son maître, après 
lui avoir donné quittance générale et décharge plénière, 
certificat d'intégrité et brevet de capacité, l'investit de 
nouveau de sa confiance, et lui continue expressément 
son mandat. 

Reste à conserver par la force ce pouvoir usurpé par 
la fraude. — Aussitôt après la répression des émeutes 
jacobines, la Convention, menacée à droite, s'est tournée 
à gauche : il lui fallait des alliés, gens d'exécution ; elle 
en prend où elle en trouve, dans la faction qui l'a déci- 
mée avant Thermidor, et que depuis Thermidor elle 
décime. En conséquence, ses comités dirigeants suspen- 
dent les procédures contre les principaux Montagnards; 
nombre de Terroristes, les anciens présidents de section, 
u les matadors de quartier » arrêtés après le 1®'' Prai- 
rial, recouvrent au bout d'un mois leur liberté* ; ce sont 

« rite des voix était incontestablement contre son projet. Ainsi, 
« pour avoir voulu faire passer la loi d'élection à l'abri de la 
« Constitution, toutes les deux avaient été repoussées. r> 

1. Schmidt, Tableaux de Paris pendant la Révolution (Rapports 
du 1" et du 22 messidor an III) : a Les bons citoyens sont alarmés 
<L des mises en liberté nombreuses prononcées en faveur des 
a membres des Comités révolutionnaires ». — « La mise en liberté 
« de plusieurs Terroristes est généralement improuvée. » 

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LA FÎN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 345 

des bras excellents, habitués à frapper fort et sans crier 
gare, surtout quand il s*agit d'assommer ou d'éventrer 
les honnêtes gens. — Plus l'opinion publique se pro- 
nonce contre le gouvernement, plus le gouvernement se 
rejette vers les hommes à gourdins et à piques, vers les 
gens sans aveu, « expulsés des assemblées primaires », 
héros du 2 septembre et du 31 mai, nomades dangereux, 
reclus de Bicêtre, sicaires sans emploi, tape-dur des 
Quinze-Vingts et du faubourg Saint-Antoine*. A la fm, 
le 11 vendémiaire an III, il en ramasse quinze à dix-huit 
cents, qu'il arme et forme en bataillons* : ce sont si 
bien des brigands que, le lendemain,. Menou, « général 
(( en chef de l'armée de l'intérieur et commandant de la 
(( force armée de Paris » , vient, avec plusieurs officiers 
de son état-major, annoncer à la Commission des Cinq 

1. Mallet du Pan, Correspondance avec la cour de Vienne, I, 
250, 261 et 321 (Lettre du 26 septembre 1795) : a Les plus infâmes 
<L Terroristes ont été élargis; on a même fait échapper ceux qui 
« étaient détenus au château de Ham. On les appelle de tous les 
« coins du royaume; on en fait même arriver de l'étranger, de 
« l'Allemagne, de Belgique, de Savoie, de Genève. A mesure... 
« qu'ils entrent dans Paris, on leur donne des chefs, et on les 
« organise. Le 11 et le 12 septembre, ils commençaient à se 
« grouper publiquement et à menacer. J'ai la preuve que des 
c émissaires sont chargés de les recruter dans tous les lieux 
« dont je viens de parler, et de payer leur voyage jusqu'à la 
« capitale. -» 

2. Bûchez et Roux, XXXYII, 36, 49 (Rapports de Merlin de Douai 
et de Barras sur le 15 Vendémiaire). — Thibauc'.eau, Histoire de 
la Convention et du Directoire, I, 209. — Fabre de l'Aude, His- 
toire secrète du Directoirty I, 10 : a La Convention fit sortir des 
<L prisons 1500 à 1800 Jacobins forcenés, séides des anciens 
a membres du Comité de Salut public ». — Mallet du Pan {ib., I, 
332 357 361) estime à 3000 le nombre des Terroristes enrégi- 
mentée. 



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346 LA RÉVOLUTION 

(( qu'il ne veut pas de tels bandits dans son armée et 
« sous ses ordres » : « Je ne marcherai point, dit-il, 
« avec un tas de scélérats et d'assassins organisés en 
« bataillon », sous le nom de « patriotes de 89 ». — En 
effet, c'est de l'autre côté que sont les vrais patriotes de 
89, les constitutionnels de 1791, les libéraux sincères, 
« 40 000 propriétaires et marchands* », l'éhte et la 
masse du peuple parisien, « la majorité des hommes 
« véritablement intéressés à la chose publique ». Et, en 
ce moment, leur seul objet est le salut commun. Répu- 
blique ou royauté, ce n'est là, pour eux, qu'une pensée 
d'arrière-plan, secondaire; restauration de l'ancien ré- 
gime, aucun n'y songe; établissement d'une monarchie 
limitée, très peu s'en préoccupent*. Quand on demande 
« aux plus échauffés » quel gouvernement ils veulent 
mettre à la place de la Convention, ils répondent" : « Nous 
« ne voulons plus d'elle, nous ne voulons rien d'elle, 
« nous voulons la république et d'honnêtes gens pour 
« nous gouverner. » Rien au delà : leur soulèvement 
n'est pas une insurrection politique contre la forme du 
gouvernement établi, mais une insurrection morale con- 
tre les criminels en place. — C'est pourquoi, lorsqu'ils 

i. Barbé-Marbois, Mémoires^ 9. — Meissner, 246. 

2. Mallet du Pan, ib., I, 282 (Lettre du 46 août 4795) : a A Paris, 
a les patriotes de 4789, soit les anciens constitutionnels, ont 
a repris le dessus. Les régicides ont la plus grande horreur pour 
« cette classe, parce qu'ils la regardent comme cent fois plus 
a dangereuse que les aristocrates prononcés. » — i6., 346, — 
Meissner, 229 : « Les sectionnaires ne voulaient fortement ni la 
« république, ni la monarchie, mais seulement des hommes 
« éclairés et probes pour les places de la Convention nouvelle. » 

3, Lavalette, Mémoires, I, 462, 470. 



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LA FIN DU GOUVERNEMENT REVOLUTIONNAIRE 347 
voient la Convention armer contre eux leurs anciens 
bourreaux, o les hommes-tigres » de la Terreur, de mal- 
faiteurs avérés, ils ne se contiennent plus. « Ce jour-là, 
(( dit un étranger qui est à Paris S dans plusieurs lieux 
(( publics, je vis partout l'expression du plus Violent dé- 
« sespoir, de la fureur et de la rage.... Sans cemalheu- 
« reux arrêté, probablement l'insurrection n'eût pas 
« éclaté » : s'ils prennent les armes, c'est parce qu'ils 
se sentent ramenés sous les piques des septembriseurs 
et sous la hache de Robespierre. — Mais ils ne sont que 
des gardes nationaux; la plupart n'ont pas de fusils*; 
la poudre leur manque; les mieux pourvus n'ont que 
cinq ou six coups à tirer; « la très grande majorité ne 
« pense pas aller au combat » ; ils s'imaginent « qu'il 
« s'agit seulement d'appuyer une pétition par leur pré- 
« sence » ; point d'artillerie, point de chef véritable ; 
emportement, désordre, précipitation, fausses manœu- 
vres'. — Au contraire, du côté de la Convention, avec 

1. Meissner, 236. — Quantité de détails montrent la figure et 
le caractère des Jacobins mâles et femelles dont il s'agit ici. Par 
exemple, Carnot (Mémoires, I, 581) dit, dans son récit de la précé- 
dente émeute (l**" prairial) : a Un être à face horrible s'était mis 
a à califourchon sur mon banc, et ne cessait de répéter : Cest 
(L aujourd'hui qu'on va vous faire passer le goût du pain; et 
a des furies, placées dans les tribunes, faisaient le geste de la 
a guillotine. » 

2. Meissner, 238. — Fiévée, I, 127, et pages suivantes. 

3. Mallet du Pan, I, 333 et suivantes (Lettre du 24 octobre 1795) : 
4 Barras ne répéta pas la faute de la Cour au 10 août, de s'en- 
« fermer dans le Château et dans les Tuileries : il fit garnir de 
tt troupes et d'artillerie toutes les avenues.... L'argent et les assi- 
a gnats à la main, Fréron et deux autres représentants avaient 
c ramassé dans le faubourg Saint-Antoine quatre ou cinq cents 
« bandits qu'on joignit aux Terroristes; c'étaient là ces prétendus 



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348 U RÉVOLUTION 

les anciens sacripants de Henriot, il y a huit ou neuf 
mille soldats de Tarmée régulière, et Bonaparte ; ses ca- 
. nous, qui enfilent la rue Saint-Honoré et le quai Voltaire, 
jettent bas cinq ou six cents sectionnaires ; le reste se 
disperse, et désormais, contre la faction jacobine, quoi 
qu'elle fasse, les Parisiens matés ne reprendront plus 
leurs fusils. 

III 

Voilà derechef l'autorité suprême aux mains de la 
coterie révolutionnaire. — Conformément à ses décrets 
dé fructidor, elle oblige d'abord les électeurs à prendre 
dans la Convention les deux tiers des nouveaux repré- 
sentants, et comme, malgré ses décrets, les assemblées 
électorales n'ont point réélu assez de conventionnels, 
elle nomme elle-même, sur une liste fabriquée par son 
Comité de Salut public, les cent quatre qui manquent : 
de cette façon, au Conseil des Cinq-Cents comme au 
Conseil des Anciens, dans les deux chambres du Corps 
législatif, elle se fait une majorité certaine. Au pouvoir 
exécutif, dans le Directoire, elle s'assure l'unanimité ; 
car, par une adroite confection des listes, les Cinq-Cents 

« bataillons des sections fidèles^ que l'on venait annoncer à la 
a Convention avec étalage; nulle section n'envoya ses bataillons, 
a à la réserve de celle des Quinze-Vingts, qui, dès l'origine, s'était 
« séparée des quarante-sept autres. — Le jardin et les cours des 
« Tuileries ressemblaient à un camp de bombance, où les Comités 
« faisaient distribuer des flots de vin et des comestibles en tout 
« genre ; nombre de leurs défenseurs étaient ivres ; on maintenait 
« la troupe de ligne à force d'argent et de boisson. » — Après le 
13 Vendémiaire, la Convention fait encore entrer, pour contenir 
Paris, un renfort de troupes de ligne, huit ou neuf mille hommes. 



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LA FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNATRE 349 

imposent aux Anciens leurs candidats, cinq noms choisis 
d'avance, Barras, La Révellière de Lépeaux, Reubell, Le- 
tourneur, Siéyès, puis, sur le refus de Siéyès, Carnot, tous 
régicides et, par ce terrible titre, engagés sur leur tête 
à maintenir au pouvoir la faction régicide. — Naturelle- 
ment, c'est parmi ses pareils que ce Directoire choisit 
ses agents*, ministres et employés des ministères, am- 
bassadeurs et consuls, officiers de tout grade, receveurs 
des impositions directes, préposés aux contributions 
indirectes, administrateurs des domaines nationaux, 
commissaires près des tribunaux civils et correctionnels, 
commissaires près des administrations départementales 
et municipales. De plus, ayant le droit de suspendre et 
destituer les administrations élues, il en use; si, dans 
quelque ville, canton ou déparlement, les autorités lo- 
cales lui semblent antijacobines, il les casse, et, tantôt 
de son chef, tantôt avec l'assentiment du Corps législa- 
tif, il les remplace par les Jacobins de l'endroit*. — Au 
reste, la Convention a fait de son mieux pour débarras- 
ser ses clients de leurs adversaires les plus notables et 
de leurs concurrents les plus populaires : la veille du 
jour où elle s'est dissoute s, elle a exclu de toute « fonc- 
« tion législative, administrative, municipale et judi- 

1. Constitution de Van llî, titres YI et VII. 

2. Albert Babeau. Histoire de Troyes^ II, 567 et suivantes. — 
Sauzay, Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Doubs. 
VIII, ch. LU et Liv. — Loi du 4 pluviôse an IV, autorisant le Direc- 
toire exécutif à nommer les membres qui, jusqu'au l*' thermidor 
an IV, composeront les administrations municipales de Bordeaux, 
Lyon, Marseille et Paris. 

3. Décret du 3 brumaire an lY. 

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350 U RÉVOLUTION 

a claire », même de celle de juré, non seulement les 
individus qui, à tort ou à raison, ont été portés sur irne 
liste d'émigrés et n'ont pas encore obtenu leur radia- 
tion définitive, mais aussi leurs pères, fils et petits-fils, 
frères et beaux-frères, leurs alliés au même degré, leiirs 
oncles et neveux, probablement deux ou trois cent miilc 
Français résidents, presque toute l'élite de la nation, et 
elle y adjoint le reste de cette élite, tous les honnêtes 
gens énergiques qui, dans les dernières assemblées pri- 
maires ou électorales, ont « provoqué ou signé » quel- 
que manifestation contre son despotisme; s'ils sont 
encore en fonctions, qu'ils se démettent dans les vingt- 
quatre heures : sinon, bannis à perpétuité. — Par cette 
incapacité légale des antijacobins, le champ est libre 
Dour les Jacobins ; en plusieurs endroits, faute de candi- 
dats à son gré, le plus grand nombre des électeurs 
s'abstient ; ailleurs les Terroristes recourent à leur an- 
cien procédé, c'est-à-dire à la violence brutale*. — Dès 

4. Archives nationales, AF, II, 65 (Lettre du général Kerraorva.1 
au Comité de Salut public, Valenciennes, 22 fructidor an III). A 
Valenciennes, pendant les élections, « les meneurs des sections se 
a sont permis de faire chasser à coups de poing des assemblées 
< primaires les hommes probes qui avaient toutes les qualités 
« requises pour obtenir les suffrages.... J'ai su que ces factions 
a étaient montées par les brise-scellés, les patriotes au vol, ces 
tt hommes qui ont dilapidé la fortune publique et particulière, 
tt membres de la Commune, qui jouissent ici des maisons et biens 
a d'émigrés qu'ils se sont fait adjuger cent fois au-dessous de 
a leur valeur.... Ils sont tous nommés électeurs.... Ils ont payé.... 
« et payent encore pour agiter, pour intimider les hommes probes 
« par la terreur, afin de conserver leurs dilapidations et attendre ' 
« 1 occasion de les continuer.... Au sortir des élections, ils ont 
« envoyé des audacieux, payés sans doute, pour insulter les pas- 
« sants sur la place, en les nommant chouans, royalistes. » (Il 



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U FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 351 

qu'ils ont retrouvé J'appui du gouvernement, ils ont 
relevé la tête; à présent ils sont les favoris en titre. La 
Convention leur a rendu les droits civiques qu'elle 5te 
à leurs adversaires : a tout décret d'accusation ou d'ar- 
« reslation » rendu contre eux, tout mandat d'arrêt mis 
ou non à exécution, toute procédure ou poursuite com- 
mencée, tout jugement à propos de leurs actes révolu- 
tionnaires, est aboli*. « Les plus atroces » Montagnards, 
les proconsuls les plus ensanglantés et les plus salis, 
Dartigoeyte et Piochefer Bernard, Darthé, le secrétaire de 
Lebon, Rossignol, le massacreur de Septembre, les pré- 
sidents des anciens comités révolutionnaires, « les pa- 
« triotes au vol, les brise-scellés», les égorgeurs, se 
promènent, le front haut, sur le pavé de Paris*. Barère 
lui-même, qui, condamné à la déportation, a cheminé 



annonce l'envoi des procès-verbaux à l'appui.) — Mercier, le Notu 
veau Paris, II, 315. A Paris, les gens paisibles refusent d'aller 
voter, pour éviter a les coups de chaises et les taloches ». — 
Sauzay, VIII, 9. A Besançon, le 6 novembre 1795, sur 5309 inscrits, 
il n'y a que 1324 votants, et tous les élus sont terroristes. — 
Archives nationales, F', 7090. (Documents sur l'émeute jacobine 
des 4 et 5 nivôse an IV, à Arles) : a Les exclusifs ou amnistiés 
« ne considéraient la Constitution que comme un moyen d'arriver, 
(1 par la possession exclusive des places, à une nouvelle anar- 
d chie ».... <L Cris et hurlements souvent répétés : « Vive Marat! 
a Au Panthéon, Robespierre! » — a La principale bande se com- 
a posait de vrais Terroristes, de ces hommes qui, sous le règne 
« de Robespierre, portaient la guillotine en triomphe, et imitaient 
(I son jeu cruel à tous les coins de rues sur un mannequin qu'ils 
û avaient fait faire exprès.... » — a Visites domiciliaires,... ils 
< fouillent partout, volent bijoux, argent, effets. » 

1. Décret du 4 brumaire an IV. 

2. Mallet du Pan, II, 365. — Schmidt (Rapports de police des 
26 et 27 brumaire). 



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352 LA RÉVOLUTION 

en France à travers rexécration universelle, et qui, par- 
tout sur son passage, à Orléans, Tours, Poitiers, Niort, 
a failli être déchiré parle peuple, Barère n'est pas expé- 
dié à la Guyane; on tolère qu'il s'échappe, se cache et 
vive tranquille à Bordeaux. Bien mieux, des convention- 
nels de la pire espèce, comme Monestieret Foussedoire, 
rentrent dans leur département natal, pour y gouverner 
en qualité de commissaires du gouvernement. 

Considérez l'effet de ces élargissements et de ces 
nominations dans une ville qui, comme Blois, a vu les 
assassins à l'œuvre, et qui depuis deux mois suit leur 
procès *. — Sept d'entre eux, membres des comités révo- 
lutionnaires, commandants de la force armée, membres 
du district ou du département, agents nationaux dans 
rindre-et-Loire, chargés de conduire ou recevoir une 
colonne de 800 laboureurs, paysannes, prêtres et sus- 
pects, en ont fait fusiller, sabrer, noyer et assommer en 
chemin près de 600, non pour se défendre contre eux 
ou pour les empêcher de fuir, car ces pauvres gens, liés 
deux à deux, marchaient comme des moutons sans pro- 
férer un murmure, mais pour donner un bel exemple 
révolutionnaire, pour maintenir leurs administrés par la 
terreur, pour se garnir les poches *. Une enquête minu- 

1. Dufort de Cheverny (Mémoires manuscrits communiqués par 
M. Robert de Crèvecœur). — Rapport de l'accusateur public, en 
date du 15 thermidor an III, d'après les pièces et procédures 
remises le 16 messidor par le directeur du jury d'accusation, par 
les jugés de paix de Chinon, Saumur, Tours, Amboise, Blois, 
Beaugency, etc., sur la dénonciation des administrateurs du dé- 
partement de Loir-et-Cher, en date du 30 frimaire an II, à propos 
de la fusillade exécutée à Blois le 19 frimaire an II. 

2. De Saumur à Montsoreau, on pouvait suivre le convoi par los 

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U FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 555 

tieuse a déroulé devant les juges, les jurés et le public de 
Blois la série solennelle des témoignages authentiques 
et vérifiés; huit jours de débats ont parfait l'évidence 
flagrante, et la sentence va être rendue. Subitement, 
deux semaines avant le 13 Vendémiaire, un décret annule 
la procédure, qui a déjà coûté 600 000 livres, et pres- 
crit de la recommencer sous d'autres formes. Puis, 
après le 13 Vendémiaire, le représentant Sevestre vient à 
Blois, et son premier soin est d'élargir les massacreurs. 
— Une trentaine de coquins ont régné à Blois pendant 
la Terreur, tous étrangers, sauf quatre ou cinq, « tous 
« plus ou moins entachés de crimes », d'abord les princi- 
paux égorgeurs, Hézine, Gidouin et leurs complices des 
districts voisins, Simon et Bonneau; avec eux, l'ex- 
maire de Blois, Besard, jadis soldat, concussionnaire 
convaincu, voleur des caves qu'il mettait sous le séques- 
tre ; Berger, ex-cordelier, puis dragon, qui, le pistolet à 

traces de sang sur la route; les chefs faisaient fusiller ceux qui 
tombaient de fatigue. — Arrivée à Blois le 18 frimaire; Hézine 
dit, devant la Maison commune : « Demain matin, on leur don- 
a nera une bonne correction, et nous ferons voir aux Blésois 
« couune on les arrange. » — Le lendemain, Hézine et Gidouin, 
se promenant avec Lepetit, chef de l'escorte, dans la cour de 
l'auberge, lui disent : a Tu vas nous en faire fusiller; il faut 
<L nous en faire fusiller de ces sacrés gueux de prêtres, pour 
d faire un exemple au peuple. » Lepetit fait sortir quatre paysans, 
les range lui-même au bord de l'eau, les fait fusiller et jeter dans 
la rivière. Hézine et Gidouin crient : a Vive la nation! » — Puis 
Gidouin dit à Lepetit : a Est-ce que tu ne feras fusiller que ces 
« quatre paysans-là? Tu ne nous feras pas fusiller quelques 
« curés? B Cinq prêtres sont fusillés. — A Beaugency, nouvelles 
fusillades; les chefs prennent la meilleure part des dépouilles, 
entre autres Lepetit, qui fait monter un coffre dans sa chambre, 
s'approprie les effets qu'il contient, vend un lit et un matelas. 

u IIÉVOLOTIOX, VI, T. VIII. — -5 



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354 LA RÉVOLUTION 

la main, a forcé le supérieur de son ancien couvent 
à lui livrer le trésor de la communauté ; Giot, jadis offi- 
cier de la bouche chez Monsieur, puis juge dans les 
massacres de Septembre, puis commissaire à l'armée 
des Pyrénées et pillard en Espagne, puis secrétaire au 
tribunal de Melun dont il a volé la caisse; d'autres 
encore, nomades et déclassés du même acabit, la plu- 
part buveurs et faiseurs de ripailles, un ex-maître d'é- 
cole, un ex-coiffeur de femmes, im ex-porte-chaise : ce 
sont tous ces drôles que le gouvernement choisit pour 
agents, et, sous de nouveaux titres, ils reprennent leurs 
anciennes places. À la tête de la force armée est le gé- 
néral Bonnard, qui mène une fille avec lui et passe son 
temps en orgies, picoreur en tout genre et fripon si 
éhonté que, trois niois plus tard, il sera condamné à six 
ans de fers*; dès son arrivée, il a organisé àBlois a une 
(< garde soldée, composée de tous les plus abjects 
a Jacobins». — Ailleurs, comme ici*, c'est bien le 
personnel de la Terreur, ce sont les petits potentats 
déchus après Thermidor, c'est la bohème politique qui 

1. Dufort de Cheverny, Mémoires (mars 1796) : « Cependant 
a les jeunes gens de la réquisition se cachaient ; Bonnard les fai- 
« sait payer et, malgré cela, les faisait partir. Bâillon, commis- 
« saire des guerres, nous conta qu'il avait payé à Bonnard 
« 900000 livres en assignats en douze jours, et 1400000 en 
a vingt jours; sur le mémoire, il y avait pour 35000 livres de 
a plumes, canifs, encre et papier. » 

2. Mallet du Pan, Correspondance avec la cour de Vienne, I, 
583 (Lettre du 13 décembre 1795) : a Le Directoire continue à 
« placer les Terroristes dans les emplois de confiance. Les agents 
« du gouvernement cassent arbitrairement les autorités consti- 
< tuées' dans les départements, et les remplacent par des Jaco- 
c bins. B 



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LA FIN DU GOUVERNEMENT REVOLUTIONNAIRE 355 

rentre en fonctions; et il semble que, par le 45 vendé- 
miaire, la bande jacobine ait conquis la France une 
seconde fois. 

IV 

Non pas encore cependant, car, si elle a regagné 
Tautorité, elle n'a pas ressaisi la dictature. — Vaine- 
ment Barras et Tallien, Dubois de Crancé, Merlin de Douai 
et M.-J. Chénier, Delmas, Louvet, Siéyès et leur séquelle, 
les grands pourris, les habitués du pouvoir, les théo- 
riciens despotiques et sans scrupule, ont tâché de recu- 
ler indéfiniment l'ouverture du Corps législatif, de cas- 
ser les élections, de purger la Convention, de rétablira 
leur profit cette concentration totale des pouvoirs qui, 
sous le nom de gouvernement révolutionnaire, a fait de 
la France un pachalick aux mains de l'ancien Comité de 
Salut public* : la Convention a pris peur pour elle-même ; 
au dernier moment, le complot a été démasqué, le coup a 
manqué', la Constitution décrétée a été mise en jeu, le 
régime de la loi a remplacé le régime de l'arbitraire. 

1. Thibaudeau, Histoire de la Convention^ I, 243 : « Tallien, 
a Barras, Chénier et Louvet ne parlaient que d'annuler les élec- 
<t tions.... La barre et la tribune ne retentissaient plus que des 
« propositions les plus révolutionnaires. La Montagne était d'une 
« audace inouïe. Les tribunes publiques étaient garnies d'affidés, 
« qui l'applaudissaient avec fureur.... Tallien et Barras régnaient 
« et se partageaient la dictature. Depuis le 13 vendémiaire, la 
a Convention ne délibérait plus qu'au milieu d'un camp; les 
<L alentours, les tribunes, la salle même étaient investis de mili- 
« taires et de Terroristes. » — Mallet du Pan, Correspondance 
avec la cour de Vienne j I, 248 (Lettre du 31 octobre 1795). 

2. Thibaudeau, ib., I, 246 et suivantes. — Moniteur (séance du 
1" brumaire). Discom^s de Thibaudeau. 



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mm 



356 LA RÉVOLUTION 

Par cela seul, rinvasion jacobine est contenae, puis 
arrêtée ; la nation est en état de se défendre et se dé- 
fend, regagne peu à peu le terrain perdu, même au 
centre. — A Paris, le corps électoral *, qui est obligé de 
prendre dans la Convention les deux tiers de ses dépu- 
tés, n'en prend aucun dans la députation régicide qui 
représente Paris; tous ceux qu'il nomme, Lanjuinais, 
Larivière, Defermon, Saladin, Boissy d'Anglas, ont voulu 
sauver le roi, et presque tous ont été proscrits après le 
31 mai. Môme esprit dans les départements : les mem- 
bres de la Convention pour lesquels la province montre 
une préférence décidée sont justement les plus notables 
des anti-Jacobins; Thibaudeau est réélu par 32 collèges, 
Pelel de la Lozère par 71, Boissy d'Anglas par 72, Lan- 
juinais par 73. Quant aux 250 du nouveau tiers, ce sont 
des libéraux de 1789 ou des modérés de 1791 ', la plu- 
part honorables, plusieurs instruits et d'un vrai mérite, 

1. Mallet du Pan, ib., I, 328 (Lettre du A novembre 1795] : 
a Presque tous les électeurs nommés à Paris sont d'anciens 
a administrateurs, des écrivains sages et distingués, des pér- 
il sonnes recommandables par leur état ou leur fortune ou leur 
« bon esprit, royalistes de 1789, c'est-à-dire à peu près dans le 
« sens de la Constitution de 1794, corrigée essentiellement dans 
« ses bases fondamentales. M. d'Ormesson, ancien contrôleur 
« général des finances, le marquis de Gontaut, M. de Vaudeuil, 
<i ancien maître des requêtes, M. Garnier, ancien conseiller au 
a Chûtelet de Paris, et d'autres du même ordre, sont au nombre 
a des électeurs. C'est un autre monde : en un mois, on a rétro- 
a gradé de ciiKi ans. » — Ib., 543, 350, 359, 373. 

'2. Barbé-Marbois, Journal d'un déporté, préface, xiv : « Hors 
a cinq ou six hommes qu'.on pouvait regarder comme suspects 
« de royalisme, les plus animés n'étaient réellement irrités que 
« contre la conduite despotique et la déprédation des Directeurs, 
a et uon contre le régime républicain. » 



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LA FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 357 

jurisconsultes, officiers, administrateurs, membres de 
la Constituante ou Feuillants sous la Législative, Ma- 
thieu Dumas, Vaublanc, Dupont de Nemours, Siwéon, 
Barbé-Marbois, Tronson du Coudray. En particulier, la 
capitale a choisi Dambray, ancien avocat général au 
Parlement de Paris, et Pastoret, ancien ministre de 
Louis XVI ; les deux célèbres avocats qui ont plaidé pour 
le roi devant la Convention, Tronchet et de Sèze, ont été 
nommés par Versailles. — Or, avant le 13 Vendémiaire, 
deux cents membres de la Convention étaient déjà de 
cœur avec les électeurs parisiens S contre les Terroris- 
tes. Cela fait dans le Corps législatif une grosse mino- 
rité d'opposants, qui marchent abrités par la Constitu- 
tion; derrière elle et derrière eux, en attendant mieux, 
l'élite et la pluralité des Français s'abritent. Le Directoire 
est obligé de ménager ce large groupe si bien soutenu 
par l'opinion publique, partant de ne pas trop gouver- 
ner à la turque, de respecter, sinon l'esprit, du moins le 
texte de la loi, de ne pas exercer sur les élections locales 
une contrainte trop impudente. — C'est pourquoi la 
plupart des élections locales restent à peu près libres ; 

i. Mallet du Pan, z6., I, 369 (Lettre du 22 novembre 1795) : 
« Jamais la résistance des sections n'eût éclaté si unanime et si 
a persévérante, sans les incitations de deux cents membres mo- 
a narchistes de la Convention et sans les secours auxquels ils 
« s'étaient engagés. Ils avaient promis de monter à la tribune, 
a d'y défendre la cause de Paris, d'entraîner la majorité, et. dans 
« le cas où ils' ne parviendraient pas à faire révoquer le décret 
a des Deux-Tiers, de se séparer de la Convention et de venir 
4 siéger au milieu des sections : la pusillanimité de ces deux 
« cents membres les fit manquer à toutes ces promesses.... Je 
« garantis la certitude de cette anecdote. » 

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358 LA RÉVOLUTION 

malgré le décret qui exclut des places présentes et futu- 
res tout parent d'un émigré et tout adversaire notoire 
du gouvernement, malgré la peur, la lassitude et le dé- 
goût, malgré le petit nombre des votants, la rareté des 
candidats et le refus fréquent des élus*, la nation 
exerce en somme la faculté de nommer, selon ses pré- 
férences, ses administrateurs et ses juges. — En consé- 
quence, la très grande majorité des nouveaux adminis- 
trateurs, au département, au canton, à la municipalité, 
et la très grande majorité des nouveaux juges, au civil, 
au criminel, au tribunal de paix, sont, comme le nou- 
veau tiers de la Convention, des hommes estimés, purs 
d'excès, ayant gardé leurs espérances de 89, mais pré- 
servés dès l'abord ou guéris très vite de la fièvre révo- 
lutionnaire. Entre leurs mains, chaque décret de spolia- 
tion et de persécution s'amortit : on les voit, appuyés 
sur la volonté persistante et manifeste de leurs électeurs 
présents, résister aux commissaires du Directoire, à tout 
le moins réclamer contre les exactions et les brutalités, 
atermoyer en faveur des proscrits, émousser ou détour- 
ner la pointe de l'épée jacobine. 
Et, d'autre part, le gouvernement qui tient cette épée 

1. Souvenirs et journal ctun bourgeois d'Évreux^ 103, 106 : 
« La Constitution a été acceptée par un très petit nombre de 
a citoyens; car, dans la section du Nord, il ne se trouva que 
tt 150 votants tout au plus, tandis qu'il devait se trouver, d'après 
a l'estimation, 1200 à 1500 votants (6 septembre 1795). » — « Le 
a mardi 10 novembre, les assemblées des sections d'Évreux ache- 
« vèrent leurs nominations du juge de paix et de ses assesseurs 
a et de cinq officiers municipaux. La nomination fut très longue, 
« car il y eut beaucoup de refusants. > 

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U FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 359 

n'ose pas, comme le Comité de Salut public, renfoncer 
jusqu'à la garde ; s'il la maniait à Tancienne façon, elle 
pourrait bien lui échapper; dans son propre camp, les 
furibonds sont prêts à lui en arracher la poignée pour 
lui en faire sentir la lame. Il faut bien qu'il se défende 
contre les clubs renaissants, contre Babeuf et ses 
complices, contre les désespérés qui, par un coup de 
main nocturne, essayent de soulever le camp de Gre- 
nelle : ils sont là, dans Paris, quatre ou cinq mille en- 
trepreneurs « d'une Saint-Barthélémy civique » ; en tête, 
les anciens conventionnels qui n'ont pu se faire réélire, 
Drouet, Amar, Vadier, Ricord, Laignelot, Choudieu, Hu- 
guet, Gusset, Javogues ; à côté d'eux, des amis de Ghâ- 
lier, des sectateurs de Robespierre ou de Marat, des 
disciples de Saint-Just, Bertrand de Lyon, Buonarroti, 
Antonelle, Rossignol et Babeuf; derrière eux, les ban- 
dits de la rue, « ceux qui ont arsouillé pendant la Révo- 
(( lution », concussionnaires sans place ou septembri- 
seurs sans emploi, bref le reliquat de la clique 
terroriste ou de l'armée révolutionnaire; leur plan, 
conforme à leurs précédents, à leur caractère et à leurs 
principes, consiste, non seulement à expédier « les scé- 
(dérats à porte cochère, les richards, les accapareurs », 
tous les députés et fonctionnaires qui ne se démettront 
pas à la première sommation, mais encore et particu- 
lièrement à tuer « le général de l'intérieur, son état- 
« major, les sept ministres et les cinq panachés du 
(( Luxembourg », c'est-à-dire les cinq Directeurs eux- 
mêmes : de tels alliés sont incommodes. — Sans doute 



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360 LA RÉVOLUTION 

le gouvernement, qui les considère comme ses enfants 
perdus et peut avoir besoin d'eux aux moments criti- 
ques, les épargne de son mieux *, laisse Drouet s'échap- 
per et traîne en longueur le procès des Babouvistes; 
deux de ceux-ci seulement sont guillotinés, Babeuf et 
Darthé; la plupart des autres sont absous ou s'évadent. 
Néanmoins, pour son propre salut, il est conduit à se 
séparer des Jacobins enragés, partant à se rapprocher 
des citoyens paisibles. — Par cette discorde interne de 
la faction régnante, les honnêtes gens se maintiennent 
dans les places qu'ils ont occupées aux élections de 
l'an IV ; aucun décret ne vient leur enlever leurs armes 
légales, et dans le Corps législatif, comme dans les 
administrations et les tribunaux, ils comptent bien em- 
porter de nouveaux postes aux élections de l'an V. 



« Il y avait longtemps » écrit un petit marchand 
« d'Évreux*, que l'on n'avait vu tant de monde aux élec- 
« tions.... On nomma huit électeurs pour la ville, qui 
« tous réunirent, dès le premier tour de scrutin, la ma- 

1. Thibaudeau, Mémoires sur la Convention et le Directoire y II, 
58. — Mallet du Pan, Correspondance avec la cour de Vienne, II, 
281. — Dufort de Cheverny, Mémoires (manuscrits). (Il est à Ven- 
dôme, par curiosité, et assiste au procès) : a Germain, gai et plein 
« d'esprit, se moquait des jurés : Ils sont bien bêtes, disait-il, 
« de ne pas voir de conspiration, lorsqu'il y en a une des mieux 
« faites qui aient jamais existé.... Au surplus j'ai conspiré, je 
a conspirerai toujours. » 

2. Souvenirs et journal cTun bourgeois d'Évreux j 118 (24 mars 
1797). 



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LA FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 361 
(( jorité absolue des suffrages.... Tout le monde s'était 
« porté aux élections pour ne laisser nommer électeur 
« aucun des Terroristes, qui annonçaient que leur règne 
(( allait revenir. » — Aux environs de Blois, un proprié- 
taire rural, le plus circonspect et le plus passif des 
hommes, note dans son journal* que « c'est le moment 
« de payer de sa personne.... Tout homme bien pensant 
« s'est promis de ne refuser aucune place où on le nom- 
« mera, pour en fermer la porte à tous les Jacobins.... 
« On espère, non sans raison, que le plus grand nombre 
(( des électeurs ne seront point Terroristes, et que, la 
« majorité du Corps, législatif étant bonne, la minorité 
« des enragés, qui n'a plus qu'un an d'existence, fera 
(( place, en 1798, à des gens probes et point chargés 
a de crimes.... Dans les campagnes, les Jacobins ont eu 
(( beau faire : les gens aisés, qui employaient une partie 
(( des Votants, eurent leurs suffrages, et tout proprié- 
« taire voulait l'ordre.... Les modérés acceptaient de 
(( voter n'importe pour quel candidat, pourvu qu'il ne 
« fût pas Jacobin. . . . Dans le département, sur 230 élec- 
(( teurs, il y en eut 180 qui étaient des gens honnêtes et 
« probes.... Ceux-ci s'attachaient à la dernière Consti- 
(( tution comme à leur seul palladium, tous sans son- 
« ger à rétabUr l'ancien régime, sauf un petit nombre » . 
— Rien de plus net que leur but : ils sont pour la Con- 
stitution contre la Révolution, pour le pouvoir limité 
contre le pouvoir discrétionnaire, pour la propriété 

1. Dufortde Cheverny, Mémoires (mars 1797) 

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362 LA RÉVOLUTION 

contre le vol, pour les honnêtes gens contre les vauriens. 
— « Voulez-vous, dit Tadministration de F Aube S 
« prévenir le retour des lois désastreuses sur le maxi- 
« mum, sur les accaparements, la résurrection du pa- 
« pier-monnaie ? Voulez-vous éviter d'être encore une 
« fois, pour prix d*une vie sans reproche, humiliés, 
« volés, incarcérés, torturés par les plus vils, les plus 
« dégoûtants et les plus éhontés des tyrans? Il ne vous 
« reste qu'un moyen : soyez exacts à vous rendre et 
« assidus à rester dans vos assemblées primaires. » Là- 
dessus, les électeurs, avertis par leurs souvenirs per- 
sonnels, récents et saignants, viennent en foule et votent 
selon leur cœur. Quoique le gouvernement, par des 
serments imposés, par des candidatures officielles, par 
des commissaires spéciaux, par l'intimidation, par l'ar- 
gent, pèse sur leurs volontés de tout son poids, quoique 
les Jacobins, à Nevers, à Mâcon et ailleurs, aient ex- 
pulsé de force les bureaux légalement élus et ensan- 

1. Albert Babeau, II, 408 et suivantes (Adresse des administra- 
teurs de l'Aube pour les élections de l'an V). — /6., 414. Discours 
de Herluison, bibliothécaire à l'école centrale de Troyes, prononcé 
le 10 thermidor an Y dans la grande salle de l'hôtel de ville, 
devant les commissaires du Directoire, parmi les applaudisse- 
ments universels : a Les patriotes se composaient d'imbéciles, de 
a fous et de scélérats, les premiers par leurs illusions, les autres 
<L par leurs rêves, les troisièmes par leurs actes.... Partout on 
« voyait deux ou trois bourreaux, une douzaine de satellites 
« dont la moitié tremblait pour eux-mêmes, une centaine de 
a témoins dont la plupart l'étaient malgré eux, contre des mil- 
« liers de victimes.... Il ne faut point s'en venger; jamais les 
« vengeances particulières n'ont opéré le bien public. Il faut les 
a laisser dans la fange, il faut qu'ils vivent pour être des objets 
< de mépris et d'horreur. > — Cf. Sauzay, YIII, 659 et suivantes. 

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LA FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 305 
glanté la salle*, « sur 84 anciens départements, 66 ont 
({ choisi la pluralité des électeurs parmi les antirépu- 
« blicains, 8 ne sont bons ni mauvais, 10 seulement sont 
(( restés fidèles aux Jacobins ' » . — Nommé par de tels 
électeurs, on devine quel doit être le nouveau tiers. 
(( Des 250 conventionnels exclus par le sort, à peine 
« cinq ou six ont été réélus ; on ne compte pas huit dé- 
(( parteraents où les Jacobins aient obtenu quelques 
« nominations. » — Aussitôt après l'arrivée des nou- 
veaux représentants, les voix du Corps législatif ayant 
été recensées, il se trouve que « le gouvernement en a 70 
(( sur 250 chez les Anciens, et 200 sur 500 dans le 
(( Conseil des Jeunes », bientôt moins de 200 partisans 
dans ce Conseil', tout au plus 150, lesquels seront cer- 
tainement exclus, au prochain renouvellement, par des 
élections de plus en plus antijacobines. De Taveu des 
gouvernants, encore un an, et pas un conventionnel, pas 
un jacobin pur ne siégera dans le Corps législatif; par- 
tant, selon les révolutionnaires, en l'an VI la contre- 
révolution sera faite. 

Cela signifie qu'en Tan VI la Révolution sera finie, et 
que le régime pacifique de la loi remplacera le régime 
brutal de la force. En fait, la très grande majorité des 
représentants et la presque totalité des Français n'ont 
pas d'autre objet ; ils veulent se débarrasser du régime 
social et civil qu'ils subissent depuis le 10 août 1792 et 

l.Thibaudeau, II, 152, 153. — Malletdu Pan. II, 262, 
2. Mallet du Pan, II, 265, 268, 278. 
5. Thibaudeau, II, 244, 248. 

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364 LA RÉVOLUTION 

qui, détendu après le 9 Thermidor, mais restauré apro3 
le 13 Vendémiaire, s'est prolongé jusqu'à l'heure pré- 
sente par l'application de ses lois les plus odieuses et 
par le maintien de ses plus scandaleux agents ; rien de 
plus. — On ne trouverait pas, dans les deux Conseils, 
vingt royalistes avoués ou décidés*; il n'y en a guère 
que cinq ou six, Imbert-Colomès, Pichegru, Willot, De- 
larue, qui soient en correspondance avec Louis XVUI et 
disposés à relever le drapeau blanc. Dans les espérances, 
même secrètes, des cinq cents autres, la restauration du 
roi légitime, l'établissement d'une royauté quelconque, 
ne vient qu'au second plan; ils ne l'aperçoivent qu'à 
distance, comme un complément possible, comme une 
conséquence incertaine et future de leur entreprise pré- 
sente. En tout cas, ils n'accepteraient que « la monar- 
« chie mitigée », celle que souhaitaient les libéraux de 
1788, celle que réclamait Mounier après les journées du 
5 et du 6 octobre, celle que soutenait Barnave après le 
retour de Varennes, celle que Malouet, Gouverneur Mor- 
ris, Mallet du Pan, les bons observateurs et les vrais 
connaisseurs de la France, ont toujours recommandée*. 
Aucun d'eux ne se propose de proclamer le droit divin 
et de restaurer la féodalité nobiliaire; chacun d'eux se 
propose d'abroger le droit révolutionnaire et de détruire 
la féodalité jacobine. Ce qu'ils condamnent en principe, 

1. Carnot, Mémoires, II, 108 : a Pas quinze meneurs. » — La- 
cretelle, Dix années d'épreuves, 508 : « Vingt ou trente hommes 
« voués à des opinions monarchiques, mais qui n'osaient les 
a déclarer publiquement. » 

2. Mallet du Pan, II, 267, 278, 331, 

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LA FIN DU GOUVERNEMEIST RÉVOLUTION IN Al RE 305 

c'est la théorie anarchique et despotique ; c'est le Contrat 
social appliqué* ; c'est la dictature établie par des coups 
d'État, exercée par l'arbitraire, soutenue par la terreur; 
c'est la continuité systématique et dogmatique des atten- 
tats contre les personnes, les propriétés et les conscien- 
ces; c'est l'usurpation de la minorité fanatique et tarée, 
qui depuis cinq ans saccage la France, et, sous prétexte 
de revendiquer partout les droits de Thommo, entretient 
exprès la guerre pour propager son système à l'étranger. 
Ce qui leur répugne en fait, c'est le Directoire et sa clique ; 
c'est Barras, avec sa cour de fournisseurs gorgés et de 
femmes entretenues ; c'est Reubell, avec sa famille dé con- 
cussionnaires, sa morgue de parvenu et ses façons d'au- 
bergiste ; c'est Là Révellière de Lépeaux, avec sa vanité 
de bossu, ses prétentions de philosophe, son intolérance 
de sectaire, et sa niaiserie de pédant dupé. Ce qu'ils ré- 
clament à la tribune', c'est l'épuration administrative, 
la répression du tripotage et la fin des persécutions; 
c'est, selon qu'ils sont plus ou moins vifs ou circon- 
spects, la punition judiciaire ou la dépossession simple 

1. Mallct du Pan, II, 265 : « Non seulement on a écarte (à 
« Paris) les républicains, mais même ceux des anciens Consli- 
« tuants connus ou décriés pour avoir pris une part trop essen- 
€ tielle à la première Révolution.... Les choix sont tombés sur 
a des hommes qui aspirent à la monarchie modifiée, non déna- 
« turée. Les suffrages se sont également éloignés des royalistes, 
a sectateurs de l'ancien régime et des contre-révolutions vio- 
« lentes, d 

2. /6., II, 298 •: « Ces députés n'attaquent pas une loi révo- 
« lutionnaire, qu'on ne leur soupçonne le dessein d'anéantir les 
c« résultats de la Révolution, et toutes les fois qu'ils parlent de 
ft régler la République, on les accuse d'en vouloir à la Répu- 
«L blique même. > 



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366 LA RÉVOLUTION 

des Jacobins en place, la suppression prompte et totale 
ou la réforme partielle et ménagée des lois portées 
contre les prêtres et le culte, contre les émigrés et les 
nobles *. — Dans la Constitution, dans la distribution des 
pouvoirs publics, dans la façon dé nommer les autorités 
centrales ou locales, nul ne songea innover. « Je jure sur 
« rhonneur, écrit Mathieu Dumas, que mon intention 
a a toujours été de maintenir la Constitution républi- 
« caine, persuadé qu'avec une administration modérée 
« et équitable elle pouvait rendre le repos k la France, 
« faire goûter et chérir la liberté, et réparer, avec le 
(( temps, les maux causés par la Révolution. Je jure qu'il 
(( ne m'a jamais été fait, ni directement, ni indirecte- 
(( ment, aucune proposition de servir par mes actions, 
« mes discours ou mon silence, de faire prévaloir, d'une 
(( manière prochaine ou éloignée, aucun autre intérêt 
« que celui de la République et de la Constitution. » — 
« Parmi les députés, dit Camille Jordan, plusieurs pou- 
« vaient préférer la royauté ; mais ils ne conspiraient 
« pas; ils regardaient la Constitution comme un dépôt 
« confié à leur honneur;... ils tenaient leurs systèmes 
« les plus cliers subordonnés à la volonté nationale, ils 
« comprenaient que la royauté ne pouvait se rétablir 
« que sans secousses et par le développement de cette 

i. Thibaudeau, II, 471. — Carnot, II, 106. — Le programme 
de Barthélémy tient dans cette phrase si simple : « Je voulais 
a rendre la République admmistrative. » — Sur la politique 
étrangère, ses idées mesurées, pacifiques et véritablement fran- 
çaises sont repoussées avec dérision par les autres Directeurs. 
(André Lobon, l'Angleterre et Vémigration française, 235.) 



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U FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 367 

« volonté nationale. » — « Entre nous, dit encore Barbé- 
« Marbois, il y avait des dissidences sur la façon de se 
(( conduire avec le Directoire, mais il n*y en avait point 
« sur le maintien de la Constitution *. » — Presque 
jusqu'à la dernière minute, ils se confinent strictement 
dans leur droit légal, et quand, vers la fin, ils ont la 
velléité d'en sortir, ce n'est que pour se défendre contre 
le sabre déjà levé sur leurs têtes*. Sans contestation, 
leurs conducteurs sont « les hommes les plus estimables 
« et les plus capables de la République' », les seuls 



1. Mathieu Dumas, Souvenirs, III, 453. — Camille Jordan, 
Lettre à ses commettants sur la Révolution du \^ Fructidor , 26 : 
« La Constitution, la Constitution seule était le mot de ralliement 
a à Clichy. » — Barbé-Marbois, Souvenirs d'un déporté, I, 12, et 
préface, xix : a Le très grand nombre voulait qu'on ne s'occupât 
« que de l'avenir, qu'on oubliât le passé. » 

2. Mallet du Pan, II, 336 : a Quatre-vingts députés menacés dé- 
fi couchaient depuis le 30 août, et se tenaient réunis dans une 
(L maison particulière, crainte d'enlèvement nocturne dans leurs 
<i domiciles, d — Mathieu Dumas, III, 110 : a Je ne pouvais déjà 
a plus habiter ma maison à Paris, dans un quartier écarté, rue 
(i des Fossés-du-Temple, sans risquer d'être attaqué par les sbires 
a du Directoire, qui proclamaient dans les clubs qu'il fallait 
« venger le peuple à domicile. » — Mallet du Pan, II, 343 : 
a Cette prétendue conspiration, imputée aux Conseils par les 
a triumvirs, est un roman semblable à ceux de Robespierre. t> — 
Ib., 346 : a II n'y a eu aucune conspiration proprement dite du 
« Corps législatif contre le Directoire i>. Seulement, « toute Consti- 
« tution en France tue la Révolution, si elle n'est détruite à temps 
a par les chefs révolutionnaires; et cela parce que, les quatre 
a cinquièmes de la France étant détachés de la Révolution, les 
« élections ne doivent conduire aux places législatives et admi- 
<t nistratives que des hommes antirévolutionnaires i>. 

3. Lord Malmesbury, Diaries, II, 544 (9 septembre 1797, paroles 
de M. Colchen) : « Il me dit que toutes les personnes arrêtées 
a sont les hommes les plus estimables et les plus capables de la 
a République. C'est pour cette raison, et non pour des principes 



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508 LA REVOLUTION 

représentants du suffrage libre, de Topinion mûrie 
et de Texpérience acquise, les seuls aux mains de qui 
la République, réconciliée avec Tordre et la justice, 
ait chance de devenir viable, les seuls libéraux de fait. 
— Et voilà pourquoi les républicains de nom sont 
tenus de les écraser. 

En effet, sous un gouvernement qui réprouve les 
attentats contre les personnes et les propriétés publiques 
ou privées, non seulement la théorie jacobine ne peut 
subsister, mais encore la pratique jacobine est flétrie. 
Or les Jacobins, même s'ils ont abjuré leurs principes, 
se souviennent de leurs actes. Dès l'arrivée du premier 
tiers, en octobre 1795, ils ont pris peur : « Les Conven- 
« tionnels, écrit un des nouveaux députés*, ne voyaient 
« en nous que des hommes appelés à les livrer un jour 
« à la justice. » Après l'entrée du second tiers, en 
mai 1797, leur épouvante a redoublé; les régicides 
surtout sentent « qu'il n'y a de salut pour eux que dans 
<( la domination exclusive et absolue* ». Un jour, ïreil- 
hard, l'un de leurs notables, seul à seul avec Mathieu 
Dumas, dit à cet ancien Feuillant, ami de La Fayette, 
modéré et d'une loyauté connue : « Vous êtes de fort 
« honnêtes gens, fort capables, et je crois que vous 
« voulez sincèrement soutenir le gouvernement tel qu'il 

a de royalisme (car ces principes ne peuvent leur être imputés), 
<L qu'ils sont condamnés à la déportation. Ils auraient soutenu 
a la Constitution, mais en limitant l'autorité du pouvoir exécutif 
« et en ôtant au Directoire les moyens d'acquérir et d'exercer une 
c autorité illégitime. » 

1. Barbé-Marbois, Journal d'un déporté, préface, xvi, 

2. Mathieu Dumas, III, 84. 86. 



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LA FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 369 
« est, parce qu'il n'y a aucun moyen sûr, nî pour vous, 
« ni pour nous, de lui en substituer un autre. Mais 
« nous, Conventionnels, nous ne pouvons vous laisser 
« faire; que vous le vouliez ou non, vous nous menez 
« tout doucement à notre perte certaine ; il n'y a rien 
« de commun entre nous. — Quelle garantie vous 
« faut-il donc? — Une seule; après quoi, nous ferons 
« tout ce que vous voudrez, nous vous laisserons 
« détendre les ressorts. Donnez-nous cette garantie, et 
(( nous vous suivrons aveuglément, — Et laquelle? 

— Montez à la tribune, et déclarez que, si vous aviez 
« été membre de la Convention, vous auriez voté, 
« comme nous, la mort de Louis XVI. — Vous exi- 
« gez l'impossible, ce qu'à notre place vous ne feriez 
« pas ; vous sacrifiez la France à de vaines terreurs 
-r- Non, la partie n'est pas égale, nos têtes sont enjeu, » 

— Leurs têtes peut-être, mais certainement leur pou- 
voir, leurs dignités, leur fortune, leur luxe et leurs 
plaisirs, tout ce qui, à leurs yeux, vaut la peine de 
vivre. — Chaque matin, soixante-dix journaux de Paris 
et autant de gazettes locales dans les grandes villes de 
province exposent, avec pièces à l'appui, détails et 
chiffres, non seulement leurs crimes anciens, mais 
encore leur corruption présente, leur opulence subite, 
fondée sur la prévarication et la rapine, leurs péculats 
et leurs pots-de-vin, tel gratifié d'un hôtel somptueuse- 
ment meublé par une compagnie de munitionnaires 
reconnaissants, tel, fils d'un procureur au bailliage et 
chartreux manqué, maintenant acquéreur du Calvaire 

Là RÉVOLUTION, VI. T. VIII. — 24 

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370 LA RÉVOLUTION 

qu'il remanie à grands frais pour y chasser à courre, 
tel autre accapareur des plus belles terres de Seine-et- 
Oise, celui-ci propriétaire improvisé de quatre châteaux, 
celui-là qui s'est fait une pelote de quinze ou dix-huit 
millions*, leurs façons débraillées ou autoritaires, leurs 
mœurs de thésauriseurs ou de gaspilleurs, leur étalage 
et leur effronterie, leurs bombances, leurs courtisans, 
leurs courtisanes. Comment renoncer à cela? — D'au- 
tant plus qu'ils ne tiennent qu'à cela. Des principes 
abstraits, de la souveraineté du peuple, de la volonté 
générale, du salut pubhc, nul souci dans ces con- 
sciences usées; le mince et fragile vernis de grandes 
phrases, sous lequel jadis ils se sont dissimulé à eux- 
mêmes l'égoïsme et la perversité de leurs convoitises 
intimes, s'écaille et tombe à terre. De leur propre aveu, 
ce n'est pas de la République qu'ils se préoccupent, 
mais, avant tout, d'eux-mêmes, et d'eux seuls; tant pis 
pour elle, si son intérêt est contraire à leur intérêt; 
selon un mot prochain de Siéyès, il ne s'agit plus de 
sauver la Révolution, mais de sauver les révolution- 
naires. — Ainsi désabusés, exempts de scrupules, 
sachant qu'ils jouent leur va-tout, résolus, comme 
leurs pareils du 10 août, du 2 septembre, du 51 mai, 
comme le Comité de Salut public, à gagner la partie 
n'importe par quels moyens, ils vont, comme leurs 

1. E. et J. de Goncourt, la Société française pendant le Direc- 
toire^ 298, 386. — Cf. le Thé, le Grondeur, le Censeur des jour- 
naux, à Paris, et les innombrables brochures. — En province, 
V Anti-terroriste à Toulouse, le Neuf Thermidor à Besançon, les 
Annales troyennes à Troyes, etc. 

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LA FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 371 

pareils du 10 août, du 2 septembre, du 31 mai, comme 
le Comité de Salut public, gagner la partie. 

Car, cette fois encore, les modérés ne veulent point 
comprendre que la guerre est déclarée et que c'est la 
guerre au couteau. Ils ne se mettent pas d'accord, ils 
atermoient, ils hésitent, ils s'enferment dans les formes 
constitutionnelles, ils n'agissent pas. Les mesures 
fortes, que proposent les quatre-vingts députés fermes 
et lucides, sont énervées ou suspendues par les ména- 
gements des trois cents autres imprévoyants, incertains 
ou peureux*. Us n'osent pas même user de leurs armes 
légales, casser la division militaire de l'intérieur, sup- 
primer l'emploi d'Augereau, briser l'épée que les trois 
directeurs conjurés leur portent à la gorge. Dans le 
Directoire, ib n'ont que des alliés passifs ou neutres, 
Barthélémy, qui aime mieux être assassiné que meur- 

1. Mallet du Pan, II, 309, 316, 323, 324, 329, 333, 339, 347 : 
« Se défendre constitutionnellement, tandis que le Directoire 
« attaque révolutionnairement, c'est se condamner à une perte 
a inévitable. » — « Eût-il cent fois plus d'habileté, le Corps légis- 
<L latif sans audace est un éclair sans tonnerre. » — a Avec beau- 
a coup plus de moyens que n'en avait Louis XVI en 1792, le 
« Corps législatif se conduit comme ce prince et en aura le sort, 
« s'il ne rend pas guerre pour guerre, s'il ne déclare traîtres à 
« l'État les premiers généraux qui oseront expédier les délibéra- 
<L tions de leurs armées, d — <l C'est la temporisation des Gon- 
« seils législatifs, c'est le funeste ajournement de l'attaque arrêtée 
a sur le Luxembourg au milieu d'août, et sur laquelle insistaient 
a Pichegru, Willot, le général Miranda, et tous les députés clair- 
« voyants,... c'est l'imbécile insistance à se renfermer dans une 
a défense constitutionnelle,... c'est la nécessité où se trouvaient 
a quatre-vingts députés fermes et actifs de se concilier avec trois 
« cents autres désunis dans le but comme dans les moyens, qui 
t a décidé de la catastrophe des Conseils. » 



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372 LA RÉVOLUTION 

trier, Carnet, serviteur de sa consigne légale, qui craint 
de risquer sa République et qui d'ailleurs se souvient 
qu'il a voté la mort du roi*. Aux Cinq-Cents et aux 
Anciens, Thibaudeau et Tronson du Coudray, les deux 
meneurs « du ventre », arrêtent le bras de Pichegru et 
des hommes énergiques, les empêchent de frapper, ne 
permettent que de parer, et toujours trop tard. Trois 
jours avant le 18 Fructidor, quand, au su et au vu de 
tous, le coup final est monté, les quatre-vingts députés 
qui découchent pour ne pas être saisis dans leur lit ne 
peuvent pas encore se résoudre à prendre l'offensive. 
Ce jour-là*, un témoin oculaire est venu raconter à 
Mathieu Dumas que, la veille au soir, chez Barras, on a 
délibéré d'égorger ou de déporter à Cayenne environ 
quarante membres des deux Conseils, et que le second 
parti a prévalu; sur quoi, un commandant de bataillon 
dans la garde nationale, ayant mené Dumas la nuit dans 
le jardin des Tuileries, lui montre ses hommes cachés 
derrière les arbres, armés et prêts à marcher au pre- 
mier signe; il se charge d'enlever à l'instant le Luxem- 

1. Carnot, Mémoires, II, 161 : « Le mal étant arrivé à sa der- 
« nière période, il fallait faire un 20 juin, au lieu d'un 31 mai. » 
— Mallet du Pan, II, 333, 334 : a Le projet de casser la division 
a militaire de l'intérieur, commandée par Augereau, devait s'exé- 
tf cuter du 15 au 20 août; si le triumvirat eût résisté, Pichegru 
a et Willot marchaient sur le Luxembourg. Carnot refusa d'accep- 
a ter ce plan, à moins qu'on ne lui laissât la nomination des 
« trois nouveaux directeurs. » — Delarue, Histoire du 18 Fruc- 
tidor : a Carnot répétait aux modérés qui lui demandaient 
a d'agir avec eux : J'aurais dans ma poche une grâce bien 
« cimentée de la parole royale que je n'y aurais pas de con- 
a fiance. » 

2. Mathieu Dumas, Mémoires, III, 113. 



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LA FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 373 

bourg mal gardé, d'en finir sur place avec Barras et 
Reubell : à la guerre, on tue pour n*être pas tué, et, 
quand Tennemi vous couche en joue, vous avez le droit 
de tirer sans attendre. « Seulement, dit le comman- 
dant, promettez-moi de dire à la tribune que vous 
« avez commandé cette attaque, et donnez-m'en votre 
« parole d'honneur. » Mathieu Dumas refuse, juste- 
ment parce qu'il est homme d'honneur. — « Vous fûtes 
« un imbécile, lui dira Napoléon à ce propos, vous 
({ n'entendez rien aux révolutions. » — Effectivemen! , 
l'honneur, la loyauté, l'horreur du sang, le respect de 
la loi, tel est le point faible du parti. 

Or les sentiments contraires sont le point fort du 
parti contraire. Du côté des triumvirs, nul ne connaît 
les gênes de la conscience, ni Barras*, un condottiere 
qui s'entend aux coups de force et qui est à vendre aux 
plus offrant, ni Reubell, sorte de taureau qui s'affole et 
voit rouge, ni Merlin de Douai, le légiste atroce, l'inqui- 
siteur laïque, le bourreau en chambre. — Tout de 
suite, selon l'usage jacobin, ils ont dégainé et brandi 



1. Mallet du Pan, II, 327 : a Barras est le seul qui aille de 
« franc jeu, et qui, au risque des événements, veuille faire 
a triompher le jacobinisme jt>er fas et nef as. » — 76., 339 : a Les 
« triumvirs balancèrent jusqu'au vendredi ; Barras, le plus 
« furieux des trois, et maître d'Augereau, entraîna ses deux col- 
« lègues. » — /6., 551 : a Barras et Reubell, à force d'ébranler 
a l'imagination de ce pauvre phi losophail leur de La Révellière, 
a. parvinrent à le convertir. » — Thibaudeau, II, 272 : a Ce fut 
d Barras qui eut seul les honneurs de la dictature pendant cette 
a nuit.... La Révellière s'était enfermé chez lui comme dans un 
« sanctuaire impénétrable. Reubell, dans ce moment, la tête un 
c peu altérée, était gardé à vue dans ses appartements. » 



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374 LA RÉVOLUTION 

le sabre. Au mépris de la Constitution, ils ont provo- 
qué les armées à délibérer, et montré au Corps législatif 
que, s'il ne fléchissait pas, il serait jeté dehors à la 
pointe des baïonnettes. Ils lâchent sur lui, (( comme au 
« bon temps* », leur canaille executive et garnissent 
ses avenues, ses tribunes, avec a leurs bandits des 
(( deux sexes ». Us ramassent leurs affidés à poigne, 
cinq ou six mille Terroristes de Paris et des départe- 
ments, deux mille officiers réformés ou à demi-solde. 
A défaut de Hoche, dont rapproche inconstitutionnelle 
a été éventée, puis empêchée, ils ont Augereau, arrivé 
exprès d'Italie et qui dit en public : « Je suis envoyé 
a pour tuer les royalistes. » Impossible de trouver un 
soudard plus matamore et plus borné; Reubell lui- 
même, en le voyant, n'a pu s'empêcher de dire : « Quel 
« fier brigand! » — Le 18 Fructidor, le sabreur officiel, 
avec huit ou dix mille hommes de troupes, cerne et 
envahit les Tuileries; les représentants sont arrêtés 
dans leurs comités et à domicile, ou recherchés, pour- 
suivis et traqués, ainsi que les autres opposants 
notables, officiers, chefs de service, journalistes, anciens 
ministres, directeurs, Barthélémy et Carnot lui-même. 
Barbé-Marbois*, ayant demandé en vertu de quelle loi 
on l'arrête, un officier lui répond : « La loi c'est le 
« sabre. » Et Sotin, ministre de la police, ajoute en 
souriant : « Vous jugez bien qu'après ce que j'ai pris 
« sur moi, un peu plus, un peu moins de compromis- 

1. Mallet du Pan, II, 304, 305, 331. — Carnot, II, 117. 

2. Barbé-Marbois, Journal d*un déporté, 34 et 35. 

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LA FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 375 
a sien n'est pas une affaire. » — Ainsi purgés, les 
deux Conseils achèvent de se purger eux-mêmes; ils 
annulent, dans quarante-neuf départements, l'élection 
de leurs collègues; par ce décret, par la déportation, 
par les démissions forcées ou volontaires, deux cent 
quatorze représentants sont retranchés du Corps légis- 
latif, et cent quatre-vingts autres, par peur ou dégoût, 
cessent d'assister aux séances*. Des deux Conseils, 
comme du Parlement anglais sous Cromwell, il ne 
reste qu'up « croupion » et ce croupion opère sous les 
épées nues. Au Conseil des Anciens, qui, le 18 Fructidor 
à minuit*, délibère sur le décret de' déportation, « des 
« groupes de grenadiers, à Tair hagard, à la parole 
« brusque, au geste menaçant », la baïonnette au 
bout du fusil, entourent l'amphithéâtre, et, mêlés aux 
soldats, des coupe-jarrets civils poussent leurs vociféra- 
tions de commande. Voilà de quoi soutenir le roman 
calomnieux fabriqué par le Directoire ; les votants ont 
besoin de ces arguments pour croire à la grande conspi- 
ration qu'il dénonce, pour adjoindre Barthélémy, Carnot, 
Siméon, Barbé-Marbois, Boissy d'Anglas, Mathieu Dumas, 
Pastoret, Tronson du Coudray, comme complices, à une 
poignée d'intrigants subalternes, ridicules « marmou- 
« sets », écervelés ou mouchards, dont la police a les 
papiers depuis six mois et qu'elle fait parler sous les 
verrous'. On les enveloppe tous ensemble dans le même 

1. Mallet du Pan, II, 343. 

2. Barbé-Marbois, ib.j 46. 

3. Mallet du Pan, II, '228. 342 : « On savait depuis deux mois 
« l'usage que les triumvirs préméditaient de faire du portefeuille 

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37C LA RÉVOLUTION 

filet, on les confond exprès sous le même nom, on les 
condamne en masse, sans preuves ni formes, a Des 
« preuves 1 dit un orateur*; il n'en faut point contre 
« la faction des royalistes. J'ai ma conviction. » — 
« Des formes! s'écrie un autre; les ennemis de la 
« patrie ne peuvent invoquer ces formes qu'ils auraient 
« méprisées, s'ils eussent triomphé. » — « Le peuple 
(( est là, dit un troisième, en montrant une douzaine 
« d'hommes de mauvaise mine qui sont présents; le 
« peuple entier doit l'emporter sur quelques indivi- 
(( dus. » — (( Allez donc, crie un soldat qui veut 
(( accélérer la délibération : patriotes, avancez au pas 
Q de charge! » — Pourtant la délibération traîne, et 
le gouvernement, qui s'impatiente, est obligé d'inter- 
venir par un message. « Le peuple, dit ce message, 
« le peuple demande où en est la République et ce que 
(( vous en avez fait.... Les conjurés ont des intelligences 
(( jusque parmi vous, » Cela s'entend, et tout de suite, 
les représentants comprennent que, s'ils ne déportent 
pas, ils seront déportés. Là-dessus, « quatorze ou quinze 
({ se lèvent pour le décret, sept contre ; le reste demeure 
« immobile » : c'est ainsi que, librement, légalement, 
pour sauver la Constitution, le décret est rendu. — 
Quatre ans auparavant, pour expulser les Girondins, 
un décret pareil avait passé d'une façon pareille, 
sauf ce détail, que la Montagne alors employait la plèbe 

• de d'Antraigues. » — Cf. Thibaudeau, II, 279, sur le vague, le 
manque de preuves et la fausseté grossière des allégations du 
Directoire. 
1. Barbé-Marbois, Journal d'un déporté^ 46. 



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LA FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 377 
et qu'aujourd'hui on emploie Tarmée; mais, sauf la 
différence des figurants, la représentation qui s'achève 
n'est qu'une reprise, et le même drame, joué une pre- 
mière fois le 2 juin, vient d'être joué, le 18 Fructidor, 
une seconde fois*, 

VI 

Ainsi recommence le régime de 1795, la concentra- 
tion de tous les pouvoirs publics aux mains d'une 
oligarchie, la dictature exercée par une centaine 
d'hommes groupés autour de cinq ou six meneurs. — 
Plus indépendant, plus autocrate et moins provisoire 
que l'ancien Comité de Salut public, le Directoire s'est 
fait attribuer le droit légal de mettre une commune en 
état de siège et d'introduire des troupes dans le 
cercle constitutionnel*, en sorte que désormais il peut, 
à discrétion, violenter Paris et le Corps législatif. Dans 
ce corps mutilé par lui et surveillé par ses sicaires', 

1. Lord Malmesbury*s Diariea, III, 550 (17 septembre 1797). — 
A Lille, après la nouvelle du coup d'État, « il était curieux de 
a voir l'horreur qui régnait partout, à l'idée que le régime de la 
« Terreur allait recommencer.... Les gens avaient l'air de voir 
« approcher un ange exterminateur — Au théâtre, les acteurs par- 
a tageaient l'impression commune. Le directeur, nommé Paris, 
d dit à Ross qui le payait : Nous allons positivement être van- 
a dalisés. » 

2. Décrets du 18 et du 19 fructidor an V, article 39. 

3. Thibaudeau, II, 277 : « J'allai donc à la séance du 10 fruc- 
« tidor. Les avenues de l'Odéon étaient assiégées de ces agents 
a subalternes de révolution qui se montrent toujours après les 
a mouvements, comme les oiseaux carnassiers après les batailles, 
a Ils insultaient et menaçaient les vaincus, et exaltaient les vain- 
a qucurs. » 



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378 LA RÉVOLUTION 

des muets passifs, immobiles, qui se sentent « proscrits 
« moralement et à demi déportés* », abandonnent la 
parole et le vote à ses stipendiés et à ses valets*; en 
fait, les deux Conseils, comme autrefois la Convention, 
sont devenus des chambres « d'enregistrement », des 
mécaniques législatives auxquelles il donne à contre- 
signer ses ordres. — Sur les autorités subordonnées, 
son ascendant est encore plus absolu. Dans quarante- 
neuf départements énumérés nominativement par 
décret, tous les administrateurs du département, des 
cantons et des municipalités, tous les maires, tous les 
juges au civil et au criminel, tous les juges de paix, 
tous les élus du suffrage populaire sont destitués en 
masse ^, et, dans le reste de la France, le balayage est 
presque aussi ample. Jugez-en par un seul exemple : 
dans le Doubs, qui n'est pas inscrit parmi les départe- 
ments à purger, cinq cent trente administrateurs ou 
magistrats municipaux sont chassés en 1797, et par 
surcroît, en 1798, quarante-neuf autres; à leur place, 
le Directoire nomme ses créatures : subitement, Torga- 

1. Thibaudeau, II, 309. 

2. Ib.j II, 277 : « Dès que j'entrai dans la salle, plusieurs 
« députés vinrent, les larmes aux yeux, me serrer dans leurs 
a bras; la physionomie de l'assemblée était lugubre, comme le 
« théâtre mal éclairé où elle siégeait ; la terreur était peinte sur 
4 tous les visages; quelques membres seuls parlaient et délibé- 
4 raient. La majorité était impassible, ou semblait n'être là que 
€ pour assister à un spectacle funèbre, à ses propres funé- 
c railles. » 

3. Décret du 19 fructidor, articles 4 et 5, 28, 29 et 30, 16 et 17, 
55, et décret du 22 fructidor. — Sauzay, IX, 103. Trois cents 
communes du Doubs sont ainsi purgées après Fructidor. — i6., 
537. — Même épuration des jurés. 



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U FIN DU GOUVERNEMENT REVOLUTIONNAIRE 579 

nisation départementale, cantonale, municipale et judi- 
ciaire, qui était américaine, devient napoléonienne; au 
au lieu d*être les délégués du peuple, les agents locaux 
sont les délégués du gouvernement. — Notez surtout la 
plus menaçante des usurpations, la façon dont le gou- 
vernement met la main sur la justice, le droit de vie 
et de mort qu'il se confère sur les particuliers : non 
seulement il casse et recompose à son gré les tribu- 
naux criminels ordinaires ; non seulement il renouvelle 
et choisit parmi les plus purs Jacobins les juges du 
tribunal de cassation; mais encore, dans chaque divi- 
sion militaire, il institue un tribunal d'exception, expé- 
ditif, sans appel, composé d'officiers, sous-officiers et 
soldats dociles, lequel est tenu de condamner et fusiller 
dans les vingt-quatre heures, sous prétexte d'émigra- 
tion ou de prêtrise, tout homme qui déplaît à la fac- 
tion régnante. — Pour les millions de sujets qu'elle 
vient d'acquérir, nul refuge : la plainte même leur est 
interdite. Quarante-deux journaux opposants ou sus- 
pects ont été prohibés à la fois, leur matériel pillé, et 
leurs presses brisées; trois mois après, c'est le tour de 
seize autres, puis, Tan d'après, de onze autres; les 
propriétaires, éditeurs, rédacteurs et collaborateurs, 
parmi eux Laharpe, Fontanes, Fiévée, Michaud, Lacre- 
telle, nombre d'écrivains honorables ou distingués, les 
quatre ou cinq cents hommes* qui forment Tétat-major 
de la presse, tous condamnés et sans procès à la dépor- 
tation ou à la prison, sont empoignés, ou se sauvent, 
1. Lacretelle, Dix ans d^ épreuves, 310. 

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380 LA REVOLUTION 

OU se cachent et se taisent ; personne ne parle plus en 
France que les porte-voix du gouvernement. 

Naturellement, la faculté de voter est aussi restreinte 
que la faculté d'écrire, et les vainqueurs de Fructidor, 
avec le droit de parler, accaparent le droit d'élire. — 
Dès le premier jour, le gouvernement a renouvelé le 
décret que la Convention expirante avait rendu contre 
les alliés ou parents des émigrés ; par surcroît, il a 
exclu tous ces parents ou alliés des assemblées pri- 
maires, et il a défendu aux assemblées primaires de les 
choisir pour électeurs. Dorénavant les gens probes ou 
simplement paisibles se tiennent pour avertis, restent 
chez eux; voter est un acte de souverain, partant un 
privilège des nouveaux souverains, c'est bien ainsi que 
souverains et sujets l'entendent* : « une minorité répu- 

1. Journal d'un bourgeois d'Évreux, 143 (20 mars 1799) : « Le 
« lendemain, on commença les assemblées primaires; il ne s'y 
« trouva que très peu de monde : personne ne voulait aucune- 
« ment se déranger de chez soi pour nommer des hommes qu'on 
« n'aimait pas ». — Dufort de Cheverny, Mémoires, mars 1799 : 
a Les personnes qui ne sont pas dupes pensent que peu importe 
« qu'on aille ou non voter. Les choix sont déjà faits et indiqués 
a par le Directoire. La masse du peuple est de la plus belle indif- 
a férence. » — (24 mars) : « Dans cette ville de 12 000 âmes 
« (Blois), les assemblées primaires sont composées de toute la lie 
« du peuple; les honnêtes gens s'y sont présentés en petit nom- 
c bre; les suspects, les parents d'émigrés, les prêtres, tous ex- 
« puisés, laissent le champ libre à toutes les intiigues. Pas un 
propriétaire n'est appelé. Sur les qualité sections, il y en a trois 
a où les Terroristes ont dominé.... Les Babouvistes emploient tou- 
« jours la même rubrique; ils vont recruter dans la rue des 
a votants qui vendent lem* souveraineté, cinq ou six fois, pour une 
a bouteille de vin. » — (12 avril, d'après a un homme intelligent » 
qui arrive de Paris) : a En général, à Paris, personne ne s'est 
c présenté aux assemblées primaires, et les plus nombreuses n'ont 



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lA FIN DU GOUYERNEBIENT RÉVOLUTIONNAIRE 381 
« blicaine qui opère légalement doit l'emporter sur une 
« majorité influencée par le royalisme* ». Aux jours 
d'élection, on verra le gouvernement « lancer dans 
« chaque département ses agents commissaires », con- 
traindre les suflrages « par des menaces, des promesses 
a et tous les genres de séduction », faire <( arrêter des 
« électeurs et des présidents d'assemblée primaire' », 
frapper même sur des Jacobins récalcitrants, invalider 
les choix d'une majorité s'ils lui déplaisent, valider les 
choix d'une minorité s'ils lui conviennent, en d'autres 
termes se faire le grand électeur de toutes les autorités 
centrales ou locales. — Bref, institutions, lois, droit 
public, droit privé, tout est à bas, et la nation, corps et 
biens, redevient, comme sous Robespierre, la propriété 
de ses gouvernants, avec cette seule différence que les 
rois de la Terreur, ajournant leur Constitution, procla- 
maient franchement leur omnipotence, tandis que 

« pas passé deux cents votants. »* — Sauzay, IX, ch. lxxxiii (Sur 
les élections de 4798 à Besançon, notes d'un témoin), 499 : « Des 
« Jacobins furent élus par un .brigandage des plus affreux. Sou- 
» tenus par la garnison, à qui ils avaient distribué beaucoup de 
a vin, leur élection fut faite sous les baïonnettes, et à coups do 
a sabre et de bâton. Il y eut beaucoup de catholiques blessés. » 

1. Albert Babeau, II, 444 (Déclaration de la minorité patriote 
et scissionnaire du canton de Rigny, aux élections de l'an VI). 

2. Md'cure britannique^ n° du 25 août 1799 (Rapport lu le 
15 juillet et le 5 août, aux Cinq-Cents, sur la conduite des direc- 
teurs Reubell, La Révellière de Lépeaux, Merlin de Douai, Treil- 
hard, et résumé des neuf chefs d'accusation). — Ib., 3" chef : 
« Ils ont violé notre Constitution, en usurpant la puissance légis- 
« lative par des arrêtés qui ordonnent que telle loi sera exécutée 
« en tout ce qui ne sera pas modifié par le présent arrêté, et en 
« rendant des arrêtés qui modifiaient ou rendaient illusoires ces 
t mêmes lois. » 



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382 LA RÉVOLUTION 

ceux-ci s'autorisent hypocritement d'une Constitution 
qu'ils ont détruite et régnent en vertu d'un titre qui 
leur interdit la royauté. 

Eux aussi, c'est par la terreur qu'ils se soutiennent; 
seulement, en leur qualité de tartufes, ils ne veulent pas 
faire ostensiblement leur office de bourreaux. Héritier 
de la Convention, le Directoire affecte de répudier son 
héritage. « Malheur, dit Boulay de la Meurthe, à qui 
« voudrait rétablir les échafauds ! » Plus de guillotine ; 
elle a trop décrié ses fournisseurs ; on voit le flot rouge 
de trop près, avec ttop d'horreur nerveuse contre ceux 
qui le versent. Mieux vaut employer la mort à distance, 
lente, spontanée, sans effusion de sang humain, 
« sèche », moins choquante que l'autre, mais plus 
douloureuse et non pas moins sûre ; ce sera l'interne- 
ment dans les marais de Rochefort, mieux encore, la 
déportation parmi les fièvres de la Guyane : entre le 
procédé de la Convention et le procédé du Directoire, il 
n'y a de distance que « celle qui sépare tuer de faire 
(( mourir^ ». D'ailleurs, toutes les brutalités qui peuvent 
comprimer l'indignation par l'épouvante, on les épuise, 
en route, sur les proscrits. — Pour le premier convoi 
qui emporte, avec treize autres, Barthélémy, le négocia- 
teur du traité de Bâle^ Pichegru, le conquérant de la 
Hollande, Laffon de Ladébat, le président du Conseil 
des Cinq-Cents, Barbé-Marbois, le président du Conseil 
des Anciens, on avait d'abord préparé des berlines': un 

1. Mot de Fiévée, Correspondance avec Bonaparte^ I, 147. 

2. Barbé-Marbois, I, 64, 91, 96, 133; II, 18, 25, 83. — Duforl 

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LA FIN DU GOUVERNEMENT REVOLUTIONNAIRE 383 
ordre du Directoire y substitue le fourgon des galériens, 
une cage de fer, n'ayant qu'une seule porte verrouillée 
et cadenassée, en haut des claires-voies par lesquelles 
la pluie tombe à verse, et des planches nues pour 
sièges : la lourde machine, non suspendue, roule au 
grand trot sur les routes défoncées, et chaque cahot 
lance les condamnés contre le toit ou les parois de 
chêne; l'un d'eux, arrivant à Blois, « montre ses coudes 
(( bleus et tout meurtris ». Le chef d'escorte qu'on 
leur a choisi est le plus vil et le plus brutal sacripant 
de l'armée, Dutertre, maître chaudronnier avant la 
Révolution, puis officier et condamné aux fers pour vol 
pendant la guerre de Vendée, si naturellement voleur 
que, cette fois encore, il vole en chemin la solde de sa 
troupe; visiblement l'homme est qualifié pour sa 
besogne. Descendu à Blois, « il passe la nuit en orgie 
« avec les frères et amis », concussionnaires et massa- 
creurs que l'on a décrits, jure contre Mme Barbé-Marbois 
qui est accourue pour dire adieu à son mari, destitue 
sur place le commandant de gendarmerie qui la soutient 
demi-pâmée, et, voyant les attentions, le respect que 
tous les habitants, même les fonctionnaires, témoignent 
aux prisonniers, il s'écrie : « Voilà bien des singeries 
<( pour des gens qui peut-être dans quatre jours ne 
a seront pas en vie. » — Sur le navire qui les transporte, 
et encore en vue de la Rochelle, ils aperçoivent une 
chaloupe qui, pour les rejoindre, fait force de rames ; 

de Cheverny, Mémoires (14 septembre 1797). — Sauzay, IX, 
ch. Lxxxi et Lxxxiv. 



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384 LA RÉVOLUTION 

ils entendent ce cri : « Je suis le fils de LalTon de Ladébal; 
(( accordez-moi la grâce d'embrasser mon père. » Et, du 
navire, le porte- voix répond : « Éloignez-vous, ou nous 
« faisons feu sur la chaloupe. » — En route, leurs 
cabines closes sont méphitiques; sur le pont, ils ne 
peuvent jamais être que quatre ensemble, une heure le 
matin et une heure le soir ; défense aux matelots et aux 
soldats de leur parler;, pour nourriture, la ration d'un 
matelot, et les aliments qu'on leur donne sont gâtés; 
vers la fin, on les affame. En Guyane, une chandelle par 
chambrée ; point de linge ; l'eau leur manque ou n'est 
point potable ; dés seize qu'on mène à Sinnamary, il en 
survit deux. 

Pour les déportés de l'année suivante, prêtres, reli- 
gieux, 'députés, journalistes, artisans prévenus d'émi- 
gration, ce sera pis : sur toutes les routes qui 
conduisent à Rochefort, on voit leurs lamentables tas 
sur des charrettes, ou leurs files qui cheminent à pied, 
comme l'ancienne chaîne des forçats, a Un vieillard de 
(( quatre-vingt-deux ans, M. Dulaurent de Quimper, 
a traverse ainsi quatre départements », sous les fers 
qui le garrottent. Ensuite, dans l'entrepont de la 
Décade et de la BayonnaisCj les malheureux, encaqués, 
suffoqués par le manque d'air et la chaleur torride, 
rudoyés, volés, meurent de faim ou d'asphyxie, et la 
Guyane achève l'œuvre de la traversée : des 193 appor- 
tés par la Décade, il en reste 39 au bout de vingt- 
deux mois; des 120 apportés par la Bayonnaisey il en 
reste 1. — Cependant, en France, dans les casemates 

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LA FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 385 
des îles de Ré et d'Oléron, plus de 1200 prêtres 
étouffent ou pourrissent, et de toutes parts, dans les 
départements, les commissions militaires fusillent à 
force. A Paris et aux environs, à Marseille, Lyon, Bor- 
deaux, Rennes et dans la plupart des grandes villes, les 
arrestations subites et les enlèvements clandestins se 
multiplient ^ « Personne, en se couchant, n'est sûr de 
« se réveiller libre le lendemain.... De Rayonne à 
(( Bruxelles, il n'y a plus qu'un sentiment, celui d'une 
vt consternation sans bornes. On n'ose ni parler, ni se 
(( reconnaître, ni se regarder, ni se secourir. Chacun 
(( s'isole, tremble et se cache. » — Définitivement, par 
ce troisième retour offensif, la conquête jacobine est 
achevée, et la bande conquérante, la nouvelle féodalité, 
s'installe à demeure. « Tous ceux qui passent ici, écrit 
« un Tourangeau', disent qu'il n'y a dans le pays 
(( aucune différence entre ce temps-ci et celui de 
« Robespierre.... Il est sûr que le sol n'est pas tenable, 
(( et qu'on est menacé continuellement d'exactions 
« comme dans un pays* conquis.... Les propriétaires 
(( sont tellement écrasés d'impositions, qu'ils ne peuvent 
(( subvenir à leurs dépenses journalières, ni payer les 
« frais de culture. L'imposition, dans mes anciennes 
« paroisses, prend à peu près 13 sous sur 20 de 

4. Sauzay, tomes IX et X. — Mallet du Pan, II, 375, 379, 382. 
— Schmidt, Tableaux de Paris pendant la RévoliUion<, III, 290 
(Compte rendu par les administrateurs du département de la 
Seine). 

2. Dufort de Chevernj, Mémoires, août 1708, ôiBtobre 1797, et 
1799 passim. 

lA RÉVOLUTIOK, YI. T. YIII. — 25 

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38G LA RÉVOLUTION 

a revenu.... L'intérêt de Fargent monte au taux de 
« 4 pour 100 par mois.... Tours, en proie aux Terro- 
« ristes qui dévorent le département et occupent toutes 
« les places, est dans l'état le plus déplorable ; toute 
« famille un peu aisée, tout négociant, tout marchand, 
« l'abandonne. » — Voici revenir et rentrer dans leurs 
(îefs les hobereaux de la Terreur, les meurtriers et 
pillards émérites. A Toulouse*, c'est Barrau, cordonnier 
jusqu'en 1792, célèbre par ses fureurs sous Robespierre, 
ei Desbarreaux, autre forcené de 1793, jadis comédien, 
ayant tenu sur la scène les rôles de valet, contraint en 
1795 de demander pardon à genoux sur le théâtre, 
n'ayant pas obtenu ce pardon, chassé de la scène par 
l'horreur publique, aujourd'hui cumulant l'emploi de 
caissier au théâtre et le poste d'administrateur du 
département. ABlois, ce sont toutes les figures ignobles 
ou atroces que l'on a vues, assassins et voleurs, Hézine, 
Giot, Venaille, Besard, Berger, Gidouin : aussitôt après 
Fructidor, ils ont ameuté, autour du premier convoi des 
déportés, leur clientèle ordinaire, « les fainéants, la 
« populace du port, la lie du peuple », et vociféré des 
insultes contre les proscrits : sur cette nouvelle preuve 
de patriotisme, le gouvernement leur restitue leurs 
satrapies administratives ou judiciaires, et, tout odieux 
qu'ils sont, on les subit, on leur obéit d'une obéissance 
muette et morne. « L'âme est froissée' en lisant jour- 

4. Archives nationales^ F', 5219 (Lettre de M. Alqiiier au Pre- 
mier Consul, 18 pluviôse an VIII) : a J'ai voulu voir l'administra- 
« tion centrale; j'y ai trouvé les idées et le langage de 1793. > 

2. Dufort de Cheverny, Mémoires (26 février, 51 mars, 6 scp- 



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LA FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 387 

« nellement les exécutions des conscrits, des émigrés 
« et en voyant les déportés qui passent continuelle- 
« ment.... Sur ces listes de mort, on couche tous ceux 
« qui déplaisent au gouvernement », de prétendus 
émigrés, tel curé qui, « de notoriété publique, n'a 
« jamais quitté le département ». Impossible aux 
honnêtes gens de voter aux assemblées primaires; 
partant « les élections sont affreuses.... Les frères et 
« amis disent hautement qu'il ne faut plus ni nobles, 
« ni prêtres, ni propriétaires, ni marchands, ni justice : 
(( tout au pillage ». — Périsse la France plutôt que leur 
domination! <( Les scélérats Font annoncé : ils ne 
« rendront leurs places qu'en renversant tout, en bri- 
(( sant les palais, en mettant le feu à Paris. » Et natu- 
rellement, avec les purs Jacobins, on voit reparaître le 
pur jacobinisme, le socialisme égalitaire et antichrétien, 
le programme de l'année funèbre, bref les idées raides, 
simples, exterminatrices que la secte ramasse, comme 
des poignards encroûtés de sang, dans la* défroque de 
Robespierre, de Billaud-Varennes et de Collot d'Herbois*. 

tembre 1799). — Ce pauvre imbécile à principes, La Révellière de 
Lépeaux, qui, en se joignant à Barras et à Reubell contre Barthé- 
lémy et Carnot, a fait le 18 Fructidor et s'est enfermé dans sa 
chambre pour ne pas en être témoin, avoue lui-même la qualité 
de son personnel [Mémoires, II, 364) : a; Le 18 Fructidor nécessita 
a de la part du Directoire de nombreux changements. Au lieu de 
« mettre, à la place des fonctionnaires et des employés révoqués, 
<L des républicains, mais, avant tout, des hommes probes, sages, 
ft éclairés, le choix, dicté par les nouveaux faiseurs des Conseils, 
« tomba, en très grande 'partie, sur des anarchistes, des hommes 
c de sang et de pillage. » 
1 Lacretelle, Dix ans d'épreuves, 317. Quelques jours après 



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LA RÉVOLUTIOIS 



VII 



Au premier plan, figure Tidée favorite et fixe du 
philosophisme vieillot, je veux dire le plan arrêté et 
suivi de fonder une religion laïque, d'imposer à vingt- 
six millions de Français les observances et les dogmes 
de la théorie, partant d'extirper le christianisme, son 
culte et son clergé. Avec une persistance et une minutie 
extraordinaires, les inquisiteurs en place multiplient les 
prescriptions et les rigueurs, pour convertir de force la 
nation et pour substituer aux habitudes de cœur 
nourries par une pratique de dix-huit siècles, les rites 
improvisés que la logique abstraite a fabriqués mécani- 
quement dans son cabinet. — Jamais l'imagination plate 
du lettré de troisième ordre et du poétereau classique, 
jamais la solennité grotesque du pédant fier de ses 
phrases, jamais la dureté tracassière du dévot borné et 
entêté, ne se sont étalées avec plus d'emphase sentimen- 
tale et plus d'ingérence administrative* que dans les 

Fructidor, sur la route de Brie-Comte-Robert, un vieux Jacobin 
disait tout haut, avec joie ; « Tous les royalistes vont être chassés 
« ou guillotinés ». — Aux Archives nationales, la série F' contient 
des centaines de cartons remplis de rapports « sui' la situation », 
a sur l'esprit public » de chaque département, ville ou canton, 
depuis l'an III jusqu'à l'an VIII ; j'y ai travaillé pendant plusieurs 
mois ; faute de place, je ne puis transcrire ici mes extraits. On 
trouvera dans ces cartons l'histoire positive des cinq dernières 
années de la République. — L'impression d'ensemble est donnée 
exactement par Mallet du Pan, dans sa Correspondance avec ta 
cour de Vienne et dans son Mercure britannique. 

1. Sauzay, X, chapitres lxxxix et xc. — Ludovic Sciout, IV, 
ch. XVII. (Voir notamment dans Sauzay, X, 270 et 281, l'Instruc- 



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LA FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 589 
décrets du Corps législatif, dans les arrêtés du Direc- 
toire, dans les instructions des ministres Sotin, Letour- 
neur, Lambrechts, Duval et François de Neufchâteau. 
Guerre au dimanche, à Tancien calendrier et au maigre; 
chômage obligatoire du décadi, sous peine d'amende et 
de prison*; fêtes obligatoires pour les anniversaires du 
21 janvier et du 18 fructidor; participation obligatoire 
de tous les fonctionnaires et de leur famille au culte 
nouveau ; assistance obligatoire des instituteurs publics 
ou privés, avec leurs élèves des deux sexes, aux céré- 
monies civiques; liturgie obligatoire; catéchismes et 
programmes expédiés de Paris; règlement du décor et 
des chants, des lectures et des postures, des acclama- 
tions et des imprécations : devant ces prescriptions de 
cuistres et ces parades de marionnettes, on ne ferait 
que hausser les épaules, si, derrière Tapôtre qui 
compose des allégories morales, on n'apercevait pas le 
persécuteur qui incarcère, supplicie et tue. — Par le 
décret du 19 fructidor, non seulement toutes les lois de 
la Terreur contre les prêtres insermentés, leurs receleurs 
et leurs fidèles ont été remises en vigueur, mais encore 

tion de Duval, 16 décembre 1798, et les circulaires de François 
de Neufchâteau, depuis le 20 novembre 1798 jusqu'au 18 juin 1799. 
— Chacune de ces pièces est, en son genre, un chef-d'œuvre.) 

1. Journal d'un bourgeois d'Évreux^ 134 (7 juin 1798) : a Le 
< lendemain, jour de la décade, les jardinières, étant venues 
a s'étaler le long de la grande rue, comme de coutume, furent 
« condamnées à 6 livres d'amende, pour avoir transgressé et 
« méprisé la décade. » — ^21 janvier 1799) : a Ceux qui étaient 
« surpris en travaillant les jours de décade étaient condamnés & 
a 3 livres d'amende pour la première fois ; s'ils étaient pris plu- 
% sieurs fois, l'amende redoublait, et même la prison suivait, 9 



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3U0 LA RÉVOLUTION 

le Directoire s'est attribué d'abord le droit de déporter, 
« par arrêté individuel motivé », tout ecclésiastique 
« qui trouble la tranquillité publique », c'est-à-dire qui 
exerce son ministère et prêche sa foi*, et, de plus, le 
droit de fusiller, dans les vingt-quatre heures, tout 
prêtre qui, banni par les lois de 1792 et 1795, est 
resté ou rentré en France. Presque tous les ecclésias- 
tiques, même assermentés, sont compris dans la pre- 
mière catégorie; l'administration en compte 366 dans 
le seul département du Doubs* et 556 dans le seul 
département de l'Hérault. Des miUiers d'ecclésiastiques 
sont compris dans la seconde catégorie ; l'administration 
en compte plus de dix-huit cents qui, rentrés par la 
seule frontière d'Espagne, errent encore dans les dépar- 
tements du Midi. Là-dessus, par toute la France, les 
moralistes en place sonnent la chasse au gibier noir, 
et, en certains endroits, l'abatis est universel, sans 
exception ni rémission. Par exemple, dans la Belgique 
récemment incorporée à la France, c'est le clergé tout 
entier, régulier et séculier, qui est proscrit en masse et 
traqué pour la déportation, 560 ecclésiastiques dans 
rOurthe et les Forêts, 539 dans l'Escaut, 883 dans 

i. Ludovic Sciout, IV, 601. Exemples des « motifs individuels» 
allégués pour justifier l'arrêté de déportation : tel a refusé de 
baptiser un enfant dont les parents n'étaient mariés que civile- 
ment ; tel a a déclaré à ses auditeurs que le mariage à l'église 
« était le meilleur » ; un autre « a fanatisé » ; un autre c a prêché 
< des doctrines pernicieuses et contraires à la Constitution i> ; un 
autre « peut, par sa présence, provoquer des troubles », etc. — 
Parmi les condamnés, on trouve des septuagénaires, des prêtres 
assermentés et même des prêtres mariés. — /6., 634, 637. 

2. Sauzay, IX, 715. (Liste nominative.) 



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LA FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 391 
Jemmapes, 884 dans Sambre-et-Meuse, 925 dans la Lys, 
957 dans les Deux-Nèthes, 1043 dans Meuse-Inférieure, 
1469 dans la Dyle, en tout 7260 énumérés, sans 
compter les noms qui manquent*; nombre d'entre eux 
se sauvent à l'étranger ou se cachent; mais le reste est 
pris, et il s'en trouve assez pour charger largement et 
incessamment les charrettes. — « Il n'est pas de jour, 
« écrit un habitant de Blois", qu'il n'en vienne coucher 
(( aux Carmélites, depuis sept jusqu'à vingt » et davan- 
tage. Le lendemain ils repartent pour les casemates de 
l'île de Ré ou pour les marais de Sinnamary, et l'on sait 
ce qu'ils y deviennent : au bout de quelques mois, les 
trois quarts sont dans le cimetière. — A l'intérieur, de 
temps en temps, on en fusille pour l'exemple, sept à 
Besançon, un à Lyon, trois dans les Bouches-du-Rhône, 
et, sur tous ces meurtres déguisés ou affichés, les 
adversaires du fanatisme, les philanthropes officiels, les 
déistes éclairés de Fructidor édifient le culte de la 
Raison. 

Reste à consolider, avec le culte de la Raison, le 
règne de l'Égalité; c'est le second article du credo 
jacobin. — Il s'agit de faucher toutes les têtes qui 
dépassent encore le niveau commun, et cette fois de 
les faucher, non pas une à une, mais par grandes 



1. Ludovic Sciout, IV, 656. 

2. Dufort de Chevemy, Mémoires^ septembre 4798. — /&., 
26 février 1799 : c Vingt et un prêtres de Belgique arrivent aux 
€ Carmélites. » — 9 septembre 1799 : « On vient encore de faire 
« partir deux charrettes pleines de prôtres pour les îles de Ré et 
c d'Oléron. » 



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392 LA RÉVOLUTION 

classes. Saint-Just lui-même n'avait proposé qu'à mots 
couverts une opération aussi large et aussi tranchante ; 
plus décidés et plus francs, Siéyès, Merlin de Douai, 
Reubell, Qiazal, M.-J. Ghénier, Boulay de la Meurtlie 
insistent pour l'amputation radicale. Selon eux*, il faut 
(( régulariser l'ostracisme », déporter « tous ceux dont 
d les préjugés, les prétentions, l'existence même, en un 
0. mot, est incompatible avec le gouvernement répu- 
(( blicain », c'est-à-dire, non seulement les prêtres, 
mais aussi les nobles, les anoblis, les parlementaires, la 
bourgeoisie aisée et qualifiée et les anciens notables, 
environ deux cent mille propriétaires, hommes et 
femmes, bref ce qui subsiste encore de l'élite opprimée 
et ruinée par la Uévolution. — Repoussé par l'ex-noble 
Barras et par le cri public a des marchands et des 
« ouvriers eux-mêmes » , le bannissement est remplacé 
par la dégradation civique. Dorénavant*, tout noble ou 
anobli, même lorsqu'il n'a jamais quitté le territoire, 

i. Thibaudeau. II, 318-321. — Mallet du Pan, II, 367, 368. Les 
projets allaient plus loin : « Tous les enfants que des émigrés ou 
a des gens faussement accusés d'émigration ont laissés en France 
« vont être enlevés à leurs parents, confiés à des tuteurs rcpu- 
c blicains, et la République administrera leurs biens. » 

2. Décret du 9 frimaire an VI. (Exception pour les membres 
actuels du Directoire, pour les ministres, pour les militaires en 
activité de service, et pour les membres des diverses Assemblées 
nationales, sauf pour ceux qui, dans la Constituante, ont protesté 
contre le décret qui abolissait la noblesse.) — Un des orateurs, 
futur comte du prochain Empire, voulait que tout noble réclamant 
son inscription sur le registre civique signât la déclaration sui- 
vante : « Comme homme et comme républicain, je déteste égale- 
c ment, et la superstition insolente qui prétend à des distinctions 
« de naissance, et la superstition lâche et honteuse qui y croit et 
a les supporte, t 



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U FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 503 

morne lorsqu'il a constamment et ponctuellement obéi à 
toutes les lois révolutionnaires, même lorsqu'il n'est 
parent ou allié d'aucun émigré, se trouve déchu de sa 
qualité de Français; par cela seul qu'avant 1789 il était 
anobli ou noble, il est tenu de se faire naturaliser dans 
les formes et sous les conditions légales. — Quant aux 
150 000 gentilshommes, bourgeois, artisans et labou- 
reurs qui ont émigré ou qui sont prévenus d'émigration, 
s'ils sont rentrés ou restés en France, ils sortiront, dans 
les vingt-quatre heures, de Paris et des communes 
au-dessus de vingt mille âmes, et, dans les quinze jours, 
ils sortiront de France; sinon, tous arrêtés, traduits 
devant les commissions militaires, et fusillés séance 
tenante* : de fait, dans beaucoup d'endroits, à Paris, à 
Besançon, à Lyon, on en fusille. — Là-dessus, quantité 
de prétendus émigrés qui n'ont jamais quitté la France', 
ni même leur province, ni même leur commune, et dont 
on n'a mis le nom sur la liste que pour les dépouiller de 
leurs biens, ne se trouvent plus protégés par la conti- 
nuité, ni par la notoriété de leur résidence. Sitôt qu'ils 
ont lu la nouvelle loi, ils voient d'avance le peloton 
d'exécution; le sol natal leur brûle les pieds, et ils 

1. Décret du 19 fructidor an V. 

2. Lally-ToUendal, Défense des émigrés (Paris, 1797), 2« partie, 
49, 62, 74. — Rapport de Portalis au Conseil des Cinq-Cents, 
18 février 1796 : a Jetez les yeux sur cette classe innombrable de 
« malheureux qui ne sont jamais sortis du sol de la République. ï> 
Discours de Dubreuil, 26 août 1796 : a Dano le département de 
« l'Aveyron, la liste supplémentaire porte 1004 ou 1005 noms. Et 
« cependant, sm* cette énorme liste de proscriptions, je vous 
€ atteste qu'on ne peut pas trouver plus de six noms justement 
c inscrits comme de véritables émisés, > 



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394 LA RÉVOLUTION 

émigrent*. D*autre part, une fois qu'un nom, à raison 
ou à tort, est sur la liste, il n'en sort plus ; de parti 
pris, le gouvernement refuse de Teffacer, et, par deux 
décrets*, s'applique à rendre toute radiation impossible; 
c'est que chaque nom, maintenu sur la liste de spolia 
tion et de mort, débarrasse la Révolutk^n d'un adversaire 
probable et met à sa disposition un patrimoine de plus. 
Contre le demeurant des propriétaires, le Directoire 
reprend et aggrave les mesures de la Convention : ban- 
queroute, non plus déguisée, mais déclarée; retranche- 
ment à 386 000 rentiers et pensionnaires des deux tiers 
de leur revenu et de leur capital'; emprunt de 100 mil- 

4. Iiudovic Sciout, IV, 610 (Rapport de l'administration de 
l'Yonne, frimaire an VI) : c La gendarmerie s'est transportée, tant 
€ à Sens qu'à Âuxerre et autres communes, chez plusieurs citoyens 
CL inscrits sur la liste des émigrés, et qui, notoirement, n'ont 
c jamais quitté leur commune depuis la Révolution. On ne les a 
< pas trouvés, ce qui porte à croire qu'ils se sont retirés en 
c Suisse, ou qu'ils sollicitent leur radiation définitive auprès de 
c vous. » 

2. Décréta du 20 vendémiaire et du 9 frimaire an VI. — Décret 
du 10 messidor. 

3. Dufort deCheverny, Mémoires, [Il avait 60000 livres de rente 
avant la Révolution, et il est réduit à 5000.) — c Mme Amelot, 
€ réduite de même, loue son hôtel pour vivre ; par une délica- 
€ tesse semblable à la nôtre et aussi mal entendue, elle ne s'est 
c pas servie de la facilité qui lui était offerte de rembourser (ses 
a créanciers) en assignats, d Une autre dame, également ruinée, 
cherche dans quelque maison de campagne une place pour son 
pain et celui de son fils. — Statistique de la Moselle^ parGolchen, 
préfet, an XI : « Beaucoup de rentiers ont péri de misère et de 
a désespoir par suite des remboursements en papier-monnaie et 
« de la réduction des rentes sur le Trésor. » — Dufort de Che- 
verny, t6., mars 1799 : a La ci-devant noblesse et même les citoyens 
€ un peu aisés ne doivent compter sur aucun adoucissement.... 
« Us doivent s'attendre à une annulation totale des corps et des 
« biens.... Les moyens pécuniaires manquent de plus en plus.... 



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LA FIN DU GOUVERNEMENT REVOLUTIONNAIRE 395 
lions, forcé, progressif et levé tout entier « sur la classe 
« aisée » ; enfin loi des otages, celle-ci atroce, conçue dans 
Tesprit de septembre 1792, suggérée par les célèbres 
motions de CoUot d'Herbois contre les détenus et de 
Billaud-Varennes contre le petit Louis XVII, mais élargie, 
précisée, formulée avec un sang-froid de légiste et une 
prévoyance d'administrateur, applicable en grand, et 
appliquée. — Remarquez que, sans compter les nouveaux 
départements belges où une large insurrection persiste 
et se propage, plus de la moitié du territoire tombe 
sous le coup de cette loi ; car, sur quatre-vingt-six dé- 
partements de la France proprement dite, il en est 
quarante-cinq qui en ce moment, aux termes mêmes 
du décret*, sont « notoirement en état de troubles 
(( civils )) ; en effet, dans ces départements, selon les 
rapports officiels, « des rassemblements de conscrits 
« résistent de toutes parts, à main armée, aux autorités 
« chargés de les lever; des bandes de 200, 300, 
(( 800 hommes parcourent le pays; des troupes de 
(( brigands forcent les prisons, assassinent les gen- 
« darmes et mettent les détenus en liberté; des percep- 
« leurs sont pilles, tués ou mutilés, des officiers 



« Les impositions affament le pays. » — Mallet du Pan, Mercure 
britannique, 25 janvier 1799 : a Des milliers d'invalides à jambe 
« de bois vont s'établir en garnison chez les contribuables qui ne 
« payent pas à la volonté des percepteurs. La proportion des 
« impositions actueUes à celles de l'Ancien régime est de 32 à 88 
f pour les villes généralement. » 

1. Tocqueville, Œuvres complètes, V, 65 [Extraits des rapports 
secrets sur l'état de la République, 26 septembre 1799). — Décret 
du 24 messidor an VU. 



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596 LA RÉVOLUTION 

« municipaux égorgés, des propriétaires rançonnés, 
(( des terres dévastées, des diligences arrêtées ». Or, en 
tous ces cas, dans tous ces départements, cantons ou 
communes, trois classes de personnes, d'abord les 
parents et alliés des émigrés, ensuite les ci-devant 
nobles et anoblis, enfin les « pères, mères, aïeux et 
« aïeules des individus qui, sans être ex-nobles ou 
(( parents d'émigrés », font néanmoins partie des bandes 
ou rassemblements, sont déclarés « personnellement et 
« civilement responsables » des violences commises. 
Même quand ces violences ne sont « qu'imminentes » , 
l'administration départementale dressera, dans son 
ressort, la liste de tous les hommes et femmes respon- 
sables ; elle les prendra pour « otages » ; ils seront 
détenus à leurs frais dans un local commun, et, s'ils 
s'évadent, assimilés aux émigrés, c'est-à-dire punis de 
mort; si quelque dégât est commis, ils en payeront le 
montant; si quelque meurtre ou enlèvement est commis, 
quatre d'entre eux seront déportés. Notez de plus que 
les autorités locales sont tenues, sous des peines graves, 
d'exécuter la loi et à l'instant, qu'à cette date elles sont 
ultrajacobines, que, pour inscrire sur la liste des 
otages, je ne dis pas un noble ou un bourgeois, mais un 
artisan respectable, un paysan honnête, il suffît aux 
souverains locaux de désigner son fils ou petit-fils, 
absent, fugitif ou mort, comme « notoirement » insurgé 
ou réfractaire, et qu'ainsi la fortune, la liberté, la vie. 
de tout particulier aisé est légalement livrée à l'arbi- 
traire, à l'envie, à l'hostilité des niveleurs en place. — 



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LA FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 397 

Les contemporains estiment que 200000 personnes sont 
atteintes par la loi*; le Directoire, pendant les trois 
mois qu'il lui resto à vivre, l'applique à dix-sept dépar- 
tements; des milliers de femmes et de vieillards sont 
arrêtés, détenus, ruinés, plusieurs acheminés vers 
Cayenne, et cela s'appelle le respect des droits de 
l'homme. 

VIII 

D'après le régime que les Finictidoriens établissent en 
France, on peut juger du régime qu'ils importent à 
l'étranger : toujours le même contraste entre le nom et 
la chose, les mêmes phrases pour recouvrir les mêmes 
méfaits, et, sous des proclamations de liberté, l'institu- 
tion du brigandage. — Sans doute, dans telle province 
envahie qui passe ainsi d'un despotisme ancien à un 
despotisme nouveau, les beaux mots bien débitée font 
d'abord leur effet; mais, au bout de quelques semaines 
ou de quelquiBS mois, les habitants, rançonnés, enrôlés, 
francisés de force, s'aperçoivent que le droit révolution- 
naire est encore plus oppressif, plus persécuteur et plus 
rapace que le droit divin. 

C'est le droit du plus fort; les Jacobins régnants n'en 
connaissent point d'autre, hors de chez eux comme à 
domicile, et, dans l'emploi qu'ils en font, ils ne sont pas 
retenus, comme les hommes d'État ordinaires, par l'in- 
térêt bien entendu de l'État, par l'expérience et la tradi- 
tion, par les vues à longue portée, par le calcul des 

1. Baron de BaraLïiie y ^Histoire du Directoire, III, 456. 

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398 LA RÉVOLUTION 

forces présentes et futures. Étant d'une secte, ils subor- 
donnent la France à leurs dogmes, et, avec les courtes 
vues, l'orgueil, l'arrogance du sectaire, ils ont son in- 
tolérance, ses besoins de domination, ses instincts de 
propagande et d'envahissement. — Cet esprit belliqueux 
et tyrannique, ils l'étalaient déjà sous la Législative, et 
ils s'en sont enivrés sous la Convention. Après Thermidor* 

1. Albert Sorel, Revue historique, n*" de mars et mai 1882, les 
Frontières constitutionnelles en 1795 : a Les traités conclus en 
« 4795 avec la Toscane, la Prusse et l'Espagne montrent que la 
« paix était facile, et que la reconnaissance de la République fut 
opérée avant même que le gouvernement républicain fût orga- 
« nisé.... Que la France fût monarchie ou république, il y avait 
« une certaine limite que la puissance française ne devait point 
« franchir, parce qu'elle n'était en proportion ni avec les forces 
« réelles de la France, ni avec la répartition des forces entre les 
« autres États de l'Europe. Sur ce point capital, la Convention se 
c trompa; elle se trompa sciemment..., par un calcul longuement 
« médité; maia ce calcul était faux, et la France en paya chère- 
« ment les conséquences. » — Mallet du Pan, II, 288, 23 août 

1795 : « Les monarchistes et nombre de députés de la Convention 
« sacrifieraient toutes les conquêtes pour accélérer et obtenir la 
« paix. Mais les Girondins fanatiques et le comité de Siéyès peiv 
€ sistent dans le système de tension. Trois motifs les dirigent : 
c 1* le dessein d'étendre leur doctrine avec leur territoire; 2* le 
< désir de fédéraliser successivement l'Europe à la Répuljlique 
« française ; 3» celui de prolonger une guerre partielle, qui pro- 
a longe aussi le pouvoir extraordinaire et les moyens révolution- 
« naires. » — Carnot, Mémoires, I, 476 (Rapport au Comité de 
Salut public, 28 messidor an II) : « Il paraît beaucoup plus sage 
« de restreindre nos projets d'agrandissement à ce qui est pure- 
« ment nécessaire pour porter au maximum la sûreté de notre 
a pays. »— /6., II, 132, 134, 136 (Lettres à Bonaparte, 28 octobre 

1796 et 8 janvier 1797) : a II serait imprudent d'allumer trop 
a fortement en Italie un incendie révolutionnaire.... On voulait 
€ que vous opérassiez la Révolution en Piémont, à Milan, à Rome, 
«r à Naples ; j'ai pensé qu'il valait mieux traiter avec ces pays» 
c en tirer des subsides, et se servir de leur propre organisation 
c pour les contenir. » 



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LA FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTrONNAIRE 399 

et après Vendémiaire, ils sont demeurés les mêmes, ils 
se sont raidis « contre la faction des anciennes limites )) 
et contre toute politique mesurée, d'abord contre la 
minorité pacifique, puis contre la majorité pacifique, 
contre la France entière, contre leur propre directeur 
militaire, « l'organisateur de la victoire », Carnot, qui, 
en bon Français, ne veut pas ajouter gratuitement aux 
embarras de la France, ni prendre au delà de ce que la 
France peut utilement et sûrement garder. — Si, avant 
Fructidor, , ses trois collègues jacobins, Reubell, Barras 
et La Révellière, ont rompu avec lui, c'est parce que, 
non seulement dans les choses du dedans, mais aussi 
dans les choses du dehors, il s'opposait à leur parti pris 
de violence illimitée : ils sont entrés en fureur en appre- 
nant le traité préliminaire de Léoben, si avantageux à la 
France ; ils ont insulté Carnot qui l'a fait conclure* ; 
lorsque Barthélémy, le diplomate le plus habile et le 
plus méritant de l'époque, est devenu leur collègue, ses 
avis si sensés, si autorisés, n'ont obtenu pour accueil 
que leur dérision'. Ils voulaient déjà, et opiniâtrement, 
s'emparer de la Suisse, mettre la main sur Hambourg, 
« humilier l'Angleterre », « persévérer dans le système 
« néfaste du Comité de Salut public » , c'est-à-dire dans 
la politique de guerre, de conquête et de propagande . 

i. Carnot, Mémoires, TI, 147 : a Barras s'adressant à moi 
c comme un furieux : Oui, me dit-il, c'est à toi que nous devons 
« rinfàme traité de Léoben. » 

2. André Lebon, V Angleterre et V émigration française, 235 
(Lettre de Wickham, 27 juin 1797, paroles de Bartliélemy à U. d*Au- 
bigny) 

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400 LA RÉVOLUTION 

— A présent que le 18 Fructidor est fait, Barthélémy 
déporté et Carnot en fuite, cette politique va s'étaler. 

Jamais la paix n'avait été si proche*; on Tavait dans 
les mains; aux conférences de Lille, il n'y avait plus 
qu'à les retirer pleines. Le dernier ennemi et le plus 
tenace, l'Angleterre, désarmait ; non seulement elle accep- 
tait les agrandissements de la France, l'acquisition de la 
Belgique et de la rive gauche du Rhin, les annexions 
déguisées aussi bien que les annexions déclarées, l'auto- 
rité de la République patronne sur les Républiques clien- 
tes, sur la Hollande, Gênes et la Cisalpine; mais encore 
elle restituait ses propres conquêtes, toutes les colonies 
françaises, toutes les colonies hollandaises, sauf Trinque- 
male*, toutes les colonies espagnoles, sauf la Trinité. 
Ce que pouvait réclamer l'amour-propre, on l'obtenait, 
et l'on obtenait plus que ne pouvait souhaiter la pru- 
dence ; il n'y avait pas en France un homme d'État com- 

1. Lord Malmesbury's Diartes, III, 541 (9 septembre 1797) : 
a La révolution violente qui s'est opérée à Paris a renversé toutes 
« nos espérances, et mis à néant tous nos raisonnements ; je la 
« considère comme le plus malheureux événement qui ait pu ar- 
a river. » — /6., 593 (Lettre de Canning, 29 septembre 1797) : 

— « Nous étions à un cheveu de distance de la paix. U a fallu 
« cette maudite ré^Dlution à Paris, et l'arrogance sanguinaire, 
« insolente, implacable et ignorante du Triumvirat, pour nous 
« empêcher de la conclure ; si le parti modéré eût triomphé, tout 
a eût été bien, non seulement pour nous, mais aussi pour la 
a France, pour l'Europe et pour le monde. » 

2. Carnot, II, 152 : « Croyez-vous, répliqua Reubell, que c'est 
a pour la Hollande que je veux faire restituer le Cap et Trinque- 
a maie? Il est question d'abord de les reprendre; il faut pour 
a cela que les Hollandais fournissent l'argent et les vaisseaux. 
a Ensuite, je leur ferai voir que ces colonies nous appartien- 
€ nent. » 



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LA FIN DU GOUYERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 401 
pètent et patriote qui n'eût signé avec une joie profonde. 

— Mais les motifs qui, avant Fructidor, touchaient Car- 
net et Barthélémy, les motifs qui, après Fructidor, tou- 
chent Colchen et Maret, ne touchent pas les Fructidoriens. 
Peu leur importe la France ; ils ne se préoccupent que de 
leur faction, de leur pouvoir et de leurs personnes. Par 
gloriole, La Révellière, président duDirectoire, « voudrait 
« bien mettre son nom au bas de la paix générale » ; 
mais il est entraîné par Barras qui a besoin de la guerre 
pour pêcher en eau trouble*, et surtout par Reubell, 
vrai Jacobin de tempérament et de cervelle, « ignorant 
« et vain, avec les plus vulgaires préjugés d'un homme 
« sans éducation et sans lettres », un de ces sectaires 
grossiers, violents, bornés, ancrés dans une idée fixe, et 
<( dont le principe consiste à révolutionner tout, à coups 
« de canon, sans examiner le pourquoi' ». Nul besoin 
d'examiner le pourquoi ; l'instinct animal de conservation 
suffit pour pousser les Jacobins sur leur pente, et, depuis 
longtemps, leurs hommes clairvoyants, entre autres 
Siéyès, leur penseur et leur oracle, leur répètent que, 
a s'ils font la paix, ils sont perdus' ». — Pour excuser 

1. Lord Malmesbury's Z)îari>», III, 526 (Lettre de Paris, 17 fruc- 
tidor an V). — Ib.t 483 (Conversation de M. EUis avec M. Pain). 

2. /6., III, 549, 544 (Paroles de Maret et de Colchen). — 
a Reubell, dit Carnot, parait entièrement convaincu que la pro- 
« bité et le civisme sont a deux choses absolument incompa- 
« tibles. D 

3. Mallet du Pan, II, 49 (Paroles de Siéyès, le 27 mars 1706). 

— Ib., I, 288, 407; II, 4, 49, 350, 361, 386. — Cela est si vrai 
que cette prévision motive les concessions de l'ambassadeur an- 
glais. (Lord Malmesbury's Diaries, III, 519, Lettre de Malmesbury 
à Canning, 29 août 1797) : a Je suis d'autant plus désireux de la 

LA RÉVOLUTION, VI. T. VIII. — 26 



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402 LA RÉVOLUTION 

leurs violences au dedans, il leur faut des périls au de- 
hors; sans le prétexte du salut public, ils ne peuvent 
prolonger leur usrurpation, leur dictature, leur arbitraire, 
leurs inquisitions, leurs proscriptions, leurs exactions. 
Supposez la paix faite : est-ce que le gouvernement, haï 
et méprisé comme il Test, pourra se maintenir contre la 
clameur publique et faire nommer ses suppôts aux élec- 
tions prochaines? Est-ce que tant de généraux rentrés 
consentiront à vivre à demi-solde, oisifs et soumis? Est- 
ce que Hoche, si ardent et si absolu, est-ce que Bonaparte, 
qui médite déjà son coup d'État', voudront se faire les 
gardes du corps de quatre petits avocats ou littérateurs 
sans titres et d'un Barras, général de rue, qui n'a jamais 
vu une bataille rangée? D'ailleurs, sur le squelette de la 
France desséchée par cinq ans de spoliations, comment 
nourrir, même provisoirement, la fourmilière armée qui, 
depuis deux ans, ne subsiste qu'en dévorant les nations 
voisines? Comment ensuite licencier quatre cent mille 
officiers et soldats à jeun? Et comment, dans le Trésor 
vide, puiser le milliard que, par un décret solennel, à 
titre de récompense nationale, on vient de leur promettre 
encore une fois'? Seule la guerre prolongée ou recom- 

d paix que, en sus de toutes les raisons notoires, je suis con- 
« vaincu que la paix paralysera ce pays; tous les moyens violents 
a qu'ils ont employés pour la guerre se retourneront contre eux, 
« comme une humeur rentrée, et renverseront entièrement leur 
« Constitution, qui est faible et sans base. Cette conséquence de 
tt la paix est bien plus importante que les conditions les plus fa- 
(L vorables que nous pourrions insérer dans le traité. » 

1. Mathieu Dumas, III, 256.— Miot de Melito. I, 163, 195 (Con- 
versations avec Bonaparte, juin et novembre 1797). 

2. Mallet du Pan, Mercure britannique, n* du 10 novembre 

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LA FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTION NATRE 4C3 

mencée à dessein, la guerre étendue indéfiniment par 
système, la guerre défrayée par la conquête et par le pil- 
lage peut alimenter les armées, occuper les généraux, ré- 
Mgner la nation, soutenir au pouvoir la faction régnante, 
conserver aux directeurs leurs places, leurs profits, leurs 
dîners, leurs maîtresses. Et voilà pourquoi ils rompent, 
d'abord, par un ultimatum brusque, avec TAngleterre, 
puis, par des exigences redoublées, avec rAutriche et 
l'Empire, ensuite, par des attentats prémédités, avec la 
Suisse, le Piémont, la Toscane, Naples, Malte, la Russie, 
la Porte elle-même*. — Enfin les derniers voiles tombent 
et le vrai caractère de la secte se montre à nu. Défense 
de la patrie, délivrance des peuples, tous ses grands 
mots rentrent dans la région des mots. Elle se dénonce 
pour ce qu'elle est, pour une société de pirates en course 
qui, après avoir opéré sur leur côte, vont opérer plus 
loin, et capturent tout, corps et biens, hommes et choses. 
Ayant mangé la France, la bande entreprend de manger 
l'Europe', « feuille à feuille, comme une pomme d'arti- 
« chaut )). 

4798. — « Comment soutenir sur son propre sol des armées gi- 
« gantesques et exigeantes ? Comment se ffs^tter d'arracher à un 
(L peuple appauvri, sans industrie, sans navigation, sans confiance, 
a près d'un milliard de subsides, directs et indirects? Comment 
a renouveler ce fonds immense de confiscations qui fait vivre la 
« République française depuis huit ans ? En subjuguant chaque 
« année une nation nouvelle, et en dévalisant ses trésors, ses 
« églises, ses monts-de-piété, ses propriétaires. Depuis deux ans, 
« la République eût posé les armes, si elle avait été réduite à sou 
« propre capital. » 

4. Mallet du Pan, Mercure hritanniquCy n«* du 25 novembre, du 
25 décembre 4798, et passim. 

2. /&., n^ du 25 janvier 4799 : c La République française mange 

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404 U RÉVOLUTION 

A quoi bon raconter la tragi-comédie qu'ils jouent et 
font jouer à Tétranger? — C'est une représentation à 
rétranger de la pièce qu'ils jouent à Paris depuis huit 
ans S une traduction improvisée et saugrenue en flamand, 
en hollandais, en allemand, en italien, une adaptation 
locale, telle quelle, avec variantes, coupures, abréviations, 
mais toujours avec la même finale, qui est une grêle de 
coups de sabre et de crosse sur tous les propriétaires, 
communautés et particuliers, pour les obliger â livrer 
leur bourse et tous leurs effets de valeur quelconque : 
ce qu'ils font, jusqu'à rester en chemise et sans le sou. 
Règle générale : dans le petit État qu'il s'agit d'exploiter 
à fond, le général le plus proche ou le résident en titre 
ameute, contre les pouvoirs établis, [les mécontents qui 
ne manquent jamais dans aucun régime, notamment les 
déclassés de toute classe, les aventuriers, les bavards de 
café, des jeunes gens à tête chaude, bref .les Jacobins 
du pays; désormais, pour le représentant de la France, 
ils sont le peuple du pays, ne fussent-ils qu'une poignée 
et de la pire espèce. Défense aux autorités légales de les 
réprimer et de les punir : ils sont inviolables. Par la 
menace ou de vive force, le représentant français inter- 

c l'Europe feuille à feuille, comme un pomme d'artichaut. C'est 
i pour dépouiller les nations qu'elle les révolutionne, et c'est pour 
c subsister elle-même qu'elle les dépouille. » 

1. Lettres de Mallet du Pan à un député sur la déclaration de 
guerre à la République de Venise^ et sur la révolution opérée à 
Gênes (Quotidienne^ n'^ ^\^, 413, 444, 421).— Ib., Essai histo- 
rique sur la destruction de la Ligue et de la liberté helvétiques 
(n" 1, 2 et 3 du Mercure britannique). — Camot, II, 153 (Paroles 
de Carnot, à propos des procédés du Directoire avec la Suisse) : 
c C'est la fable du Loup et de l'Agneau. » 

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LA FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 405 
vient lui-même pour appuyer ou consacrer leurs atten- 
tats ; il casse ou fait casser par eux les organes vivants 
du corps social, ici la royauté ou Tarislocratie, là-bas le 
sénat et les magistratures, partout la hiérarchie an- 
cienne, les statuts cantonaux, provinciaux ou munici- 
paux, les fédérations ou constitutions séculaires. Sur 
cette table rase, il installe le gouvernement de la Raison, 
c'est-à-dire quelque contrefaçon postiche de la Constitu- 
tion française : à cet effet, il nomme lui-même les nou- 
veaux magistrats. S*il permet qu'ils soient élus, c'est 
par ses clients et sous ses baïonnettes; cela fait une 
République sujette, sous le nom d'alliée, et que des com^ 
missaires expédiés de Paris mènent tambour battant. On 
lui applique d'autorité le régime révolutionnaire, les 
lois antichrétiennes, spoliatrices et niveleuses. On fait 
et on refait chez elle le 18 Fructidor; on remanie sa 
Constitution d'après la dernière mode, parisienne ; on 
purge, à deux ou trois reprises et militairement, son 
Corps législatif et son Directoire*; on ne souffre à sa 
tête que des valets ; on ajoute son armée à l'armée fran- 
çaise ; on lève en Suisse vingt mille Suisses pour com- 
battre contre la Suisse et les amis de la Suisse; on sou- 
met à la conscription la Belgique incorporée ; on opprime, 
on pressure, on blesse le sentiment national et religieux, 
jusqu'à soulever des insurrections' religieuses et natio- 

1. Remaniement de la Constitution ou purgation des autorités 
en Hollande, par Lacroix, 22 janvier 1798 ; en Cisalpine, par 
Berthier, février 1798, puis par Trouvé, août 1798, puis par Brune, 
septembre 1798; en Suisse, par Rapinat, juin 1798, etc. 

2. Mallet du Pan [Mercure britannique, n<» du 25 novembre, 

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406 LA RÉVOLUTION 

nales, cinq ou six Yendées rurales et persistantes, en 
Belgique, en Suisse, en Piémont, en Yénétie, en Lom- 
bardie, dans TÉtat Romain, à Naples, et, pour les répri- 
mer, on brûle, on saccage, on fusille. — Là-dessus, 
toute phrase serait faible; il faudrait produire des 
chiffres, et je n'en puis donner que deux. 

L'un est le chiffre des vols commis à l'étranger*; 

25 décembre 1798, 10 mars et 10 juillet 1799). Détails et docu- 
ments sur les insurrections populaires en Belgique, en Suisse, en 
Souabe, dans le Modénois, l'État romain, le Piémont et toute la 
liaute Italie. — Lettre d'un officier de l'armée française, datée 
de Turin et imprimée à Paris : a Partout où passent les commis- 
a sions civiles, les peuples s'insurgent, et, quoique j'aie failli être 
« quatre fois victime de ces insurrections, je ne puis blâmer ces 
« malheureux : on leur enlève jusqu'à la paille de leurs lits. Au 
« moment où j'écris, la plus grande partie du Piémont s'est levée 
« contre les voleurs français : c'est ainsi qu'on nous traite. 
« Pourrais-tu en être surpris quand je te dirai que, depuis la 
a prétendue révolution de ce pays, qui fait un laps de temps de 
« trois ou quatre mois,^nous avons dévoré 10 millions numéraire, 
« 15 millions papier-monnaie, les diamants, le mobilier de la 
« couronne, etc. ? Les peuples nous jugent d'après notre conduite; 
€ nous leur sommes en horreur, en exécration. t> 

1. Mallet du Pan, t6., n» du 10 janvier 1799 (Tableau énumé- 
ratif par articles, avec détails, chiffres et dates). — [Ib.y n? du 
25 mai 1799 : Détail du pillage de Rome, d'après le Journal de 
M. Duppa, témoin oculaire. — /6., n~ du 10 février et du 25 fé- 
vrier 1799 : Détail des spoliations exercées en Suisse, en Lombar- 
die, à Lucqueset dans le Piémont. — Sur les rapines particulières, 
voici quelques chiffres : En Suisse, a le commissaire directorial 
a Rapinat, le général en chef Schauembourg et le commissaire 
« ordonnateur Rouhière ont emporté chacun un million tournois. » 
« Rouhière, en outre, prélevait pour lui 20 pour 100 sur chaque 
« ordonnance qu'il délivrait aux entrepreneurs de service, ce qui 
c lui a valu 350 000 livres. Son premier secrétaire, Toussaint, a 
« volé, à Berne seulement, 150000 livres. Le secrétaire de Rapi- 
<L nat, Amberg, s'est retiré avec 300000 livres. » — Le général 
de Lorge a rapporté 165000 livres du pillage de Sion ; Brune a 
pris pour sa part 300 000 livres tournois en espèces, outre quantité 



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LA FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 407 

encore ne comprend-il que les rapines publiques, exé- 
cutées par ordre ; il omet les rapines particulières, 
exécutées sans ordre par les officiers, les généraux, les 
soldats, les commissaires; celles-ci sont énormes, mais 
échappent au calcul. Le seul total approximatif que Ton 
puisse produire est le relevé authentique des prises que 
le corsaire jacobin, autorisé par lettres de marque, a 
déjà faites en décembre 1798, hors de France, sur les 
personnes publiques ou privées : contributions en numé- 
raire, imposées par arrêtés, en Belgique, en Hollande, 
en Allemagne, en Italie, 655 millions; capture et enlè- 
vement de matières d'or ou d'argent, d'argenterie, 
bijoux, objets d'art et autres effets précieux, 305 mil- 
lions; réquisitions en nature, 361 millions; confiscation 
des biens, meubles et immeubles, des souverains dépos- 

de médailles d'or volées à l'hôtel de ville de Berne ; ses deux gé- 
néraux de brigade, Rampon et Pijon, se sont approprié chacun 
216000 livres, a Le général Duhesme, cantonné dans le Brisgau, 
c envoyait chaque jour à deux ou trois villages en même temps 
c le menu de ses repas, et ordonnait de le servir par réquisi- 
« tion ; à l'un il demandait les objets en nature, et à l'autre, si- 
« multanément, en argent. Sa modération allait jusqu'à iOb flo- 
« rins par jour, qu'il prenait en denrées, puis en argent. » — 
c A son entrée dans Milan, Masséna, vers onze heures du soir, 
<L lit enlever, en quatre heures, sans inventaire ni reçus, toutes 
a les caisses particulières de couvents, de confréries, d'hôpitaux, 
« du mont-de-piété immensément riche et où l'on prit, entre 
« autres, la cassette de diamants du prince Belgiojoso. Cette nuit 
ft valut 1 200000 livres à Masséna. » (Mallet du Pan, Mercure bri- 
tannique, 10 février 1799, et Journal manuscrit, mars 1797.) — 
Sur les sentiments des Italiens, voir la lettre du lieutenant Du- 
pin, 27 prairial an VIII (G. Sand, Histoire de ma vie, II, 251), 
récit de la bataille de Marengo, perdue jusqu'à deux heures de 
l'après-midi : « Je voyais déjà le Pô, le Tessin à repasser, un 
« pays à traverser, dont chaque habitant ett notre ennemi. » 



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408 LA RÉVOLUTION 

sédés, du clergé régulier et séculier, des corporations 
et des communautés, même laïques, des propriétaires 
absents ou fugitifs, 700 millions; total, en trois ans, 
2 milliards. — Si Ton regarde de près dans ce tas mons- 
trueux, on y trouve, comme dans le coffre d'un pirate 
algérien, un butin que jusqu'ici les belligérants chré- 
tiens, les commandants d'une armée régulière, répu- 
gnaient à prendre, et sur lesquels les chefs jacobins 
mettent la main, incontinent, de préférence : argenterie 
et mobilier des églises, dans les Pays-Bas, dans le pays 
de Liège et dans les électorats du Bas-Rhin, 25 millions; 
argenterie et mobilier des églises en Lombardie, dans 
les trois Légations, dans TÉtat Vénitien, le Modénois et 
l'État de l'Église, 65 millions; diamants, vaisselle, croix 
d'or et autres dépôts des monts-de-piété à Milan, Bologne, 
Ravenne, Modène, Venise, Rome, 56 millions; caisses 
des hôpitaux à Milan et en d'autres villes, 5 millions ; 
mobilier et objets d'art des villas vénitiennes et des palais 
de la Brenta, 6 millions et demi ; dépouilles de Rome 
mise à sac comme autrefois par les mercenaires de 
Bourbon, antiques, collections, tableaux, bronzes, sta- 
tues, trésors du Vatican et des palais, joyaux et jusqu'à 
l'anneau pastoral que le commissaire directorial a lui- 
même ôté du doigt du pape, 413 millions ; tout cela, sans 
compter le reste des articles analogues, et notamment 
les contributions nominatives, levées sur tels et tels 
particuliers, en leur qualité de riches et de proprié- 
taires*, véritables rançons, semblables à celles que les 
4. Mallet du Pan, Mercure britannique, n* du 10 janvier 1799 : 

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U FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 409 
bandits de Calabre et de Grèce extorquent au voy.^geur 
qu'ils surprennent sur le grand chemin. — Naturelle- 
ment, on ne peut opérer ainsi qu'avec des instruments 
de contrainte ; il faut aux opérateurs parisiens des 
automates militaires, « des manches de sabre » en 
quantité suffisante. Or, à force de frapper, on casse 
beaucoup de manches de sabre, on est tenu de remplacer 
ceux qu'on a cassés; en octobre 1798, il en faut deux 
cent mille nouveaux, et les jeunes gens qu'on requiert 
pour cet office manquent à l'appel, se sauvent*, et même 

« Le 31 décembre 1796, le marquis Litta avait déjà payé 
a 500 000 livres milanaises de contribution, le marquis T. 
« 420 000, le comte Grepi 900000, et les autres propriétaires à 
« proportion. » — « Rançon des decurioni de Milan et autres 
€ otages envoyés en France, 1 500 000 livres, i» — Ceci est con- 
forme à la théorie jacobine. Dans les anciennes instructions de 
Carnot, on lit la phrase suivante : « Il faut faire peser les contri- 
« butions exclusivement sur les riches ; les peuples doivent voir 
« en nous des libérateurs.... Entrez comme bienfaiteurs des peu- 
a pies, en même temps que vous serez le fléau des grands, des 
« riches, des ennemis du nom français. » (Carnot, I, 433.) 

1. Ludovic Sciout, IV, 770 (Rapports de l'an VII, Archives natio- 
nales, F', 7701 et 7718) : « Sur 1400 hommes dont était composé 
« le premier bataillon auxiliaire des conscrits, 1087 ont lâchement 
c abandonné leurs drapeaux (Haute-Loire), et, sur 900 récemment 
« réunis au Puy pour former le noyau du deuxième bataillon, 300 
« ont encore imité leur exemple. » — Dufort de Cheverny, Mé- 
I moires, 9 septembre 1799 : a On a appris que, sur 400 conscrits 
« renfermés au château (de Blois), qui devaient partir cette nuit, 
« 100 avaient disparu, d — 12 octobre 1799 : » Les conscrits sont 
« rassemblés au château au nombre de 500 à 600. Ils disent, 
a pour la plupart, qu'ils ne déserteront que hors du département 
« et en chemin, pour ne pas compromettre leurs familles. » — 
14 octobre : a 200 ont déserté; il en reste 300. » — Archives 
nationales F', 3267 (Rapports décadaires sur les conscrits réfrac- 
taires ou déserteurs, arrêtés par la poUce militaire, an VIII, dé- 
partement de Seine-et-Oise). Dans ce seul département, 66 arres- 



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410 LA RÉVOLUTION 

résistent à main armée, en Belgique notamment par une 
révolte de plusieurs mois*, avec cette devise : « Mieux 
« vaut mourir ici qu'ailleurs » . — Pour les faire rejoindre 
on leur donne la chasse, on les amène au dépôt, les 
mains liées; s'ils se dérobent, on place à demeure des 
garnisaires chez leurs parents ; si le réquisitionnaire ou 
conscrit s'est réfugié en pays étranger, même en pays 
allié, comme l'Espagne, il est inscrit d'office sur la liste 
des émigrés, partant, en cas de retour, fusillé dans les 
vingt-quatre heures; en attendant, ses biens sont séques- 
trés, et aussi ceux de « ses père, mère et ascendants* )). 

— « Autrefois, dit un contemporain, la raison et la 
« philosophie tonnaient contre la rigueur des châtiments 
« infligés aux déserteurs ; mais, depuis que la raison 
(( française a perfectionné la liberté, ce n'est plus la 
« classe limitée des soldats réguliers dont l'évasion est 
« punie de mort, c'est une génération entière. Le dernier 
« supplice ne suffit plus à ces législateurs philanthropes : 
(( ils y ajoutent la confiscation, ils dépouillent les pères 
(( pour les fautes des enfants, et rendent jusqu'aux 
« femmes solidaires d'un délit militaire et personnel. » 
Tel est l'admirable calcul du Directoire, que, s'il perd 
un soldat, il gagne un patrimoine, et que, s'il manque 

talions en vendémiaire, 136 en brumaire, 56 en frimaire et 86 en 
pluviôse. 

1. Mallet du Pan, n° du 25 janvier 1799 (Lettre écrite de Bel- 
gique) : « Aujourd'hui, c'est la révolte des Provinces-Unies contre 
le duc d'Albe; depuis Philippe II, jamais les Belges n'ont eu de 
a semblables motifs d'obstination et de vengeance. i> 

2. Décrets du 49 fructidor an VI et du 27 vendémiaire an YII. 

— Mallet du Pan, n» du 25 novembre 1798], 

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LA FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 411 

le patrimoine, il regagne le soldat. — De toute façon il 
remplit ses coffres et ses cadres, et la faction, bien pour- 
vue d*hommes, peut continuer son exploitation de 
l'Europe, dépenser à cette opération autant de vies fran- 
çaises qu'il lui en faut. Il lui en faut plus de cent mille 
par an; avec celles qu'a dépensées la Convention, cela 
fera, en huit ans, près de neuf cent mille*; en ce 
moment, les cinq directeurs et leurs suppôts achèvent 
de faucher la population adulte et virile, la fleur et la 

1. M. Léonce de Lavergne (Économie rurale de la France de- 
puis 1789, 38) évalue à 1 million le nombre des Français morts 
par la guerre, [de i 792 à 1800. — « Des administrateurs- dignes 
« de crédit et entre les mains desquels avaient passé, il y a un 
a an, les relevés des bureaux de la guerre, m'ont certifié que le 
a maximum des levées en 1794 et jusqu'au milieu de 1795 avait 
a atteint 900 000 hommes, dont 650 000 ont péri par les combats, 
a dans les hôpitaux et par la désertion. » (Mallet du Pan, n"" du 
« 10 décembre 1798). — (76., n» du 10 mars 1799) : « Dumas af- 
a iirma, dans le Corps législatif, que la garde nationale avait i*e- 
« nouvelé trois fois les bataillons des défenseurs de la patrie.... 
a Un fait avéré est l'indigne administration des hôpitaux où, de 
« l'aveu des généraux, des commissaires et des députés, les sol- 
« dats périssaient, faute d'aliments et de remèdes. Si on ajoute 
« la prodigalité avec laquelle 'les conducteurs de ces armées fai- 
« saient tuer les hommes, on concevra fort bien ce triple renou- 
« vellement dans un espace de sept années. » — Tel village, qui 
contenait 450 habitants en 1789, a fourni en quinze mois (1792 et 
1793) 50 soldats. (Histoire dv village de Croissy^ Seine-el-Oise, 
pendant la Révolution^ par Campenon.) — La Vendée a été un trou 
sans fond, comme plus tard l'Espagne et la Russie. « Un bon ré- 
« publicain, chargé pendant quinze mois des approvisionnements 
a de l'armée de la Vendée, m'a protesté que, sur 200000 hommes 
« qu'il avait vus se précipiter dans ce gouffre, il n'en était pas 
a sorti plus de 10000. » (Meissner, Voyage à Paris, 338, derniers 
mois de 1795.) — Les chiffres suivants (Statistiques des préfets, 
de l'an IX à l'an XI) sont précis. Huit départements (Doui)s, Ain, 
Eure, Meurthe, Aisne, Aude, Drôme, Moselle) donnent le chiffre 
total de leurs volontaires, réquisitionnaires et conscrits, qui est 



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412 LA UÉYOLUTTON 

force de la nation*, et l*on sait par quels motifs, .pour 
quel objet. Je ne crois pas qu'une nation civilisée ait 
jamais été sacrifiée de la sorte à une telle besogne, et 
par de tels gouvernants : un Testant éclopé de faction 
et de secte, quelques centaines de prédicants qui ne 
croient plus à leurs dogmes, des usurpateurs aussi 
méprisés que détestés, des parvenus de rencontre, 
portés en haut, non par leur capacité et leur mérite, 
mais par le roulis aveugle d'une révolution, ayant sur- 



de 191343. Or ces huit départements (Arthur Young, Voyage* en 
France, II, 347) avaient, en 1790, une population de 2446000 
âmes: la proportion indique que, sur 26 milUons de Français, un 
peu pius de 2 millions ont passé sous les drapeaux. — D'autre 
part, cinq départements (Doubs, Eure, Meurthe, Aisne, Moselle) 
donnent, [non seulement le chiffre de leurs militaires, 131 322, 
mais aussi celui de leurs morts, 56 976, c'est-à-dire, sur 
1000 hommes fournis à l'armée, 435 morts. La proportion indique, 
pour les 2 millions de militaires, 870 000 morts. 

1. Les statistiques des préfets et les procès-verbaux des con- 
seils généraux de l'an IX sont unanimes pour constater la dimi- 
nution notable de la population adulte et masculine. — Déjà en 
1796 lord Malmesbury faisait la même remarque [Diariesy 21 oc- 
tobre et 23 octobre 1796, de Calais à Paris) : a Des enfants et des 
a femmes travaillent aux champs. Diminution visible du nombre 
a des hommes. Plusieurs charrues poussées par des femmes, et 
a le plus grand nombre par des vieillards ou de jeunes garçons. 
« Il est évident que la population mâle a diminué; car le nom- 
<L bre des femmes que nous avons vues sur notre route surpas- 
» sait celui des hommes dans la proportion de 4 à 1. » — Là où 
les vides de la population totale sont comblés, c'est par l'accrois- 
sement de la population enfantine et féminine. Presque tous les 
préfets et conseils généraux déclarent que les mariages précoces 
ont été multipliés à l'excès par la conscription. — De même, Du- 
fort de Cheverny (Mémoires, 1*' septembre 1800) : a La conscrip- 
« tion ayant épargné les gens mariés, tous les jeimes gens se sont 
« mariés dès seize ans. La quantité des enfants dans les com- 
< munes est double et triple de ce qu'elle était autrefois, t 



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LA FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 413 

nagé faute de poids, soulevés, comme une écume sale, 
à la cime de la dernière vague, voilà les misérables qui 
garottent la France sous prétexte de la rendre libre, qui 
saignent la France sous prétexte de la rendre forte, qui 
conquièrent les peuples sous prétexte de les affranchir, 
qui dépouillent les peuples sous prétexte de les régé- 
nérer, et qui, de Brest à Lucerne, d'Amsterdam à Naples, 
tuent et volent en grand, par système, pour affermir la 
dictature incohérente de leur brutalité, de leur ineptie 
et de leur corruption. 

IX 

Encore cette fois, le jacobinisme triomphant a mani- 
festé sa nature antisociale, sa faculté de détruire, son 
impuissance à construire. — Vaincue et découragée, la 
nation ne lui résiste plus; mais, si elle le subit, c'est 
comme la peste, et ses déportations, ses épurations 
administratives, ses arrêtés pour mettre les villes en état 
de siège, ses violences quotidiennes ne font qu'exaspérer 
l'antipathie muette. « On a tout fait, dit un Jacobin de 
« bonne foi*, pour aliéner à la Révolution et à la Répu- 
(( blique l'immense majorité des citoyens et ceux mêmes 
(n qui avaient concouru à la chute de la monarchie.... A 
« mesure que nous avons avancé dans la route révolu- 
« tionnaire, au lieu de voir les amis de la Révolution 
« augmenter,... nous avons vu nos rangs s'éclaircir et 
(( les premiers défenseurs de la liberté se détacher de 
« notre cause. » Impossible aux Jacobins de se rallier la 

4. Sauzay, X, 471. Discours du représentant Briot, 29aoûtl799). 



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414 LA RÉVOLUTION 

France, de la réconcilier avec leurs pratiques ou avec 
leurs dogmes, et, là-dessus, leurs propres agents ne 
leur laissent aucune illusion. — « Ici, écrit celui de 
« Troyes*, l'esprit public n'a pas seulement besoin d'être 
« ravivé ; il aurait besoin d'être recréé. A peine le cin- 
(( quième des citoyens est-il dans le sens du gouverne- 
(( ment, et ce cinquième.,, est l'objet de la haine et du 
« mépris du plus grand nombre... Par qui les fêtes 
« nationales sont-elles célébrées et ornées? Par ceux des 
« fonctionnaires publics que la loi y appelle, et souvent 
« même plusieurs s'en dispensent. C'est le même esprit 
(( public qui ne permet pas aux honnêtes gens de 
« prendre part à ces fêles et aux discours qui s'y pro- 
« noncent, et qui en écarte les femmes, qui devraient en 
(( faire le principal ornement. ... Le même esprit public 
(( ne voit qu'avec indifférence et mépris les actions 
« héroïques républicaines rendues sur la scène, et 
« accueille avec transport tout ce qui peut faire allusion 
« à la royauté et à l'ancien régime. » De parti pris, les 
boutiquiers étalent le décadi et ferment le dimanche, 
« non pour vaquer à l'exercice de leur culte, la majeure 
« partie des citoyens n'est pas attaquée de ce préjugé, 
« mais parce qu'il est de bon ton de ne pas paraître 
« républicain. » — Les parvenus de la Révolution eux- 
mêmes, des généraux, des députés, répugnent aux insti- 
tutions jacobines*; ils mettent leurs enfants « dans des 

1. AU)ert Babeau, II, 466 (Lettre deMilony, juillet 1798, et rap- 
port du commissaire de Pont, messidor an VI). 

2. Schmidt, III, 374 (Rapports sur la situation du département 
de la Seine, ventôse an VII). — Dufort de Cheverny, Mémoireê, 

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LA FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 415 
« écoles à chapelle et à confessionnal, et les députés 
« qui, en 92 et 93, se sont le plus élevés contre les 
(( prêtres ne regardent plus leur fille comme bien éle- 
« vée que quand elle a fait sa première communion ». 

— Les petits sont encore plus hostiles que les grands. 
« Un fait malheureusement trop certain, écrit le com- 
« missaire d'un canton rural*, c'est que le peuple en 
« masse ne paraît vouloir d'aucune de nos institutions. . . . 
(( 11 est de bon ton, même parmi le peuple des cam- 
« pagnes, de paraître dédaigner tout ce qui tient aux 
ce usages républicains.... Nos riches laboureurs, qui ont 
« le plus gagné à la Révolution, se montrent les enne- 
« mis les plus acharnés de ses formes : un citoyen, qui 
« dépendrait d'eux en la moindre chose et qui s'avise- 
« rait de leur donner la qualification de citoyen y serait 
« à l'instant chassé de leur maison. » Citoyen est une 
injure, et patriote, une plus grosse injure; car ce nom 
signifie Jacobin, partisan des égorgeurs, des voleurs et 
de ce qu'on appelle alors « les mangeurs d'hommes* ». 

— Bien pis, à force de fausser le mot, on a discrédité la 

22 octobre 4799 : « C'est aujourd'hui que part la colonne mobile ; 
a elle ne compte pas plus de soixante personnes; encore ce sont 
a tous des commis payés ou non payés, attachés à la République^ 
a tous ceux du département, du directeur des domaines, enfin de 
a tous les bureaux. » 

1. Schmidt, III, 343 (Rapport de Guyel, commissaire du Direc- 
loire près le canton de Pierrefitte, Seine, germinal an VI}. 

2. La Fayette, Mémoires, II, 162 (Lettre du 2 juillet 1799) : 
«[ L'autre jour, à la messe de Saint-Roch, un homme, à côté de noire 
a cher Grammont, disait avec ferveur : Mon Dieu, ayez pitié de 
a nous^ exterminez la nation! — Il est vrai que cela signifiait seu- 
« lement : Mon Dieu, délivrez-nous du système conventionnel ! i 

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416 LA REVOLUTION 

chose. Personne, disent les rapports*, ne se soucie plus 
de l'intérêt général; personne ne veut être garde national 
ou maire. « L'esprit public est dans un sommeil léthar- 
« gique qui pourrait faire craindre son anéantissement. 
« Nos revers ou nos succès ne font naître ni inquiétude 
« ni joie*. Il semble qu'en lisant l'histoire des batailles, 
(( on lise l'histoire d'un autre peuple. Les changements 
« de l'intérieur n'excitent pas plus d'émotion; on se 
« questionne par curiosité; on se répond sans in- 
« térêt; on apprend avec indifférence. » — « Les 
« plaisirs de Paris' ne sont plus dérangés un mo- 
« ment par les crises qui se succèdent, ni par celles 
« qu'on redoute. Jamais les spectacles ni les lieux 
« publics n'ont été plus fréquentés. On se dit à Tivoli 
« qu'on va être pis que jamais ; on appelle la patrie la 
« patraque, et l'on danse. » — Cela se comprend : com- 
ment s'intéresser à la chose publique, quand il n'y en a 
plus, quand le patrimoine commun de tous est devenu 
la propriété privée d'une bande, quand, à l'intérieur, 
cette bande le dévore ou le gaspille, et, à l'extérieur, 

1. Schmidt, 298, 352, 377, 451, etc. (ventôse, frimaire et fruc- 
tidor an VII). 

2. Ib., III (Rapports de prairial an VII, département de la 
Seine). 

3. La Fayette, Mémoires, II, 164 (Lettre du 44 juillet 1799 . 
— Tocqueville, CEuvres complètes, V, 270 (Témoignage d'un 
contemporain). — Sauzay, X, 470, 471 (Discours de Briot et 
d'Eschassériaux) : « Je ne sais quelle torpeur effrayante s'est em- 
« parée des esprits; on s'accoutume à ne rien croire, à ne rien 
« sentir, à né rien faire.... La grande nation, qui avait tout 
a vaincu, tout créé autour d'elle, semble ne plus exister que 
c dans les armées et dans quelques ftmes généreuses. » 

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LA FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 417 
le joue à pile ou face? Par leur victoire définitive, les 
Jacobins ont tari le patriotisme, c'est-à-dire la source 
intime et profonde qui fournit à l'État la substance, la 
vie et la force. — Vainement^ ils multiplient les décrets 
rigoureux et les prescriptions impérieuses; chaque coup 
de force s*émousse à demi contre la résistance univer- 
selle et sourde de l'inertie volontaire et du dégoût insur- 
montable. Ils n'obtiennent pas de leurs sujets cette por- 
tion d'obéissance machinale, ce degré de collaboration 
passive sans lequel la loi reste une lettre morte*. Leur 
République, si jeune, « est atteinte de ce mal sans nom 
« qui n'attaque d'ordinaire que les vieux gouvernements, 
« sorte de consomption sénile, qu'on ne saurait définir 
« autrement que la difficulté d*être; personne ne fait 
a effort pour la renverser ; inais elle semble avoir perdu 
« la force de se tenir debout* ». 

1. Lord Malraesbury's Diaries (5 novembre 1796) : « Chez Ron- 
d donneau, qui a publié toutes les lois et décrets.... Très bavard, 
a mais intelligent.... Dix mille lois publiées depuis 1789, mais 
a soixante-dix seulement en vigueur, -ù — Ludovic Sciout, IV, 770 
(Rapports de l'an VII). Dans le Puy-de-Dôme, « sur 286 communes, 
a il en est 200 dont les agents ont commis des faux de tout genre 
« sur les registres de l'état civil, et dans les expéditions de ses 
a actes, pour soustraire des individus au service militaire. Ici, ce 
a sont des jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans mariés à des 
« femmes de soixante-douze ou quatre-vingts ans, ou même 
a mortes depuis longtemps. Là, on justifle de l'extrait de décès 
a d'un homme qui est vivant et se porte bien. » — « On pré- 
« sente de faux contrats pour échapper au service; de jeunes 
a soldats sont mariés à des femmes de quatre-vingts ans ; une 
<L femme, grâce à une série de faux, se trouve mariée à dix ou 
« douze conscrits. » (Lettre du chef de bataillon de la gendar- 
merie à Roanne, 9 ventôse an VII.) 

2. Paroles de M. de Tocqueville. — Le Duc de Broglie, par 
M. Guizot, 16 (paroles du duc de Broglie) : a Ceux qui n'ont 

LA RÉVOLUTION, VI. T. VIII. — 27 

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418 LA RÉVOLUTION 

Non seulement leur domination, au lieu de vivifier 
l'État, le paralyse, mais, de leurs propres mains, ils 
démolissent Tordre qu'ils ont établi. Légal ou extra- 
légal, quel qu'il soit, peu importe : eux régnant, nulle 
constitution, même faite et refaite à leur guise, nul gou- 
vernement, même celui de leurs chefs, ne peut subsister. 
Une fois maîtres de la France, ils se la disputent entre 
eux, et chacun d'eux réclame pour soi toute la proie. 
Ceux qui ont les places veulent les garder ; ceux qui ne 
les ont pas veulent les prendre. Il se forme ainsi 
deux factions dans la faction, et chacune d'elles, à son 
tour, refait contre l'autre le coup d'État qu'elles ont fait 
ensemble contre la nation. — Selon la coterie gouver- 
nante, ses adversaires ne sont que des « anarchistes p, 
anciens septembriseurs, affidés de Robespierre, com- 
plices de Babeuf, conspirateurs éternels. Or, comme en 
l'an VI, les cinq régents tiennent encore solidement la 
poignée du sabre, ils peuvent faire voter le Corps légis- 
latif à leur gré; le 22 floréal, dans 49 départements, le 
gouvernement casse, en tout ou en partie, les élections 
nouvelles, non seulement celles des représentants, mais 
encore celles des juges, accusateurs publics, et hauts 
jurés; puis, dans les départements et les villes, il des- 
titue les administrations terroristes*. — Selon la coterie 



« pas vécu à cette époque ne sauraient se faire une idée du pro- 
« fond découragement où la France. était tombée dans l'intervalle 
c qui s'ccoula entre le 18 fructidor et le 18 brumaire. » 

1. Bûchez et Roux, XXXVIII, 480 (Message du Directoire, 13 flo- 
réal an VI, et rapport de Bailleul, 18 floréal) : « Quand une élec- 
« tion de députés nous a présenté un mauvais résultat j nous 



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LA FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 419 

gouvernée, le Directoire et ses agents ne sont que de 
faux patriotes, des usurpateurs, des oppresseurs, des 
contempteurs de la loi, des dilapidateurs et des politiques 
ineptes; comme tout cela est vrai et qu'en l'an VII le Di- 
rectoire, usé par ses vingt et un mois d'omnipotence, dis- 
crédité par ses revers, méprisé par les généraux, haï par 
l'armée battue et sans solde, n'ose plus et ne peut plus 
lever le sabre, les ultrajacobins reprennent l'offensive, 
se font élire par leurs pareils, reconquièrent la majorité 
au Corps législatif, et, à leur tour, le 30 prairial, ils 
purgent le Directoire. Treilhard, Merlin de Douai et La 
Révellière de Lépeaux sont chassés ; à leur place on met 
des fanatiques bornés, Gohier, Moulins, Roger Ducos. 
Des revenants de la Terreur s'installent aux ministères, 
Robert Lindet aux finances, Fouché à la police ; partout, 
dans les départements, on place ou l'on replace aux 
postes administratifs les « exclusifs », c'est-à-dire les vau- 
riens déterminés qui ont fait leurs preuves*. Dans la salle 

« avons cru devoir vous proposer de l'annuler.... On dira : « Votre 
c projet est une véritable liste de proscription. » — a Pas plus 
« que la loi du 19 fructidor. » — Cf., pour les destitutions en 
province, Sauzay, X. ch. lxxxvi. — Albert Babeau, II, 486. Pen- 
dant les quatre années que dura le Directoire, la municipalité de 
Troyes fut renouvelée sept fois, en totalité ou en partie. 

1. Bûchez et Roux, XXXIX, 61 [séance du 50 prairial an VII). 
— Sauzay, X, ch. lxxxvh. — Léouzon-Leduc, Correspondance diplo- 
matique avec la cour de Suède, 293 (Lettres du baron Brinckmann, 
l»', 7, 11, 19 juillet, 4 août, 23 septembre 1799) : « L'épuration 
a des fonctionnaires, dont on parle tant à présent, n'a absolument 
« pour but que d'éloigner les partisans d'une faction, pour leur 
« substituer ceux d'une autre, sans que le caractère moral y entre 
< pour rien.... Ce sont ces ofaoix de personnes sans probité, sans 
c justice et sans principes d'honnêteté quelconque, pour les placea 

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420 LA REVOLUTION 

du Manège, les Jacobins rouvrent leur club, sous leur 
ancien nom ; deux directeurs et cent cinquante membi;es 
du Corps législatif y fraternisent avec « ce que la lie du 
« peuple fournit de plus vil et de plus dégoûtant » . On 
y fait réloge de Robespierre et de Babeuf lui-même ; on 
y demande la levée en masse et le désarmement des 
suspects. « A la résurrection des piques! s'écrie Jour- 
« dan dans un toast ; puissent-elles entre les mains du 
(( peuple écraser tous ses ennemis ! » Du haut de la tri- 
bune aux Cinq-Cents, le même Jourdan propose de 
déclarer « la patrie en danger », et, autour des repré- 
sentants qui hésitent, la canaille politique et délibé- 
rante, les vieux aboyeurs de la rue et des tribunes, 
hurlent et menacent, comme en 1793. 

Est-ce donc le régime de 1793 qui va s'implanter en 
France? — Non pas même celui-là. Tout de suite après 
la victoire, les vainqueurs du 30 prairial se sont séparés 
en deux camps ennemis, qui se surveillent les armes à 
la main, se retranchent et font des sorties Tun contre 
l'autre : d'un côté, les simples bandits et la dernière 
populace, la queue de Marat, les monomanes incorri- 
gibles, les orgueilleux têtus que l'amour-propre attache 



a les plus importantes, qui font trembler, surtout dans ce mo- 
«( ment-ci, tous ceux qui sont véritablement attachés à la patrie. » 
— « L'ouverture des clubs doit, sous tous les rapports, être regardée 
« comme un événement désastreux.... Toutes les classes de la 
« société ont été saisies d'une véritable teiTeur panique, dès qu'on 
a a pu entrevoir la moindre probabilité de rétablir un gouveme- 
a ment républicain calqué sur celui de 1793.... d —- « Le parti de 
a ces incendiaires politiques est toujours le seul en France qui 
« poui'suive ses desseins avec énergie et conséquence. » 



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LA FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 421 

à leurs crimes et qiii recommenceraient plutôt que de 
s'avouer coupables, les sots dogmatiques, qui vont tou- 
jours en avant, les yeux clos, ayant tout oublié et n'ayant 
rien appris ; de Tautre côté, les hommes qui ont encore 
le sens commun, et qui ont un peu profité de leur expé- 
rience, qui savent à quoi conduit le gouvernement des 
clubs et des piques, qui ont peur pour eux-mêmes et ne 
veulent pas recommencer, étape par étape, la course 
folle dans laquelle, à chaque étape, ils ont failli périr : 
d'un côté, deux membres du Directoire, la minorité des 
Anciens, la majorité des Cinq-Cents et la plus basse 
plèbe parisienne; de l'autre côté, la majorité des 
Anciens, la minorité des Cinq-Cents, et trois membres 
du Directoire, ceux-ci servis par leur personnel exécu- 
tif*. — Laquelle des deux troupes écrasera l'autre? Nul 
ne le sait; car la plupart sont prêts à passer d'un camp 
dans l'autre camp, selon que les chances de succès y 
deviennent plus ou moins grandes; du jour au lende- 
main, aux Cinq-Cents, aux Anciens, dans le Directoire, 
telle défection, prévue ou imprévue, peut changer la 
minorité en majorité. Où sera demain la majorité? De 
quel côté viendra le coup d'État prochain? Qui le fera? 

1. Léouzon-Leduc, ib., 328, 529 (Dépêches du 19 et du 23 sep- 
le?Tibre). — Mallet du Pan, Mercure brilannique, n* du 25 octobre 
1790 (Lettre de Paris, 15 septembre; exposé de la situation et 
tableau des partis) : « J'ajouterai que la guerre que le Directoire 
a fait avec succès contre les Jacobins (car, quoique le Directoire 
c soit lui-môme un produit jacobin, il ne veut plus de ses maîtres), 
« que cette guerre, dis-je, a un peu rallié les esprits au gouver- 
c nement, sans avoir converti personne à la Révolution, ou véri- 
4 tablement effrayé les Jacobins, qui le lui revaudront, s'ils en 
« ont le temps. • 



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422 LA RÉVOLUTION 

Sont-ce les Jacobins outrés, et, par un 9 thermidor 
retourné, mettront-ils les Jacobins mitigés « hors la 
loi »? Sont-ce les Jacobins mitigés, et, par un 18 fruc- 
tidor retourné, mettront-ils les Jacobins outrés sous les 
verrous? Si l'un ou l'autre coup est tenté, réussira-t-il? 
Et, s'il réussit, aura-t-on enfin un gouvernement stable? 
— Siéyès sait bien que non ; il est prévoyant "dans ses 
actes, quoique chimérique dans ses théories. Lui-mêrne 
au pouvoir, directeur en titre, conseil et tuteur de la 
République intelligente contre la République stupide, il 
comprend que tous tant qu'ils sont, républicains des 
deux bandes, ils sont engagés dans une route sans issue*. 
Barras juge de même et prend les devants, tourne à 
droite, promet à Louis XVIII de coopérai* à la restaura- 
tion de la monarchie légitime ; en échange, il reçoit par 
lettres patentes, sa grâce entière, l'exemption de toute 
poursuite future, et la promesse de 12 millions. — Plus 
pénétrant, Siéyès cherche la force où elle est, dans 
l'armée ; il prépare Joubert, sonde Moreau, pense à Jour- 
dan, à Bernadotte, à Macdonald, avant de se livrer à 
Bonaparte : « il lui faut une épée ». — Boulay de la 
Meurthe, comparant dans une brochure la Révolution 
d'Angleterre et la Révolution française, annonce et 
provoque l'établissement d'un protectorat militaire. — 

1. Gohier, Mémoires (conversation avec Siéyès à son entrée au 
Directoire) : « Nous voici, lui dit Siéyès, membres d'un gouver- 
<i nement qui, nous ne pouvons le dissimuler, est menacé de sa 
a chute prochaine. Mais, quand la glace se rompt, les pilotes 
a habiles peuvent échapper à la débâcle. Un gouvernement qui 
d tombe n'entraine pas toujours dans sa perte ceux (|ui sont à sa 
« tête. » • 



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U FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 423 
(( La Constitution de Tan III ne peut plus aller, disait 
a Baudin,run des Cinq-Cents, à Cornet, l'un des Anciens; 
« seulement je ne vois pas où prendre le bras d'exécu- 
« tion. » La République jacobine vit encore, et déjà ses 
serviteurs, ses médecins, parlent tout haut de son enter- 
rement, comme des étrangers, des héritiers dans la 
chambre d'un moribond qui a perdu connaissance, 
comme les familiers de Tibère agonisant dans son palais 
de Misène*. — Si le mourant tarde trop à mourir, quel- 
qu'un l'y aidera. Le vieux monstre, chargé de crimes et 
pourri de vices, râle sur des coussins de pourpre; ses 
yeux sont clos, le pouls s'éteint, le souffle manque. Ça et 
là, par groupes, autour du lit, les ministres de ses 
débauches à Caprée et de ses meurtres à Rome, ses 
gitons et ses bourreaux, se partagent publiquement le 
nouveau règne ; l'ancien est fini ; devant un cadavre, on 
n'a plus besoin de s'observer ni de se taire. Tout à coup 
le moribond rouvre les yeux et parle, demande à man- 
ger. Intrépidement, le tribun militaire, « le bras d'exé- 
a cution », fait évacuer la salle; il jette sur la tête du 
vieillard un amas de couvertures, accélère le dernier 
soupir. A cela se réduit le coup de main final ; d'elle- 
même, une heure plus tard, la respiration s'arrêtait. 

X 

Si la République jacobine meurt, ce n'est pas seule- 
ment parce qu'elle est décrépite et qu'on la tue, c'est 

1. Tacite, Annales^ livre VI, § 50 : a Macro, intrepidus, opprimi 
c senem injectu multse vestis jubet discedique a limine. » 



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424 LA RÉVOLUTION 

encore parce qu'elle n'est pas née viable : dès son ori- 
gine, il y avait en elle un principe de dissolution, un 
poison intime et mortel, non seulement pour autrui, 
mais pour elle-même. — Ce qui maintient une société 
politique, c'est le respect de ses membres les uns pour 
les autres^ en particulier le respect des gouvernés pour 
les gouvernants et des gouvernants pour les gouvernés, 
par suite, des habitudes de confiance mutuelle; chez les 
gouvernés, la certitude fondée que les gouvernants n'at- 
taqueront pas les droits privés; chez les gouvernants, la 
certitude fondée que les gouvernés n'assailliront pas les 
pouvoirs publics; chez les uns et chez les autres, la 
reconnaissance intérieure que ces droits, plus ou moins 
larges ou restreints, sont inviolables, que ces pouvoirs, 
plus ou moins amples ou limités, sont légitimes; enfin, 
la persuasion qu'en cas de conflit le procès sera conduit 
selon les formes admises par la loi ou par l'usage, que, 
pendant les débats, le plus fort n'abusera pas de sa 
force, et que, les débats clos, le gagnant n'écrasera pas 
tout à fait le perdant. A cette condition seulement, il 
peut y avoir concorde entre les gouvernants et les gou- 
vernés, concours de tous à l'œuvre commune, paix inté- 
rieure, partant stabilité, sécurité, bien-être et force. 
Sans cette disposition intime et persistante des esprits 
et des cœurs, le lien manque entre les hommes. Elle 
constitue le sentiment social par excellence; on peut 
dire qu'elle est l'âme dont l'État est le corps. 

Or, dans FÉtat jacobin, cette âme a péri; elle a péri, 
non par un accident imprévu, mais par un effet forcé du 



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LA FIN DU GOUV^RÎiJiENT RÉVOLUTIONNAIRE 425 
système, par une conséquence pratique de la théorie 
spéculative qui, érigeant chaque homme en souverain 
absolu, met chaque homme en guerre avec tous les 
autres, et qui, sous prétexte de régénérer l'espèce hu- 
maine, déchaîne, autorise et consacre les pires instincts 
de la nature humaine, tous les appétits refoulés de li- 
cence, d'arbitraire et de domination. — Au nom du peuple 
idéal qu'ils déclarent souverain et qui n'existe pas, les 
Jacobins ont usurpé violemment tous les pouvoirs pu- 
blics, aboli brutalement tous les droits privés, traité le 
peuple réel et vivant comme une bêle de somme, bien 
pis, comme un automate, appliqué à leur automate 
humain les plus dures contraintes, pour le maintenir 
mécaniquement dans la posture antinormale et raide 
que, d'après les principes, ils lui infligeaient. Dès lors, 
entre eux et la nation, tout lien a été brisé; la dépouiller, 
la saigner et l'aiTamer, la reconquérir quand elle leur 
échappait, l'enchaîner et la bâillonner à plusieurs repri- 
ses, ils l'ont bien pu; mais la réconcilier à leur gouver- 
nement, jamais. — Entre eux, et pour la même raison, 
par une autre conséquence de la même théorie, par un 
autre effet des mêmes appétits, nul lien n'a pu tenir. 
Dans l'intérieur du parti, chaque faction, s'étant forgé 
son peuple idéal selon sa logique et selon ses besoins, a 
revendiqué pour soi, avec les privilèges de l'orthodoxie, 
le monopole de la souveraineté*; pour s'assurer les bé- 

1. Mallet du Pan, Mercure britannique, n»' du 25 décembre 1798, 
et du 10 décembre 1799. — a Dès l'origine de la Révolution, dans 
« le fracas des protestations pati'iotiques, au milieu de tant d'ef- 
t fusions populaires de dévouement à la cause du peuple et de la 

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42b LA RÉVOLUTION 

néfîces de romnipotence, elle a combattu ses rivales par 
des élections contraintes, faussées ou cassées, par des 
complots et des trahisons, par des guets-apens et des 
coups de force, avec les piques de la populace, avec les 
baïonnettes des soldats; ensuite elle a massacré, guil- 
lotiné, fusillé, déporté les vaincus, comme traîtres, tyrans 
ou rebelles, et les survivants s'en souviennent. Ils ont 
appris ce que durent leurs constitutions dites éternelles ; 
ils savent ce que valent leurs proclamations, leurs ser- 
ments, leur respect du droit, leur justice, leur humanité ; 
ils se connaissent pour ce qu'ils sont, pour des frères 
Gains*, tous plus ou moins avilis et dangereux, salis et 
dépravés par leur œuvre : entre de tels hommes, la dé- 
fiance est incurable. Faire des manifestes, des décrets. 



« liberté, il n'y eut jamais dans les différents partis qu'une con- 
« ception fondamentale, celle de s'emparer du pouvoir après 
a l'avoir institué, de s'y affermir par tous les moyens, et d'en 
<i exclure le plus grand nombre pour le renfermer dans un 
a Comité privilégié.... Aussitôt qu'il avait broché ses articles de 
a Constitution et saisi les rênes de TÉtat, le parti dominant con- 
« jurait la nation de s'en fier à lui, et ne doutait pas que la 
« force de la raison neproduisît l'obéissance.... Pouvoir et argent, 
a argent et pouvoir, pour garantir leurs têtes et disposer de celles 
a de leurs compétiteurs, tous les plans finissent là. Depuis les 
a agitateurs de 1789 jusqu'aux tyrans de 4798, et de Mirabeau 
a à Barras, chacun n'a travaillé qu'à s'ouvrir de force la porte 
« des richesses et de l'autorité, et à la fermer sur soi. » 

4. Mallet du Pan, î6., n» du 40 avril 4799. — Sur les Jacobins : 
« Les sources de leurs haines, le mobile de leurs fureurs, la 
a cause de leurs coups d'État fut constamment la défiance dont 
a ils étaient justement pénétrés les uns contre les autres.... Des 
« factieux immoraux par système, cruels par besoin et faux par 
<L prudence, s'attribueront toujours des intentions perverses. Car- 
c not avoue qu'on n'eût pas compté dix membres de la Convention 
« ^ui se crussent de la probité. » 



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LA FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 427 
des cabales, des révolutions, ils le peuvent encore, mais 
se mettre d'accord et se subordonner de cœur à l'ascen- 
dant justifié, à l'autorité reconnue de quelques-uns ou 
de quelqu'un d'entre eux, ils ne le peuvent plus. — Après 
dix ans d'attentats réciproques, parihi les trois mille lé- 
gislateurs qui ont siégé dans les assemblées souveraines, 
il n'en est pas un qui puisse compter sur la déférence et 
sur la fidélité de cent Français. Le corps social est dissous ; 
pour ses millions d'atomes désagrégés, il ne reste plus 
un seul noyau de cohésion spontanée et de coordination 
stable. Impossible à la France civile de se reconstruire 
elle-même; cela lui est aussi impossible que de bâtir 
une Notre-Dame de Paris ou un Saint-Pierre de Rome 
avec la boue des rues et la poussière des chemins. 

Il en est autrement dans la France militaire. — Là, les 
hommes se sont éprouvés les uns les autres, et dévoués 
les uns aux autres, les subordonnés aux chefs, les chefs 
aux subordonnés, et tous ensemble à une grande œuvre. 
Les sentiments forts et sains qui lient les volontés hu- 
maines en un faisceau, sympathie mutuelle, confiance, 
estime, admiration, surabondent, et la franche camara- 
derie encore subsistante de l'inférieur et du supérieur*, 
la familiarité libre et gaie, si chère aux Français, resser- 



1. Sur cet article, lire, dans V Histoire de ma vie, par G. Sand, 
tomes II, III et IV, la correspondance de son père, engagé volon- 
taire en 1798 et lieutenant à Marengo. — Cf. maréchal Marmont, 
Mémoires, I, 186, Î82, 2%, 504 : « A cette époque, notre ambi- 
(L tion était tout à fait secondaire; nos devoirs ou nos plaisirs 
« seuls nous occupaient. L'union la plus franche, la plus cordiale 
« régnait entre nous tous. » 



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428 LA REVOLUTION 

rent le faisceau par un dernier nœud. Dans ce monde 
préservé des souillures politiques et ennobli par l'habi- 
tude de l'abnégation*, il y a tout ce qui constitue une 
société organisée et viable, une hiérarchie, non pas exté- 
rieure et plaquée, mais morale et intime, des titres incon- 
testés, des supériorités reconnues, une subordination 
acceptée, des droits et des devoirs imprimés dans les 
consciences, bref ce qui a toujours manqué aux institu- 
tions révolutionnaires, la discipline des cœurs. Donnez 
à ces hommes une consigne, ils ne la discuteront pas ; 
pourvu qu'elle soit légale ou semble l'être, ils l'exécute- 
ront, non seulement contre des étrangers, mars contre 
des Français; c'est ainsi que déjà, le 13 Vendémiaire, ils 
ont mitraillé les Parisiens, et, le 18 Fructidor, purgé le 
Corps législatif. Vienne un général illustre : pourvu qu'il 
garde les formes, ils le suivront et recommenceront l'é- 
puration encore une fois. — Il en vient un qui, depuis 
trois ans, ne pense pas à autre chose, mais qui cette fois 
ne veut faire l'opération qu'à son profit; c'est le plus 
illustre de tous, et justement le conducteur ou promo- 
teur des deux premières, celui-là même qui a fait, de sa 
personne, le 13 Vendémiaire, et, par les mains de son 
lieutenant Augereau, le 18 Fructidor. — Qu'il s'autorise 
d'un simulacre de décret, et se fasse nommer, par la mi- 
norité d'un des Conseils, commandant général de la force 
armée : la force armée marchera derrière lui. — Qu'il 



1. Journal de marche du sergent Fricasse. — Les Cahiers du 
tapitaine Coignet. — Correspondance de Maurice Dupin, dans 
\Histoire de ma vie, par G. Sand. 



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LA FIN DU GOUYERNEMEiNT RÉVOLUTIONNAIRE 429 

lance les proclamations ordinaires, qu'il appelle à lui 
« ses camarades » pour sauver la [République et faire 
évacuer la salle des Cinq-Cents : ses grenadiers entre- 
ront, baïonnettes en avant, dans la salle, et riront 
même* en voyant les députés, costumés comme à l'Opéra, 
sauter précipitamment par les fenêtres. — Qu'il ménage 
les transitions, qu'il évite le nom malsonnant de dicta- 
teur, qu'il prenne un titre modeste et pourtant classique, 
romain, révolutionnaire, qu'il soit simple consul avec 
deux autres : les militaires, qui n'ont pas le loisir d'être 
des publicistes et qui ne sont républicains que d'écorce, 
ne demanderont pas davantage ; ils trouveront très bon 
pour le peuple français leur propre régime, le régime 
autoritaire sans lequel il n'y pas d'armée, le comman- 
dement absolu aux mains d'un seul. — Qu'il réprime les 
Jacobins outrés, qu'il révoque leurs récents décrets sur 
les otages et l'emprunt forcé, qu'il rende aux personnes, 
aux propriétés, aux consciences la sûreté et la sécurité, 
qu'il remette l'ordre, l'économie et l'efficacité dans les 
administrations, qu'il pourvoie aux services publics, aux 
hôpitaux, aux routes, aux écoles : toute la France civile ac- 
clamera son libérateur, son protecteur, son réparateur'. 

1. Les Cahiers du capitaine Coignet^ 76 : a Et puis nous voyons 
f de gros Monsieurs qui passaient par les croisées ; les manteaux, 
« les beaux bonnets et les plumes tombaient à terre ; les grena- 
c diers arrachaient les galons de ces beaux manteaux. » — 76., 78. 
Récit du grenadier Thomas, a Tous les pigeons pattus se sont sauvés 
c par les croisées, et nous avons été maîtres de la salle. » 

2. Dufort de Chevemy, Mémoires, 1" septembre 1800 : « Bona- 
« parte, s'étant heureusement mis à la tète du gouvernement, a 
c avancé la Révolution de plus de cinquante ans; le calice des 
« crimes était plein et débordait. Il a coupé les sept cent cinquante 



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430 LA RÉVOLUTION 

— Selon ses propres paroles, le régime qu'il apporte est 
« l'alliance de la philosophie et du sabre ». Par philoso- 
phie, ce qu'on entend alors, c'est l'application des prin- 
cipes abstraits à la politique, la construction logique de 
l'Etat d'après quelques notions générales et simples, un 
plan social uniforme et rectiligne; or, comme on Fa 

€ têtes de l'hydre, concentré le pouvoir en lui seul, et empêché 
a les assemblées primaires de nous envoyer un tiers de nouveaux 
a scélérats à la place de ceux qui allaient déguerpir.... Depuis que 
« j'ai cessé d'écrire, tout est tellement changé, qu'il semble que 
« les événements révolutionnaires se sont passés il y a plus de 
c vingt ans; les traces s'en effacent tous les jours.... Le peuple 
c n'est plus tourmenté au sujet de la décade, qui n'est plus ob- 
€ servée que par les autorités.... On peut voyager sans passeport 
c dans l'intérieur.... La subordination est rétablie dans les troupes ; 
a tous les conscrits rejoignent.... Le gouvernement ne connaît 
f aucun parti ; un royaliste est placé avec un républicain forcené, 
a et ils sont, pour ainsi dire, neutralisés l'un par l'auti^e. Le Pre- 
« mier Consul, plus roi que Louis XIV, a appelé dans ses conseils 
a tous les gens capables, sans s'embarrasser de ce qu'ils sont ou 
« ont été. » — Anne Plumptre, A natrative of tkree years rési- 
dence in France, front 1802 io 1805, I, 326, 529 : c La classe 
€ qu'on nomme le peuple est très certainement, prise en masse, 
a favorablement disposée pour Bonaparte.... Toutes les fois qu'une 
f personne de cette classe racontait quelque lamentable trait de 
a la Révolution, elle concluait toujours en disant : « Hais à pré- 
c sent nous sommes tranquilles, grâce à Dieu et à Bonaparte. > 
— Avec sa perspicacité ordinaire, Hallet du Pan (Mercure britan- 
nique, n~ du 25 novembre et du 10 décembre 1799) a tout de 
suite compris le caractère et la portée de cette dernière révolu- 
tion. <L La domination possible des Jacobins glaçait tous les âges 
« et la plupart des conditions.... N'est-ce donc rien que d'être pré- 
< serves, ne fût-ce que pour une année, des ravages d'une faction 
c sous l'empire de laquelle personne ne dormit tranquille, et de 
c la trouver chassée de toutes les places d'autorité, au moment 
a où chacun tremblait de la voir déborder une seconde fois avec 
« ses torches, ses assassins, ses taxateurs et ses lois agrairiennes, 
c sur la surface de la France?... Cette révolution, d'un ordre tout 
c nouveau, nous parait aussi fondamentale que celle de 1789, > 



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LA FIN DU GOUVERNEMENT REVOLUTIONNAIRE - 431 

vu*, la théorie comporte deux de ces plans, l'un anarchi- 
que, Tautre despotique. Naturellement, c'est le second 
que le maître adopte, et c'est d'après ce plan qu'il bâtit, 
en homme pratique, à sable et à chaux, un édifice solide, 
habitable, bien approprié à son objet. Toutes les masses 
du gros œuvre, code civil, université, concordat, admi- 
nistration préfectorale et centralisée, tous les détails de 
l'aménagement et de la distribution, concourent à un effet 
d'ensemble, qui est l'omnipotence de l'État, l'omnipré- 
sence du gouvernement, l'abolition de l'initiative locale 
et privée, la suppression de l'association volontaire et 
libre, la dispersion graduelle des petits groupes spon- 
tanés, l'interdiction préventive des longues œuvres héré- 
ditaires, l'extinction des sentiments par lesquels l'indi- 
vidu vit au delà de lui-même, dans le passé et dans 
l'avenir. On n'a jamais fait une plus belle caserne, plus 
symétrique et plus décorative d'aspect, plus satisfaisante 
pour la raison superficielle, plus acceptable pour le bon 
sens vulgaire, plus commode pour l'égoïsme borné, 
mieux tenue et plus propre, mieux arrangée pour dis- 
cipliner les parties moyennes et basses de la nature 
humaine, pour étioler ou gâter les parties hautes de 
la nature humaine. — Dans cette caserne philosophique, 
nous vivons depuis quatre-vingts ans. 

1. L'Ancien Régime^ tome II, 65. 



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TABLE DES MATIÈRES 



LA RÉVOLCTIOX, Vr. T. VIII. — 28 

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TABLE DES MATIÈRES 



LIVRE TROISIÈME 

LES GOUVERNANTS 

(Suite) 

Chapitre m 5 

Les gouvernants (suite). — I (p. 4). Le personnel administra- 
tif à Paris. — Composition du groupe dans lequel il se 
recrute. — Détérioration de ce groupe. — Épuration dans les 
assemblées de section. — Épuration dans les assemblées po- 
pulaires. — Pression du gouvernement. — II (p. 14). Qualité 
des meneurs subalternes. — Comment ils rognent dans les 
assemblées de section. — Comment ils accaparent les places 
et exercent les offices. — III (p. 26). Un ministre des af- 
faires étrangères. — Un commandant général. — La Com- 
mune de Paris. — Un comité révolutionnaire. — IV (p. 41). 

— Le personnel administratif en province. — Le Jacobinisme 
moindre dans les villes départementales qu'à Paris. — Le Jaco- 
binisme moindre dans les campagnes que dans les villes. — 
Point de comités révolutionnaires dans les petites communes. 

— Tiédeur des municipalités dans les villages. — Les Jacobins 
sont trop peu nombreux dans les bourgs et petites villes. — 
Agents douteux et contraints dans le personnel des villes 
moyennes ou grandes. — Insuffisance du personnel recruté 



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436 TABLE DES MATIÈRES. 

sur place. — V. (p. 48). Importation d'un personnel étran- 
ger. — Les Jacobins de Paris sont envoyés en province. — 
Les Jacobins des villes exaltées viennent dans les villes mo- 
dérées. — Les Jacobins du chef-lieu se répandent dans la 
circonscription. — Résistance de l'opinion. — Dissémination 
et nombre infime des agents vraiment Jacobins. — VI (p. 57). 
Qualité du personnel ainsi formé. — Condition sociale des 
agents. — Leur ineptie et leur inconduite. — Les adminis- 
trateurs dans la Marne et l'Aube. — Ivrognerie et ripailles. 

— Les comités et les municipalités dans la Côte-d'Or. — Di- 
lapidations et concussions. — Les marchands de grâces à 
Bordeaux. — Les briseurs de scellés à Lyon. — Les acqué- 
reurs de biens nationaux. — Les ventes d'objets mobiliers. 

— Détournements et fraudes. — Un procès-verbal chez le 
maire de Strasbourg. — Les ventes d'immeubles. — Les 
commissaires aux déclarations à Toulouse. — Le personnel 
administratif et les sociétés d'acheteurs en Provence. — Le 
comité révolutionnaire de Nantes. — VII (p. 95). La foixîe 
armée, garde nationale et gendarmerie. — Son épm^ation et 
sa composition. — Les armées révolutionnaires à Paris et 
dans les départements. — Qualité des recrues. — Leur em- 
ploi. — Leurs expéditions dans les campagnes et dans les 
villes. — Leurs exploits aux environs de Paris et à Lyon. — 
La compagnie des Marats, les hussards américains et la lé- 
gion germanique à Nantes. — Caractère général du gouver- 
nement révolutionnaire et du personnel de la Terreur. 



LIVRE QUATRIÈME 

LES GOUVERNÉS 

Chapitre I 115 

Les opprimés. — I (p. 116). Grandeur de l'abatis révolution- 
naire. — Les quatre procédés d'abatage. — L'expulsion par 
émigration forcée et par bannissement légal. — Nombre des 
expulsés. — La privation de la liberté physique. — Les 
ajournés, les internés, les reclus chez eux, les incarcérés. — 
Leur nombre et leur situation. — Le mémoire après jugement 
ou sans jugement. — Nombre des guillotinés ou fuslRés 
après jugement. — Indices sur le nombre des autres vies 
détruites. — Nécessité et projet d'une destruction plus ample. 



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TABLE DES MATIÈRES. 437 

— La spoliation. — Son étendue. — Le gaspillage. — La 
perte sèche. — Ruine des particuliers et de l'État. — Les 
plus opprimés sont les notables. — II (p. 138). Valeur des 
notables dans une société. — Les divers degrés et les diflfé- 
rentes espèces de notables en 1789. — L'état-raajor social. — 
Les gens du monde. — Leur savoir-vivre. — Leur culture 
intellectuelle. — Leur humanité et leur philanthropie. — 
Leur trempe morale. — Les hommes pratiques. — Leur re- 
crutement. — Leur compétence. — Leur bonté active. — 
Leur rareté et leur prix. — III (p. 148). Les trois classes de 
notables. — La noblesse. — Sa préparation physique et mo- 
rale au métier des armes. — Esprit militaire. — Conduite 
des officiers de 1789 à 1792. — A quel emploi cette noblesse 
était propre. — IV (p. 152). Le clergé. — Son recrutement. 

— Attraits de la profession. — Indépendance des ecclésias- 
tiques. — Solidité de leur mérite. — Leur instruction théo- 
rique et leur information pratique. — Leur distribution sur 
le «territoire. — Utilité de leur office. — Leur conduite de 
1789 à 1800. — Leur courage. — Leur capacité de sacrifice. 

— V (p. 160). La bourgeoisie. — Son recrutement. — Diffé- 
rence du fonctionnaire sous l'ancien régime et du fonction- 
naire moderne. — Propriété des offices. — Corporations. — 
Indépendance et sécurité du fonctionnaire. — Les ambitions 
sont limitées et satisfaites^ — Mœurs sédentaires, honnêtes et 
sobres. — Recherche de la considération. — Culture intel- 
lectuelle. — Idées libérales. — Honorabilité et zèle public. — 
Conduite de la bourgeoisie de 1789 à 1800. — VI (p. 167). 
Les demi-notables. — Leur recrutement. — Syndics de vil- 
lage et [syndics de métier. — Compétence de leurs élec- 
teurs. — Leurs électeurs ont intérêt à les bien choisir. — 
Leur capacité et leur honorabilité. — Triage des hommes 
sous l'ancien régime. — Conditions de maintien et de pro- 
grès pour une famille. — Droit héréditaire et personnel du 
notable à son bien et à son rang. — VII (p. 175). Principe du 
socialisme égalitaire. — Toute supériorité de condition est 
illégitime. — Portée de ce principe. — Les avantages et les 
jouissances inciviques. — Comment les lois révolutionnaires 
atteignent aussi la classe inférieure. — Populations frappées 
en masse. — Proportion des gens du peuple sur les listes de 
proscrits. — Comment les lois révolutionnaires atteignent 
plus rigoureusement les notables du peuple. — VIII (p. 188). 
La rigueur croît avec l'élévation de la classe. — Les notables 
proprement dits sont frappés en leur qualité de notables. — 



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458 TABLE DES MATIÈRES. 

Arrêtés de Taillefer, Milhaud et Lefiot. — La pénitence pu- 
blique à Montargis. — IX (p. 195). Deux caractères de la 
classe supérieure, la fortune et l'éducation. — Chacun de ces 
caractères est un délit. — Mesures contre les gens riches ou 
aisés. — Ils sont frappés en masse et par catégories. — 
Mesures contre les gens instruits et polis- — Danger de la 
culture et de la distinction. — Proscription générale des 
a honnêtes gens ». — X (p. 209). Gouvernés et gouvernants. 

— Les détenus de la rue de Sèvres et le Comité révolution- 
> naire de la Croix-Rouge. — Le petit Dauphin et son précep- 
teur Simon — • Juges et justiciables. — Trinchard et Coffinhal, 
Lavoisier et André Chénier. 

Chapitre II 215 

Les subsistances. — I (p. 216). Complexité de l'opération éco- 
nomique par laquelle les objets de nécessité première vien- 
nent se mettre à la portée du consommateur. — Conditions de 
l'opération. — Les avances disponibles. — Cas où les avances 
ne sont plus disponibles. — Cas où le détenteur des avances 
ne veut plus les fournir. — II (p. 223). Effets économiques de 
la politique jacobine, de 1789 à 1793. — I^es attentats contre 
la propriété. — Attentats directs. — Les jacqueries, les con- 
fiscations effectives et la proclamation du dogme socialiste. 

— Attentats indirects. — Mauvaise administration de la for- 
tune publique. — Transformation des impôts et nullité deff 
recettes. — Exagération des dépenses. — Budget de la guerre 
et des subsistances à partir de 1793. — Le papier-monnaie. 

— Excès des émissions. — Discrédit (des assignats. — Ruine 
des créanciers publics et de tout créancier quelconque. — 
Taux de l'intérêt pendant la Révolution. — Arrêt du com- 
merce et de l'industrie. — Mauvaise gestion des nouveaux 
propriétaires. — Diminution du travail productif. — Seul le 
petit propriétaire rural travaille utilement. — Pourquoi il 
refuse les assignats. — Il n'est plus obligé de vendre ses 
produits tout de suite. — Cherté des subsistances. — Elles 
arrivent aux marchés difficilement et en petite quantité. — 
Les villes achètent à haut prix et revendent à bas prix. — 
Accroissement de la cherté et commencement de la disette. 

— Les prix pendant le premier semestre de 1795. — III 
(p. 241). Cause première et générale de la misère. — Prin- 
cipe socialiste du gouvernement révolutionnaire. — Mesures 
complémentaires contre la propriété grande ou moyenne. — 
Expropriation des derniers corps subsistants, émissions 



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TABLE DES MATIÈRES. 439 

énormes de papier-monnaie, cours forcé, empnmt forcé, ré- 
quisition des espèces monnayées et de l'argenterie, taxes ré- 
volutionnaires, suppression des organes spéciaux du travail 
en grand. — Mesures contre la petite propriété. — Maxi- 
mum, réquisition des subsistances et du travail. — Situation 
du boutiquier, du cultivateur et de l'ouvrier. — Effet de ces 
mesures sur le travail en petit. — Arrêt de la vente. — IV 
(p. 254). La disette. — En province. — A Paris. — La queue 
à Paris sous le gouvernement révolutionnaire. — Qualité des 
subsistances. — La détresse et le chagrin. — V (p. 271). Les 
remèdes révolutionnaires. — Rigueurs contre les indociles. 

— Décrets et arrêtés pour rendre l'État seul dépositaire et 
distributeur des subsistances. — Tentatives pour établir la 
conscription du travail. — Découragement du paysan. — Il 
refuse de cultiver. — Décrets et arrêtés pour le contraindre 
à moissonner. — Son opiniâtreté. — Les cultivateurs em- 
prisonnés par milliers. — La Convention est forcée de les 
élargir. — Circonstances fortuites qui sauvent la France de 
l'extrême famine. — VI (p. 283). Détente du régime révolu- 
tionnaire après Thermidor. — Abolition du maximum. — Si- 
tuation nouvelle du paysan. — Il recommence à cultiver. — 
Réquisition des grains par l'État. — Le cultivateur se dédom- 
mage sur les particuliers. — Multiplication et baisse crois- 
santes des assignats. — Classes sur lesquelles retombe le 
fardeau. — La disette et la misère pendant l'an III et pen- 
dant le premier semestre de l'an IV. — Dans les campagnes. 

— Dans les bourgades et petites villes. — Dans les villes 
moyennes et grandes. — VII (p. 301). La disette et la misère 
à Paris. — Mesures du gouvernement pour approvisionner la 
capitale. — Ce qu'il en coûte par mois au Trésor. — Le froid 
et le manque de comestibles dans l'hiver de 1794-1795. — 
Qualité du pain. — Diminution de la ration quotidienne. — 
La souffrance est surtout pour la plèbe urbaine. — Excès de 
la souffrance physique et du désespoir, suicides et décès par 
épuisement en 1795. — Dîners et soupers des gouvernants. 

— Nombre des vies détruites par la misère. — Effets du so- 
cialisme appliqué sur le bien-être et la mortalité. 



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440 TABLE DES MATIÈRES. 

LIVRE CINQUIÈME 

LA FIN DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 

Chapitre I . 329 

I (p. 530). La Convention après le 9 Thermidor. — Réaction 
contre les Terroristes. — Aversion générale pour les Conven- 
tionnels. — Dangers qu'ils courent, s'ils tombent du pou- 
voir. — Il (p. 339). Décrets pour la réélection des deux 
tiers. — Petit nombre des votants. — Manœuvres pour em- 
pêcher les électeurs de voter sur les décrets. — Fraudes 
dans le recensement des voix. — Maintien des décrets par la 
force. — Élargissement et recrutement des tape-dur. — Em- 
ploi de la troupe et de l'artillerie. — Le 13 Vendémiaire. — 
III (p. 348). Le Directoire choisi parmi les régicides. — Il 
choisit ses agents parmi ses pareils. — Les principaux anti- 
jacobins sont privés de leurs droits civiques. — Les Terro- 
ristes sont relâchés et réintégrés dans leurs droits civiques. — 
Spécimen à Blois des élargissements et du nouveau person- 
nel administratif. — IV (p. 355). Résistance de l'opinion. — 
Les élections de l'an IV à Paris et en province. — Le Direc- 
toire menacé par les ultra jacobins. — Adoucissement forcé 
de l'administration jacobine. — V (p. 360). Les élections de 
l'an V. — Qualité et sentiments des élus. — La nouvelle ma- 
jorité dans le Corps législatif; ses principes et son pro- 
gramme. — Danger et anxiété de la minorité jacobine. — In- 
décision, division, scrupules et faiblesse du parti modéré. — 
Décision, manque de scrupules, force, procédés de la faction 
jacobine. — Le 18 Fructidor. — VI (p. 377). Dictature du 
Directoire. — Ses nouvelles prérogatives. — Purgation du 
Corps législatif. — Épuration des autorités administratives 
et judiciaires. — Les commissions militaires en province. — 
Suppression des journaux. — Le droit de voter réservé aux 
seuls Jacobins. — Arbitraire du Directoire. — Renouvellement 
de la Terreur. — La déportation substituée à la guillotine. 

— Traitement des déportés pendant la route, à la Guyane, 
aux lies de Ré et d'Oléron. — Restauration de la féodalité 
jacobine. — VII (p. 388). Application et aggi^avation des lois 
de la Terreur. — Mesures pour imposer la religion civique. 

— Arrestation, déportation, exécution des prêtres. — Projets 
d*ostracisrae centime toute la classe antijacobine. — Les nobles 



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TABLE DES MATIÈRES. 441 

ou anoblis, non émigrés, sont déclarés étrangers. — Décrets 
contre les émigrés de toute classe. — Autres mesures contre 
le demeurant des propriétaires. — Banqueroute, emprunt 
forcé, loi des otages. — VIII (p. 397). Politique de propa- 
gande et de conquête à l'étranger. — Proximité et avantages 
de la paix. — Motifs des Fructidoriens pour rompre les né- 
gociations avec l'Angleterre et pour envahir les contrées voi- 
sines. — Comment ils fondent des républiques nouvelles. — 
Comment ils les régissent, une fois fondées. — Évaluation 
de leurs rapines à l'étranger. — Nombre des vies françaises 
dépensées à la guerre. — IX (p. 413). Antipathie de la na- 
tion pour le régime établi. — Paralysie de l'État. — Dis- 
corde intestine du parti jacobin. — Le coup d'État du 22 flo- 
réal an VI. — Le coup d'État du 30 prairial an VII. — Im- 
possible d'établir un gouvernement viable. — Projets de 
Barras, et de Siéyès. — X (p. 423). Caractère antisocial de la 
secte et de la faction. — Contraste de la France civile et de 
la France militaire. — Éléments de réorganisation dans les 
institutions, les habitudes et les sentiments militaires. — - 
Caractère du régime institué par le 18 Brumaire an VIII 



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PARIS. — IMPRIMERIE LAHURE 
e de Fleurus, 9 



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